Bret Easton Ellis, le plus grand auteur américain vivant? (2/3)

7 minutes de lecture
écrit par Sébastien Lapaire · 30 avril 2023 · 0 commentaire

Conspué dans son pays natal, encensé en francophonie, Bret Easton Ellis revient en ce début d’année avec un nouveau roman, son septième. Pas de surprise: on y croise toujours des jeunes désabusés, de la violence, de la drogue et de l’ennui bourgeois. Un renouveau, vraiment?

L’état des lieux d’un auteur inédit: l’autofiction à son paroxysme

Lorsqu’il prend ses premières notes pour Glamorama dans les années 1990, Ellis veut rédiger un livre plus personnel. Cependant, le résultat ne colle plus avec le projet de plus en plus important que devient le roman, et l’auteur réécrit l’entier du récit. Pourtant, l’événement médiatique du tournant du siècle retombé, Ellis souhaite tout de même utiliser ses ébauches et commence la rédaction de mémoires. La presse s’emballe alors: l’un des plus grands écrivains contemporains qui écrit une autobiographie? Tout le monde est curieux.

Ce serait pourtant mal connaître l’auteur. Bret Easton Ellis relatant son vécu de manière traditionnelle? C’est à peu près aussi improbable que de voir une de ses parutions dépourvues de scandale… Dans une volonté de prolonger son projet transversal, et même si cela n’a jamais été verbalisé, l’auteur met en scène son double autofictionnel dans un univers suffisamment proche du nôtre pour que l’on pense que le roman est factuel. Le livre commence ainsi par une centaine de pages revenant sur ses succès, ses déboires, ses interviews, et donne quelques anecdotes croustillantes pour les fans. Pourtant, quelque chose d’étrange commence à apparaître: subitement, Bret Easton Ellis est marié, à une femme qui plus est; tout à coup, il a un enfant. Puis, la confirmation: le roman bascule dans le thriller horrifique dans lequel les personnages de ses romans tentent de lui nuire.

Ainsi, Lunar Park est bien loin d’une autobiographie classique, et pourtant elle en reprend les codes. Elle traite bien de l’auteur, le met face à ses angoisses et une vie idéal(isé)e, et traite des névroses d’un écrivain dépassé par sa propre œuvre et ce que les lecteurs en ont fait: des idoles démoniaques.

Depuis ce roman, l’œuvre entière d’Ellis peut être relue et analysée à nouveau comme un gigantesque projet autofictionnel. Toutes les situations sont celles qu’il a vécues, mais modifiées, tous les personnages sont réels et imaginaires, tous ses narrateurs sont des doubles de lui-même, et Patrick Bateman, le tueur d’American Psycho présenté comme inspiré de son père, devient en réalité un autre alter ego de l’auteur. Lunar Park sorti, Ellis a avoué que sa fiction n’existait pas plus que sa réalité.

Mais que faire ensuite? Où aller après le point final d’une œuvre? Il faut probablement revenir au point de départ.

Un retour aux sources par des chemins de traverse

Pour la rédaction de Lunar Park, Bret Easton Ellis a relu tous ses romans. D’après lui, sa «redécouverte» de Moins que zéro (1985), son premier roman publié, lui a donné envie de se plonger à nouveau dans cet univers, mais avec 25 ans de plus. Ainsi est née la rédaction de Suite(s) impériale(s) (2010).

Nous avions laissé Clay, le riche étudiant à la fois narrateur et héros de Moins que zéro, repartir dans son université de Nouvelle-Angleterre après des vacances de fin d’année passées à Los Angeles. Depuis, il est devenu scénariste à succès et de retour pour de nouvelles fêtes de Noël dans la ville de son enfance. L’argent facile et la chirurgie esthétique ont rendu la plupart de ses amis d’enfance méconnaissables, chacun s’est enfoncé dans ses propres démons, et le cinéma n’a créé qu’une copie délavée de plus de la réalité.

Le cinéma est pour le moins central dans ce roman, c’est d’ailleurs là son coup de génie: un film a été tourné sur les héros du premier livre, par un protagoniste inattendu s’avérant être le narrateur réel de Moins que zéro (quelqu’un d’autre a donc fait une fiction à la première personne sur la troupe). Le film est médiocre, comme la véritable adaptation sortie en 1987 (Neige sur Beverly Hills, Marek Kanievska). Mais il a levé le voile sur cette génération dorée. Ainsi, cette pirouette narrative permet à Bret Easton Ellis de revenir sur la mauvaise expérience de la célébrité trop hâtive, des adaptations ratées d’œuvres, et sur le trope de l’écrivain revenant dans le lieu de sa jeunesse.

Beaucoup plus violent et sombre que le premier volume, Suite(s) impériale(s) est une véritable plongée dans le Los Angeles des années 2010, là où les excentricités d’alors sont devenues la norme d’aujourd’hui pendant qu’un tueur en série sévit. Mais c’est également une réflexion sur le devenir de ces jeunes privilégiés, des mariages de convenance aux métiers abscons, des addictions aux descentes aux enfers. Bien évidemment, le roman fut un échec pour avoir, à nouveau, confronté les Etats-Unis à leurs propres engeances.

«Elle a tenté de se suicider en se tirant une balle dans l’estomac. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi elle n’a pas visé la tête.»

Résultat? Pendant treize ans, Bret Easton Ellis n’a pas publié de roman – d’après ses dires, cela ne l’intéresserait plus – et s’est tourné vers le cinéma, avec un résultat mitigé. Tout au plus a-t-il proposé un éventail de ses réflexions sous forme d’essai. Recueil de ses tweets, pensées, articles et débats, White (2019) est un tacle à la bien-pensance de notre temps, dont le scandale de réception a été magnifié par le fait que l’époque actuelle ne tolère plus les avis divergents de l’opinion dominante et que ce livre est le premier à ne pas être étiqueté comme «roman». Ainsi, tout le monde pensait l’auteur mort artistiquement, bon à scénariser des films ratés qui ne sortent qu’en DVD, à animer son podcast et à surfer sur sa gloire passée. Enfin, ça, c’était avant l’année 2022, lors de laquelle son éditeur a annoncé la sortie d’un nouveau roman.

La suite et fin de cette série, la semaine prochaine.

Lire le premier épisode

Ecrire à l’auteur: mathieu.vuillerme@leregardlibre.com

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Bret Easton Ellis

Bret Easton Ellis 
Lunar Park
Traduction de Pierre Guglielmina 
Robert Laffont 
2023 
378 pages 

Bret Easton Ellis 

Bret Easton Ellis 
Suite(s) impériale(s)
Traduction de Pierre Guglielmina 
Robert Laffont 
2023 
232 pages

Bret Easton Ellis 

Bret Easton Ellis 
Glamorama 
Traduction de Pierre Guglielmina 
Robert Laffont 
2023 
536 pages

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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