Bret Easton Ellis, le retour du plus grand auteur américain vivant? (3/3)
Conspué dans son pays natal, encensé en francophonie, Bret Easton Ellis revient en ce début d’année avec un nouveau roman, son septième. Pas de surprise: on y croise toujours des jeunes désabusés, de la violence, de la drogue et de l’ennui bourgeois. Un renouveau, vraiment?
Les Eclats, déjà l’événement littéraire de 2023?
Quand un artiste publie une nouvelle œuvre après autant de temps, c’est toujours un événement. Quand c’est un musicien, le public se questionne sur son évolution sonore. Quand c’est un écrivain, les lecteurs se demandent s’il aura compris les questionnements de son époque. Le cas de Bret Easton Ellis, c’est tout cela à la fois, car non seulement cela fait longtemps, mais chacune de ses sorties est clivante.
Avec Les Eclats, on est comblé: son auteur ne s’interroge pas sur son époque, il glorifie nostalgiquement celle du siècle passé; il n’a pas évolué avec son temps, l’écriture est toujours crue et brillante – tout au plus s’est-elle assagie dans la forme. C’est d’ailleurs cela qui a poussé l’auteur à ne faire une tournée promotionnelle qu’en Europe. Pourtant, malgré les bonnes réceptions qu’il a toujours connues dans nos contrées, le tapage n’est jamais loin.
En quelques jours, les médias et réseaux sociaux ont été envahis par les interviews de l’écrivain et les retours des néophytes n’ont pas tardé à se faire attendre, à une différence près: ce n’est désormais plus tant l’écrit qui dérange, que l’homme. Il faut pourtant avouer qu’Ellis aurait dû se méfier et s’en douter: en quelques échanges, il a ainsi affirmé qu’être gay dans les années 1980 était plus excitant parce qu’il fallait se cacher, que les cinémas étaient mieux à l’époque, que privilégier les minorités pour certains rôles relevait du racisme, et que Twitter était devenu un «musée des horreurs». De quoi tendre le bâton dans le climat actuel. Cela n’a toutefois pas empêché le succès du livre qui a été discuté sur tous les plateaux, dont les ventes sont bonnes et les retours tous excellents.
Mais alors, de quoi parle Les Eclats?
En 1981, le jeune Bret, 17 ans, est en dernière année, cache son homosexualité à Debbie, sa petite-amie/reine du lycée, et profite de pool parties dans les maisons de luxes de ses amis. Mais deux événements vont briser ce doux rêve: un tueur en série rôde dans les quartiers riches de Los Angeles et un nouvel élève suspect arrive dans sa classe. Alors que les éléments deviennent de plus en plus étranges autour de lui, Bret commence à se questionner sur leur imbrication.
Polar subtil et lancinant aux phrases interminables qui surprendront même ses lecteurs accoutumés, Les Eclats est aussi un roman de jeunesse plutôt cru qui rappelle ses débuts. Car ce qui accapare principalement un jeune homme de 17 ans, c’est le sexe. Ainsi, bien loin des métaphores ampoulées, Ellis raconte ici les escapades charnelles de son héros, ses angoisses, ses pulsions. C’est aussi un roman d’une rare violence, apparaissant par touches, de la même manière que le tueur en série vient ponctuer le récit.
Probablement un peu trop long et opaque pour qui ne connaîtrait pas l’auteur, Les Eclats s’avère néanmoins un livre magnétique et fascinant pour ceux qui auraient suivi l’homme sur près de 40 ans. Car cette nouvelle variation autofictionnelle permet à Ellis de se replonger dans sa jeunesse regrettée et d’exorciser un texte qu’il avait tenté d’écrire à 18 ans, sans succès.
Il n’est donc pas surprenant, au vu de son œuvre, qu’Ellis ait servi de modèle à plusieurs auteurs, où qu’ils soient. Frédéric Beigbeder le décrivait d’ailleurs ainsi dans Elle Magazine: «Les trois meilleurs écrivains américains vivants sont Bret Easton Ellis, Bret Easton Ellis et Bret Easton Ellis. Tous les autres donnent sommeil (…). On lui reproche de ne parler que de sexe, de violence et de fric, mais c’est l’Amérique qu’il décrit – le pays qui mélange le mieux ces trois ingrédients. […] Ellis fait précisément à la littérature ce que Basquiat a fait à la peinture: la réveiller.» (Extrait repris dans la quatrième de couverture de Zombies)
S’il est impossible de dire si Bret Easton Ellis est réellement le plus grand écrivain américain encore en vie, il est pourtant clair que c’en est un de ses représentants les plus saillants. Aucun de ses contemporains n’aura aussi bien embrassé une part – fût-elle sombre – de l’Amérique actuelle avec autant de panache et de lucidité et aucun n’en aura payé le prix à ce point.
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Ecrire à l’auteur: mathieu.vuillerme@leregardlibre.com
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