Mélanie Richoz: «Taire des choses est une façon de les cautionner»
Dans Nani, son nouveau récit, la Fribourgeoise d’adoption décrit le quotidien d’une Albanaise victime de violences conjugales. Echange avec l’auteure au sujet de son rapport à la famille, aux individus… et à l’écriture, qui se conçoit chez elle comme une nécessité.
Le mois de septembre est le mois de la rentrée: au travail pour les uns, littéraire pour les autres, journalistique pour ma part. Un samedi matin de septembre, ma collègue Indra et moi-même prenons le train: direction Bulle. Nous y retrouvons l’auteure Mélanie Richoz pour échanger sur sa nouvelle publication Nani, l’histoire d’Albina, une mère de famille albanaise résidant à Fribourg, qui a été «vendue» à Burim, son mari. Victime de violences conjugales, Albina cherche à s’émanciper et à protéger ses enfants de la violence émanant de leur père. C’est en trouvant un travail comme femme de ménage chez Louisa Dey, une retraitée helvétique, qu’elle commence à construire une autre vie.
L’année 2023 est faste pour Mélanie Richoz: son récit Mouches (Slatkine, 2022) fait partie de la sélection 2023-2024 du prix littéraire Le Roman des Romands et elle est la lauréate du Prix du Public de la Radio Télévision Suisse (RTS) pour Nani. Mais cette dernière distinction, au moment où a eu lieu la rencontre, nul ne le sait encore. C’est à Bulle autour d’un café, au tea-room de l’artisan chocolatier Romain Leeman, que nous rencontrons l’auteure, qui publie environ un livre par an.
Le Regard Libre: Pour quelle raison avez-vous écrit un récit qui aborde le sujet des violences conjugales?
Mélanie Richoz: Tout d’abord, je préciserai que j’écris, car j’éprouve le besoin de coucher sur papier certains sujets qui me touchent, qui entrent en résonance avec moi. Mon écriture ne repose pas sur un choix, c’est plutôt une nécessité en réponse à ce que j’entends, à ce que je vois chez les autres, qui me fournissent souvent des sujets pour mes créations. En ce qui concerne Nani, même si j’ai beaucoup romancé l’histoire, ce récit se base sur des faits réels. A partir de ces faits, j’ai choisi d’adoucir certains passages ou anecdotes par rapport à la réalité, qui était d’ailleurs bien plus horrible que ce que l’on trouve dans le livre.
Le personnage principal d’Albina fait-il référence à une personne que vous connaissez?
Oui, c’est une personne que j’ai rencontrée et qui venait effectuer des heures de ménage à mon cabinet d’ergothérapie. Au fil du temps, j’ai beaucoup échangé avec elle. Il y a quinze ans, une fois, elle n’est pas venue travailler et elle m’a appris, quelque temps plus tard, que son mari avait placé une bombe – qui n’a pas explosé – sous sa voiture. Par la suite, je lui ai confié que son histoire me touchait beaucoup et qu’il m’était nécessaire de l’écrire. Elle m’a répondu que c’était ce qu’elle voulait, que j’écrive sur elle. Il s’agissait d’une demande claire, qui me délivrait une sorte de «mandat», une autorisation à écrire cette histoire, ce qui venait s’ajouter au fait que j’étais touchée par ce témoignage.

