François Mauriac tel que nous pouvons encore l’aimer

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écrit par Sébastien Lapaire · 07 décembre 2023 · 0 commentaire

Alors que la société et les mœurs que peint François Mauriac dans son œuvre semblent avoir disparu depuis longtemps, sa manière d’écrire fait de lui un auteur étonnement actuel.

François Mauriac fait partie de ces personnalités littéraires dont on parle trop peu en Suisse. Pourtant, en France, où beaucoup se plaisent encore à commenter certaines de ses prises de positions politiques, on l’admire toujours pour son style délicat et incisif. Car François Mauriac était d’abord l’écrivain d’une terre, celle des Landes de Gascogne, où il passa une grande partie de sa jeunesse dans une société aux mœurs sévères et inertes. Né en 1885 dans une famille de la grande bourgeoisie bordelaise, il demeura toute sa vie un homme du XIXe siècle. Mais mal gré les relents barrésiens des romans qu’il composa, il parvint à édifier une œuvre dont la sensibilité juvénile nous étonnera toujours.

Jeunesse et vieillesse de l’œuvre de Mauriac

Mauriac, écrivain de la jeunesse? Assurément l’écrivain d’un certain âge. Dans des textes tels que le Désert de l’amour, Un adolescent d’autrefois ou Le Mystère Frontenac, l’auteur peint avec subtilité et pénétration les mille méandres de la pensée de l’homme ou de la femme en devenir. Pourtant, il fait le récit d’un temps révolu, celui d’une génération de jeunes gens ayant fui leur province et cherchant par tous les moyens à épouser les usages d’une société nouvelle qui elle-même les fuit.

On pourrait dire de François Mauriac et des personnages auxquels il donne vie ce que Chateaubriand disait du duc de Lauzun: «C’était un de ces hommes en qui finissait un monde.» D’ailleurs, le poète de Malagar nous montre à travers le regard candide ou désabusé des figures qui peuplent ses romans avec quelle nostalgie lucide il se remémore la fraîcheur des premières années de l’existence. Même lorsqu’il tente de rendre compte des errements d’un vieillard seul, honni, incompris par les siens dans Le nœud de vipères, la prose du romancier bordelais demeure celle d’un jeune homme. 

Mauriac politique

On a déjà trop écrit sur l’engagement politique de François Mauriac. La manière dont il porta la cause des républicains lors de la guerre d’Espagne, son attachement sans faille à la famille gaulliste et son statut d’écrivain officiel ont fait l’objet de mille commentaires inspirés. A l’instar de Lamartine et d’Hugo, François Mauriac estimait que la littérature devait servir de support à la réalisation des plus grands idéaux politiques. Il en fit la démonstration éclatante au cours des vingt années pendant lesquelles il s’essaya au journalisme politique à L’Express, puis au Figaro.

Cependant, Mauriac publiciste se refusa toujours à rompre avec la liberté de ton et de style qui fit la valeur de ses plus grands romans. Il semble que pendant toute sa carrière de chroniqueur, l’auteur de La robe prétexte ait porté un regard avisé sur les conditions et les limites de l’action publique, affirmant notamment dans son Nouveau Bloc-notes qu’«en politique, [tout le monde] est enfermé dans la matière de son parti». Voilà pourquoi nous sommes en droit de ne plus aimer le Mauriac qui engagea sa plume dans une multitude de controverses, dont l’histoire a depuis longtemps oublié les causes et les protagonistes.

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Ce que nous devons continuer à célébrer chez cet auteur catholique, ce n’est pas la manière grandiloquente avec laquelle il s’imposa malgré lui comme l’écrivain d’un régime et d’un parti, c’est l’extraordinaire finesse de son œuvre, la grande sensibilité de son œil et l’étonnante désinvolture de sa langue. Comme il l’écrivait le 21 juillet 1958 pour qualifier son activité d’homme de lettres, «nous laisserons de nous une image vivante et parlante: et qu’elle soit confondue avec des milliers d’autres et que chaque génération y ajoute un contingent innombrable, n’entame en rien cette espérance que notre voix d’outre-tombe ne sera pas couverte et qu’on l’entendra toujours et qu’elle retentira dans les siècles des siècles».

Ecrire à l’auteur: antoine.leveque@leregardlibre.com

Vous venez de lire un article publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°101).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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