«La Poursuite de l’idéal»: quand la mélancolie se fait nostalgie

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écrit par Sébastien Lapaire · 17 novembre 2022 · 0 commentaire

Cyrille Bertrand, la vingtaine rêveuse, s’imagine une vie de littérature, de voluptés et d’aventures. Au lieu de cela, il est ballotté de petit boulot en petit boulot et de désillusion en désillusion. Et il ne comprend rien à son époque bien-pensante.

Dans le monde professionnel comme avec les femmes, Cyrille se sent tenu à l’écart, maladroit, presque de trop. Il pensait qu’un travail, même sans éclat ni mérite, pouvait l’intégrer au grand bal de la société et lui laisser le temps de s’envoler. Mais la banalité de son quotidien l’entraîne irrémédiablement à la médiocrité de l’existence. Ressassant inlassablement son marasme, sans toutefois chercher avec ardeur à s’en détacher, Cyrille voit son salut arriver par l’entremise d’un ancien ami. Celui-ci lui annonce qu’un poste au ministère de la Culture est taillé pour lui. En deux temps trois mouvements, le voici embauché comme assistant d’un universitaire pour le musée de la Littérature française.

Portrait de l’homme moyen en nigaud romantique 

La première moitié du roman installe en douceur les thématiques, permet au lecteur de faire connaissance avec les personnages et de découvrir le caractère passible du héros, qui accepte sans trop broncher sa destinée mineure. Elle est une sorte de long incipit; une tranquille gradation qui campe l’œuvre et prépare la montée en puissance. Si les aléas de la vie érodent rapidement ses certitudes, puis sa vanité, c’est pour que de ses scories émerge l’image d’un homme en toute moyenneté. Patrice Jean se sert de son héros comme d’une fenêtre ouverte sur la société pour ainsi illustrer son hypocrisie bien tassée et son mépris sourd. Il pose le décor, avant de l’envoyer valser en l’attaquant au vitriol.

«Cyrille était-il un nigaud? Le lecteur est en droit de se poser la question. Le romancier aussi: son imagination lui a-t-elle refourgué un héros de deuxième main, inapte à se débrouiller tout seul, aveugle aux évidences, sans cesse mené par le bout du nez, veule, indécis, stupide? Parmi des milliers de héros, il a fallu tomber sur cette ganache! Allez écrire un roman avec un benêt!»

Le musée de la discorde

Jusqu’ici, le quotidien de Cyrille avait été soumis à quelques timides soubresauts, mais son destin bascule véritablement avec la création du musée de la Littérature française. Lorsque l’ouverture tant attendue de l’institution tourne à la déflagration publique – la direction étant accusée de fascisme car le projet n’a pas pour objet les autres littératures du monde – cela sonne enfin le réveil intellectuel de Cyrille. Qui cette fois s’insurge contre ses semblables. Une petite manifestation plus tard réunissant tous les groupes «progressistes» et le feu de paille s’embrase. C’est alors le roman tout entier qui prend un nouveau virage! 

En cristallisant les querelles idéologiques autour de ce projet d’exposition (communautaristes contre universalistes, progressistes contre réactionnaires, révolutionnaires contre populistes, anarchistes contre capitalistes, censeurs protecteurs des minorités contre prêcheurs de la liberté d’expression), Patrice Jean laisse courir sa plume vers la réelle intention du roman: une critique acérée des folies de la postmodernité. 

Une satire sociale corrosive

Patrice Jean, armé de sa sulfateuse à encre, étrille les dérives et excès d’une civilisation en mal d’idéal. Et tous les milieux sociaux d’y passer, des discours ouvriéristes tout faits à l’intelligentsia championne de l’indignation morale. Cette vive critique gratte le vernis de chaque sphère et fait apparaître la comédie sociale comme un combat de clichés. L’auteur est éreinté par le politiquement correct et ça se sent! Sa prose se fait plus mordante et vivace, le style plus caustique: la bien-pensance est étrillée, les mantras progressistes en prennent pour leur grade et les penseurs de la déconstruction sont tournés en dérision. Les aphorismes pleuvent, les salves de munitions aussi. L’explosion que préparait le romancier depuis le chapitre initial se déploie maintenant. Et c’est drôle!

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Patrice Jean procède avec âpreté à l’analyse ironique et désabusée de notre société soumise à l’air du temps et qui semble tout accepter par désœuvrement. Si le ton désespéré est parfaitement assumé par l’écrivain et rappelle parfois Philippe Muray, ce qui irrite passablement, à force, consiste en l’ajout de commentaires sur le héros et les protagonistes: en prenant un air supérieur, l’auteur est si persuadé de la bêtise de ses contemporains qu’il présume que ses propres lecteurs sont également des fieffés benêts.

L’ensemble s’avère quelque peu rétrograde, mais selon l’aspect badin de la chose: son côté romanesque. Il n’en reste pas moins que La Poursuite de l’idéal est un grand roman sur l’homme moderne qui s’accommode de sa médiocrité, doublé d’une amusante satire de cet Empire du bien qui patauge dans ses propres obsessions.

Ecrire à l’auteur: quentin.perissinotto@leregardlibre.com

Illustration: La Poursuite de l’idéal © Quentin Perissinotto pour Le Regard Libre

Vous venez de lire un article tiré de notre édition papier (Le Regard Libre N°90).

Patrice Jean
La Poursuite de l’idéal
Galimard
2021
496 pages

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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