Validité ou crédibilité en sciences humaines?
Quand on présente ses croyances pour des savoirs, on se retrouve très rapidement à nier les faits. En renonçant à la réfutabilité pour une approche interprétative, on frise l’absurde comme la mise en avant des hommes enceints par le planning familial.
La question de la scientificité de sciences humaines comme la sociologie ou la psychologie est régulièrement en discussion aujourd’hui. Il y a des controverses concernant les données recueillies, notamment celles récoltées de manière qualitative. En effet, cette façon de faire entraîne parfois des méthodes pour le moins douteuses. Ainsi, la personne qui analyse les discours recueillis se targue d’une approche interprétative qui permettrait à elle seule de révéler la réalité vécue d’un alter ego, par exemple. Or, un aspect central des approches de la science – et donc du savoir – est la question de la vérité: par définition, qui dit savoir quelque chose affirme que ce qu’il dit est vrai. Alors, si ces analyses ne révèlent que les croyances de la personne qui recueille les données, peut-on encore parler de science?
La modalité de la croyance et du savoir
Pour discuter de cette question, il convient brièvement de différencier la modalité du «savoir» de celle du «croire». Savoir est un verbe dont le caractère est factif: il renvoie à un fait censé être vrai. Dans l’énoncé «Jean sait que p», il y a présupposition de la vérité de la proposition «p». Il convient de souligner ici qu’il s’agit d’une présupposition. Car celui qui dit savoir peut en effet commettre une erreur.
La modalité «croire» ne présuppose pas la vérité de la proposition sur laquelle porte le verbe, qui possède alors un caractère non factif. Lorsque Jean pense ou croit que «p», le verbe ne dit rien de la vérité de «p». La modalité «croire» ne présuppose donc pas la vérité de la proposition sur laquelle porte le verbe, même si la proposition peut être vraie. En principe, pour ce qui est de l’usage de ces deux catégories de verbes, celui qui sait ne dit pas qu’il croit.
Un exemple terrifiant
Lors d’une discussion avec une collègue, j’avançais l’intérêt de produire une analyse interprétative des données qualitatives, puis de se donner des moyens scientifiques pour tester la validité de ces interprétations. Par exemple, on peut tester la qualité d’une interprétation en fabriquant un artefact qui n’est pas dissociable de l’original – de la même manière qu’un archéologue ayant compris comment la main de l’homme a fabriqué un outil produirait un artefact de cet outil confondu par tous les experts avec l’original. Il n’y a de science et donc de savoir seulement si l’on peut falsifier une théorie, comme le disait le philosophe Karl Popper. Or, mon interlocutrice m’a rétorqué: «Ce n’est pas la validité qui est importante, mais la crédibilité!»
Je crains pour l’avenir des sciences humaines si les chercheurs choisissent délibérément de se situer dans le monde des croyances, sans se donner les moyens scientifiques de les vérifier.
Evelyne Thommen est professeure émérite dans le domaine de la psychologie du développement de l’enfant. Elle est l’auteure de plusieurs ouvrages, dont L’enfant face à autrui (Armand Colin, 2001, 192 pages).
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Vous venez de lire un commentaire tiré de notre édition papier (Le Regard Libre N°91).
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