«Le retour», roman inédit, dernier épisode
Chaque mois, Le Regard Libre publie le roman inédit Le retour du jeune auteur suisse Elliot Mazzella, sous forme de quinze épisodes. Retour à la fiction en ces pages, retour à la vieille tradition du roman-feuilleton.
Joseph s’est levé de bon matin; c’est qu’il s’apprête à revoir des êtres qui lui sont chers, ses grand-parents. En traversant le village, il rencontre quelques villageois naguère si hostiles à son égard. Tous lui témoignent leur respect et leur sympathie et tous se rappellent de Marguerite et Aimé. Sa grand-mère l’accueille comme il aurait voulu être accueilli par le village, au début. Ils parlent de mots et de livres.
Joseph se sent attiré par l’immensité du ciel. Il marche et les étoiles sont dans ses yeux. La vie n’a jamais été aussi douce. Ce soir, Joseph éprouve son insoutenable légèreté.
Il danse entre les masures et remonte le courant des passants imaginaires, car à cette heure tout le monde dort. Il peut tenter la nuit, narguer les gouffres et se rire de tous les abîmes, la peur s’en est allée. C’est avec joie qu’il retrouve la solitude. Plus tard, il la quittera sans regret. Sa présence est un nectar qu’il boit goutte à goutte. Bientôt, elle s’en ira.
Il gagne sa chambre. Leila l’attend. Elle est déjà nue, ils ne se parlent pas, font l’amour comme si leur vie était en jeu. Elle lui dit qu’elle l’aime, qu’elle ne pourra plus vivre sans lui, qu’il faut partir maintenant, que le monde entier est fiévreux et traverse une nuit sans rêve.
Elle l’embrasse, elle le lèche, elle le mord. Il l’aime aussi, il veut partir avec elle. Plus rien ne pourra les empêcher de vivre. Tout est accompli.
Les hommes ne l’oublieront plus. Il est des leurs. Qu’il parte avec elle ou qu’il reste avec eux, qu’est-ce que cela change? Il a prouvé qu’il méritait sa place. Il s’est battu, ils l’ont saigné, il s’est relevé fier et aimé des dieux. Il s’est fait maître de son destin, qu’est-ce qui pourrait l’arrêter maintenant ? Les étoiles pleurent leurs larmes d’argent après son passage, les arbres se prosternent, le vent se lève au moindre signe de sa main, le soleil ne brille plus que pour lui !
– Oui, tu as raison. Partons, Leila! Partons!
Quelque chose presse, ils n’ont pas beaucoup de temps. Leila s’est déjà rhabillée, elle est prête à partir mais lui, mais Joseph!
– Dépêche-toi, mon amour! Oui, dépêche-toi!
Sa voix trahit son excitation. Elle a envie de courir, de sauter, de voler jusqu’à la mer. Et ils s’y jetteront nus, il n’y aura plus de pudeur, car il n’y aura plus d’interdits, ils ne reculeront devant rien ni personne!
Joseph est enfin prêt, elle l’embrasse avec encore plus de volupté. Fous d’amour, ils dévalent l’escalier quatre à quatre et se ruent dans la cuisine. Ils vident le frigo et sortent en claquant la porte. Dehors, ils s’embrassent à nouveau. Il a envie de la prendre encore, il lui palpe les seins, elle se débat sans forces et lui mord la lèvre. Il crie de douleur et de plaisir, la poursuit dans les ruelles vides de leur cher village. Elle se jette dans ses bras et le prie de faire moins de bruit.
– Amour, amour! Ah! Ah! Mon amour, tais-toi! Tais-toi je t’en supplie! On va leur faire une surprise. Maintenant suis-moi, j’ai rassemblé mes affaires dans la grange!
Quelle immense plaisanterie ! Demain ils seront partis, on les cherchera partout et ils seront introuvables. Joseph se grise de leur audace. Il n’a pas peur, il est prêt à défier quiconque se mettra en travers de son chemin!
Leila part devant, elle le sème presque.
– Hey toi! Pas si vite! Attends-moi!