Et à propos de la thématique, les violences conjugales?
La thématique aurait pu être autre, mais je trouve qu’il est important de parler de ce sujet. La personne qui a servi de base au personnage d’Albina souhaitait publier cette histoire pour conjurer le sort par rapport à ses enfants. Comme vous le savez sans doute, dans ces familles où il y a de la violence, même si les enfants ne sont pas directement touchés, ceux-ci reproduisent ce qu’ils ont vu ou vécu durant leur enfance. Martine Lachat Clerc, directrice de Solidarité Femmes Fribourg et signataire de la postface de mon ouvrage, m’avait dit que, sur les cinq enfants de cette personne qui a inspiré le personnage d’Albina, un ou deux seront violents, un ou deux autres seront victimes de violence et un, peut-être, échappera au modèle, si tout va bien.
Etait-ce difficile pour vous d’empoigner ce thème?
Ecrire cette histoire a engendré chez moi un certain nombre de questions et de peurs: ai-je vraiment le droit d’écrire cette histoire? Est-ce que je stigmatise des personnes, voire une communauté? En même temps, le fait que j’aie eu peur me paraît légitimer le droit d’écrire sur ce sujet, car il me semble que taire des choses est une façon de les cautionner.
Par contraste avec d’autres de vos récits, tels que Le Bus ou Les Mouches, était-ce volontaire de vous limiter exclusivement au point de vue d’Albina dans Nani?
Oui, car il s’agit du témoignage d’Albina. Il ne s’agit pas d’une vérité absolue, mais de sa perception des événements qu’elle a vécus. Il aurait été intéressant d’avoir le point de vue des autres personnages de l’histoire, notamment celui de la grand-mère, mais je trouvais assez pur de ne me référer qu’à Albina, à ce qu’elle disait et à ce que cela éveillait en moi. Le fait de me référer à elle me permettait de me mettre en résonance. A titre d’exemple, dans le récit, le personnage a tout le temps froid: j’avais imaginé cela en me mettant dans sa peau et, lorsque j’ai fait lire ces passages à la personne qui a inspiré Albina, elle m’a demandé comment j’avais pu savoir qu’effectivement elle avait tout le temps froid. Je pense donc qu’il y a des choses qui sont partagées inconsciemment, ou ressenties.
Dans votre livre, vous dépeignez deux réalités différentes au sein de la communauté albanophone. D’une part, la famille d’Albina qui ressemble à une famille «normale» en Occident. D’autre part, il y a celle de Burim, beaucoup plus stricte et patriarcale… Vous êtes-vous documentée sur ce sujet pour écrire votre ouvrage?
Non, je me suis basé sur le témoignage de cette personne pour écrire. En revanche, j’ai fait relire le manuscrit par Bardhyl Mahmuti, un politologue et écrivain kosovar, qui a aussi été un résistant et a fait ses études en Suisse. Je lui ai notamment demandé de me dire si mon manuscrit était stigmatisant. Il a lu le projet et m’a fourni des précisions pour mieux situer les éléments par rapport au contexte historique. Je savais que le personnage de Burim était un margoulin, un voleur de voitures, un fraudeur. J’imaginais qu’à un moment du récit, il retournerait au pays pour apporter une voiture voilée. Or, le politologue m’informe qu’à ce moment-là, ce personnage n’aurait pas pu le faire: il y avait la guerre, il était impossible de passer cinq douanes avec une voiture volée sans se faire attraper. C’était encore imaginable pour l’aller, mais le retour eût été impossible.
Quelles autres informations contextuelles inattendues vous a fournies ce politologue?
Il m’a notamment informé que, dans leur pays, les trafiquants bidouillaient les compteurs de kilomètres. En outre, Burim dans le livre est «le fils du boucher» – son père, qui est venu en Suisse avec lui, était boucher. Or, mon interlocuteur m’a informé que si une personne avait une boucherie au Kosovo, celle-ci n’émigrerait pas en Suisse, à moins qu’il y ait eu un problème. C’est pourquoi, dans le récit, j’ai fait en sorte que le père de Burim vende sa boucherie avant de venir en Suisse avec sa famille.

Dans vos autres récits, vous traitez de thématiques quelque peu taboues. Ainsi, si l’on se base sur Le Bus, l’héroïne découvre adolescente qu’elle a une pathologie (le syndrome de Mayer-Rokitansky-Küster-Hauser) qui la rend stérile et rend difficile sa vie sexuelle; dans Mouches, Mme Dumas souffre d’Alzheimer… Finalement, Nani parle des violences conjugales. Ces thématiques jugées parfois «taboues» vous tiennent-elles à cœur?
Etant soignante de formation, je suis intéressée par ces sujets, mais ce sont plutôt les sujets qui viennent à moi. Cerise, la protagoniste du Bus, est aussi inspirée d’une personne que je connais qui souffre de cette pathologie. Dans ce récit, la scène où la mère de Cerise lui dit, en apprenant sa maladie, que ce n’est pas si grave, qu’elle est jolie, et qu’au moins elle n’est pas rousse, est véridique. Tous les éléments choquants sont issus de la réalité. Il faut dire aussi que j’ai écrit Le Bus avant mes 40 ans, juste avant d’avoir mon enfant. J’avais à ce moment-là beaucoup de questionnements sur ce que c’est d’être une femme, la façon de trouver sa place… En devenant mère à 41 ans, j’ai vécu la pression sociale, la perte d’espérance de l’entourage et le fait d’être mère. Je me sentais alors légitime de parler de ce sujet.
La question de la famille parcourt également votre œuvre. Il y a, dans plusieurs de vos livres, des arbres généalogiques placés au début des récits et, dans la plupart des histoires, il y a un secret lié à ces familles. Cela me fait penser que, dans une interview pour le journal Le Temps, l’écrivain américain Douglas Kennedy déclarait l’automne dernier: «Depuis les Grecs, la famille est le fondement de toutes les histoires. C’est la base de toute société et de tout pays. La cellule familiale est considérée comme un refuge, mais c’est une illusion. […] Trouvez-moi une famille ou un pays sans secret.»
Ce qui nous construit lorsque l’on est enfant a une immense répercussion sur ce que l’on devient en tant qu’adulte. Or, lorsque l’on est enfant, les personnes qui nous entourent sont notre famille. A vrai dire, je n’ai jamais eu vraiment l’impression d’écrire spécifiquement sur la famille. La citation me fait penser à un ouvrage de l’écrivain français Régis Jauffret, Asile de fous (Gallimard, 2005). Sur le quatrième de couverture de ce livre, Jauffret dit en substance que toutes les familles sont des asiles de fous. Me concernant, je pense plutôt avoir un amour pour l’individu. En fait, je n’éprouve pas le souhait de parler de la famille, des secrets, de la maladie, de la place de la famille dans la société, du suicide, mais j’ai le souhait de raconter des histoires dans lesquelles le personnage, qui appartient à un système, vit quelque chose.
Ecrire à l’auteur: ivan.garcia@leregardlibre.com
Vous venez de lire une interview publiée dans notre édition papier (Le Regard Libre N°103).

Mélanie Richoz
Nani
Editions Slatkine
Août 2023
174 pages
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