Apocalypse en prose: le pire a-t-il eu lieu ou est-il à venir?
Quand on pense à la fin du monde en littérature, deux choses viennent immédiatement à l’esprit: Joël Dicker ou les grandes dystopies. Ce n’est ni de l’un ni de l’autre que nous allons parler ici. De la même façon que la fantasy et la science-fiction sont intimement liées à la vision apocalyptique de l’humanité, la littérature dite «blanche» s’empare également de plus en plus du sujet. Et si le monde s’en trouve bousculé, les deux romans que nous allons aborder bousculent eux aussi le lecteur. Chacun à sa façon.
Un monde dévasté subitement par une explosion. C’est le décor, classique, du roman Et toujours les fôrets de Sandrine Collette. Un monde devenu inhabitable dans lequel pourtant Corentin devra trouver la force et les subterfuges pour survivre. Jérôme Leroy campe dans Vivonne un tout autre univers: celui d’un continent déchiré par la guerre civile, au sein duquel le chaos et la violence règnent en maîtres. Alors que les paysages et les lieux dessinés par les auteurs diffèrent grandement, les méthodes narratives suivent le même chemin, puisqu’elles sont également aux antipodes. Mais ces deux fictions trouvent leur résonance dans l’origine de la catastrophe qui décime leur monde: le dérèglement climatique.
Le typhon de l’Odéon et la Libanisation
Le Vivonne du roman est un poète confidentiel, disparu depuis plusieurs années désormais. C’est alors que Paris se retrouve submergé par un énorme typhon qu’un éditeur, Alexandre Garnier, se laisse aller à la mélancolie et se souvient de sa jeunesse, en observant la débâcle et l’anarchie depuis les fenêtres de son bureau. Les rats remontent les égouts et le passé la mémoire: Alexandre Garnier s’immerge dans un recueil qu’il avait publié et qu’il redécouvre. Celui d’un ancien ami, Adrien Vivonne. Une fois le calme revenu, il se met en tête de retrouver sa trace.
Jérôme Leroy projette la fin du monde comme une pièce de théâtre: le point de non-retour est déjà atteint et le lecteur doit s’y confronter. Et la confrontation est brutale. Si cette société est à ce point à la dérive et dévastée, c’est le fruit de la «balkanisation», baptisée Libanisation, du continent. Rongé à la fois par des catastrophes climatiques à répétition et l’arrivée d’un parti extrémiste au gouvernement, surnommé les Dingues au pouvoir, l’Hexagone s’effondre. Se transformant alors en état de guerre, ou plutôt en état de siège. Les villes de France se vident peu à peu et les pillages par des milices ultra-violentes se succèdent. C’est en plein milieu de cette apocalypse qu’Alexandre Garnier va chercher la trace de son ancien ami, pétri de remords.
Dans l’ombre du cataclysme, la poésie
Jérôme Leroy dessine un monde de désespoir, de violence… et de poésie. En effet, en relisant les poèmes d’Adrien Vivonne avec toute la sensibilité que le monde a perdue et en interrogeant des proches, Alexandre Garnier découvre qu’Adrien Vivonne esquisse les contours d’une autre civilisation possible, une communauté qui repose sur un message d’amour et de bienveillance. Et c’est cette utopie qu’il s’agit de retrouver. Dans l’ombre du cataclysme, Jérôme Leroy laisse entrevoir un espoir: il espère aussi naïvement qu’intensément que la poésie puisse sauver l’humanité. Ainsi, cet effondrement du monde sert de tremplin à l’auteur pour se questionner sur le pouvoir de la littérature et son rôle.
Si la fin du monde chez le communiste Jérôme Leroy, par ailleurs membre de la rédaction de Causeur, a des allures géopolitiques, celle de Sandrine Collette est bien plus organique et physique. Cela se ressent dès les premières lignes, tant l’écriture de l’auteure de Et toujours les forêts est nerveuse et tranchante. La phrase pulse comme un ultime souffle de vie. Sandrine Collette accorde une place prépondérante aux descriptions de cette nature meurtrie et ruinée: les étangs contaminés, la pluie qui brûle tel un poison, les blés calcinés, le macadam fondu, le ciel devenu poussière cendrée, la neige qui brise les arbres; tous les ravages se font démons.
«Juste les arbres, avec leurs branches immenses déjetées tels des bras disloqués, et le vent qui faisait des sons étranges, des chuintements, des murmures, des menaces.
Juste les silhouettes étouffantes des châtaigniers et des hêtres au-dessus d’elle, refermées en une voûte infranchissable, leurs racines comme des pièges, leurs oiseaux et leurs insectes réveillés par les sanglots de Marie qui la frôlaient en s’enfuyant dans des bruits mécontents.
Juste les Forêts.»
Une écriture tellurique pour fouiller les ténèbres et l’oubli
Alors que Jérôme Leroy nous donne à voir l’apocalypse, Sandrine Collette nous la donne à ressentir. D’une écriture tellurique, elle dresse des scènes qui grattent le lecteur jusqu’à l’os. Son héros, Corentin, erre dans un monde vide, sans vie ni couleurs, et épuise les refuges, jusqu’à fouiller les ténèbres et l’oubli. Ce monde qui semblait un enfer infini se transforme en un purgatoire bien plus néfaste: un huis clos mental. La psychose le gagne et lui fait perdre petit à petit toute humanité. «Pour vivre dans ce monde-là, il fallait de l’inconscience, il fallait de la folie.» De toute façon, comment avoir encore conscience du réel quand celui-ci n’est que destruction? A force de n’avoir que la désolation et la survie en tête, son monde intérieur se fissure, tombe en ruine et une peur bien plus grande le submerge: la peur de l’avenir. Et au fond, c’était peut-être cela, la pire des choses: que faire d’un espoir qui refuse de mourir?
Si nous avons affaire avec Vivonne et Et toujours les forêts à deux récits qui projettent la fin du monde, l’apocalypse prend pourtant des airs totalement différents. Il reste alors à savoir si la plus vivable est celle du monde ou de l’esprit.
Ecrire à l’auteur: quentin.perissinotto@leregardlibre.com
Vous venez de lire un article tiré de notre édition papier (Le Regard Libre N°89).
Crédit photo: © Quentin Perissinotto pour Le Regard Libre

Sandrine Collette
Et toujours les Forêts
Edition Jean-Claude Lattès
2020
334 pages

Jérome Leroy
Toute une moitié du monde
Editions Vermillon
2021
416 pages
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