Ses mains sont couvertes de sang, c’est sa lèvre. Il a faim d’elle, il veut l’aimer encore et encore, cette délicieuse créature qui, désormais, lui appartient. Lorsqu’il l’aura plaquée contre un mur, dans les ténèbres de la grange et pas loin des porcs qui couineront, il l’aimera comme il faut…
La bave se mêle au sang et coule hors de sa bouche entrouverte. Il court, il court, il va la rattraper et il va l’aimer oui, et après ils mettront les voiles et on n’entendra plus jamais parler d’eux. Au bord de la mer, ce sera beau, il n’y aura plus de fuite, plus de questions, ce sera du sable à perte de vue!
Joseph arrive près de la grange. Il y a de la lumière, c’est là qu’elle s’est cachée. Il s’élance, il veut lui faire peur, il a tellement hâte! Elle se retournera en hurlant et il la calmera, il touchera ses fesses et elle poussera un petit cri qui lui donnera envie d’elle, alors il l’embrassera tendrement et peut-être qu’elle pleurera de joie comme la dernière fois! C’est une nouvelle vie qui commence pour elle. Joseph a tenu sa promesse. Ce n’étaient pas des paroles en l’air, non, ces mots qu’ils ont gravés, cet amour qu’il a pour elle, c’est la vérité! et rien que la vérité! Il ne ment pas, lui. Joseph est un homme de parole.
– Leila! Mon amour! Où est-ce que tu te caches?
– Je suis là! Viens vite!
Elle a peur, elle est terrorisée, mais ce n’est pas à cause de lui. Elle a crié. Il l’a entendue.
– Leila?
Elle pleure. Elle se noie dans ses larmes.
– Leila?!
Pierre est là. C’est lui qui la touche, c’est lui qui la tient, avec une lame sous le cou. Oui, il va l’égorger si Joseph ne fait rien. Oui, il la traîne et elle se débat. Oui, c’est dans son lit qu’elle couchera. Oh oui, il lui fera l’amour, il la violera peut-être, mais qu’est-ce que cela change? Le destin de la femme qu’il a aimée est scellé. Que peut-il pour elle à présent? La sauver?
– T’approche pas, Joseph! Recule, mon ami, recule! Mon frère!
– Arrête, arrête! Leila! Leila! Tu lui fais mal! Arrête!!!
Il n’y a plus rien à faire, non, plus rien. Il peut pleurer avec elle, hurler, leurs visages se déformeront, ils seront laids, mais au moins ils s’aimeront. Oui, ils peuvent encore se raccrocher à l’amour. Ils mourront ensemble, dans les bras de cet autre qu’ils ont aimé. Et après plus rien. La nuit. Le néant duquel ils sont sortis les attend de l’autre côté de la vie.
Joseph est frappé à la tête. Il perd connaissance.
*
Leila est le premier visage qu’il voit. Il est encore flou. Elle a séché ses larmes, elle ne pleure plus. Elle le regarde avec beaucoup de tendresse, le sourire aux lèvres. Elle le caresse, puis l’embrasse. Elle se plonge dans ses yeux une dernière fois, elle cherche celui qu’elle a aimé, ne le trouve plus, il a disparu! Il l’a quittée! Il l’a trahie!
– Il est à vous, messieurs.
Deux hommes immobilisent ses bras. Un autre frappe. Il saigne. On frappe. Il vomit. On continue de frapper. Leila ne crie plus, la comédie a assez duré. Un des deux hommes chargés de le tenir demande un remplaçant pour pouvoir le battre à son tour. Ils rient. Joseph regarde autour de lui et reconnaît chaque visage. Ils sont là, ils sont tous venus pour lui! Pour fêter son grand retour!
– Qu’on en finisse!
Les hommes le jettent à terre et lui donnent des coups de pieds. On fait signe aux plus jeunes de venir. Ils frappent et leurs mères les félicitent. On lui demande de courir, d’essayer de fuir comme le porc qu’ils ont saigné l’autre jour. Mais Joseph ne peut plus ramper, il n’est plus qu’une énorme plaie dont il faut se débarrasser au plus vite.
On passe une corde autour de ses pieds et le soulève en chantant.
– Ho hisse! Ho hisse! Ho hisse! Ho hisse!
Le sang rentre dans ses narines, dans sa gorge et dans ses yeux. Il ne voit plus qu’une silhouette sombre qui s’avance, calme et décidée, le couteau de Jérémie en main. Il reconnaît cette voix qui lui dit:
– Joseph n’est jamais revenu.
FIN. 26 avril 2020
Vous venez de lire un épisode paru dans Le Regard Libre N°95.
Vous pouvez lire l’épisode précédent.
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