Du baiser entier au cœur du poème
A partir du baiser, voici une attention particulière accordée au poème lié à la chair. Il pourrait avoir trois fonctions. Il empêcherait le souvenir de mourir. Il pourrait se faire témoin du grave et, n’étant pas commercial, il ne serait pas en mesure d’être pornographique.
Ne me dites pas que vous n’avez jamais embrassé? Rouler un patin ou fait une fricassée de votre museau? Embrasser, en français, signifie prendre entre ses bras en serrant contre soi. Mais nous savons que c’est bien plus. Que ce soit au détour d’une rue, sur un canapé, ou n’importe où, ne me dites pas que vous n’avez jamais tendu les lèvres, baissant le front vers la personne désirée et qui vous désire, en retour de flamme. Les yeux fermés, la paupière clignotante, elle attend votre baiser comme une allumette attend le feu qui la pince. La sentez-vous? La caresse de sa main sur votre nuque et votre main sur la sienne, puis les mains brusquement sur les joues, ou ailleurs, imaginez ce que vous voulez, on croirait que le temps s’arrête. Les chiens peuvent aboyer, les voitures s’accidenter, les pelleteuses excaver la terre: rien n’existe autour qui n’ait plus d’importance que votre bouche.
Pendant le baiser, sous la pression des lèvres et des langues devenues piston à double effet, les autres peuvent mourir, puisque votre cœur est en train de céder. On pourrait qualifier cela de non-assistance à personne en danger. Votre motif? La mécanique du plaisir. Elle fonctionnerait à la salive, à la sueur et au lait d’amande. Mais passons. Pulsant étrangement à cause d’une puissance venue du fond de la nuit des temps, qui ne s’arrêtera pas demain la veille d’éclairer la face de ceux qui se dévorent, votre cœur a donc cédé. Il s’est abandonné à l’autre. Cette puissance, qui est l’amour, j’ai toujours pensé que même le plus beau des poèmes, c’est-à-dire le moins civilisé, le plus inutile et le plus immédiat, ne rattraperait jamais l’émotion forte du baiser, pas plus qu’il ne rattraperait le dernier marathonien qui court dans votre sang lors de cet instant sublime. Il en résulte que pour moi, l’acte de vivre rendait, dans cet état d’esprit naïf, automatiquement le poème écrit sur un tel moment intense vécu, ici un baiser, vous l’aurez compris, forcément inférieur, pour ne pas dire abject, méprisable, exsangue, pâle copie d’une expérience qu’on relit dans le but de ressentir à nouveau.
Je ne croyais pas qu’il était possible, à partir de fragments, de poèmes résidus de la vie, de revivre la vie. L’étendue de mon erreur est grande. Mais l’erreur est humaine. Pardonnez-moi. Maintenant que le morceau a été craché, voici en quoi le poème, peut-être particulièrement le poème lié à la chair et à l’expérience de nos chairs, de nos peaux, de nos bouches et de nos mains, nous sauvera du temps qui passe, prolongeant notre présence sur terre de quelques précieuses secondes. Les exemples sont nombreux. En ce qui concerne la main vivante, n’est-ce pas Lucien Baker qui disait:
La main de l’homme n’est vraiment vivante
Que quand elle s’enfonce entre deux cuisses
pour y chercher un sexe
qui se laisse découvrir comme un fruit dans l’herbe
Le poème empêche le souvenir de mourir. S’engager corps et âme dans la lecture d’un poème qui relate une expérience sensible, de frottement par exemple, c’est peut-être échapper à la vanité de l’existence, du moins quelques instants tactiles. En vous ramenant en arrière, il vous arrache à la mort. Se rappeler, c’est alors ne pas mourir. Pour commencer par un exemple dramatique, engagé dans la résistance, ce qui lui a coûté son arrestation le 22 février 1944 par la Gestapo, Robert Desnos, le prophète et le Rimbaud du surréalisme, qui écrivait pendant sa sieste, a gardé contre lui un dernier poème, comme seule arme de résistance. Mort du typhus le 8 juin 1945, au camp de concentration de Theresienstadt, en Tchécoslovaquie, tout juste alors libérée, l’histoire voudrait que les soldats l’ayant trouvé récupérèrent sur lui, ou de lui, son dernier poème, dédié à Yvonne Georges, qui semblait ressurgir de sa vie d’avant l’arrestation et la maladie.
LE DERNIER POÈME
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J’ai tellement marché, tellement parlé,
Tellement aimé ton ombre,
Qu’il ne me reste plus rien de toi.
Il me reste d’être l’ombre parmi les ombres,
D’être cent fois plus ombre que l’ombre,
D’être l’ombre qui viendra et reviendra
Dans ta vie ensoleillée.
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Capable de cristalliser aussi le non-dit et peut-être de fixer du autrement-vécu pour revivre différemment une expérience, le poème, pour paraphraser Mona Ozouf, qui disait de la littérature qu’elle a le pouvoir de démultiplier l’existence, démultiplierait nos visions sur ce qui a été un point d’orgue. Mais le poème peut aussi bien d’autres choses. S’il sait se faire tenace, résistant à tout dans la situation de Robert Desnos, en gravant d’une pierre blanche un amour face à la guerre, la maladie et la mort, le poème peut se faire aussi témoin du grave, dénoncer, signaler et dévoiler l’injustice, la précarité ou l’épouvantable. Pour ce qui est de dévoiler la chair, cela pourrait concerner la prostitution. Avis général: autant du point de vue du client que de la prostituée. Car tirer sa crampette, nettoyer son verre de lampe ou tremper son biscuit, vous interpréterez ces expressions comme bon vous semble, n’est pas une chose qui se fait dans son coin, quoique si, mais ennuyant à la longue, partons du postulat que cela se fait plutôt à deux, ou à plus. Et les poètes l’ont bien compris. De l’expérience d’aller aux putes, selon les phantasmes de chacun, il y aurait beaucoup à dire. Beaucoup de choses ont déjà été dites. Chez Maupassant, un des phantasmes de l’époque était la femme virile, grosse et poilue, forte et visqueuse. Utilisant un «je» qui lui va comme un gant dans 69, le narrateur disait:
Salut, grosse Putain […]
J’aime tes gros tétons, ton gros cul, ton gros ventre,
Ton nombril au milieu, noir et creux comme un antre
Où s’emmagasina la poussière des temps
Légions sont les exemples du point de vue du poète. En 1919, encore mobilisé, Louis Aragon participe à l’occupation du territoire allemand. Son poème «Bierstube Magie allemande» évoque cette période étrange de sa vie et les bordels qu’il fréquentait en jeune soldat. De là, le grand poème, qui sera repris par plusieurs chanteurs, dont Léo Ferré et Bernard Lavillier, dans lequel il décrit sa perdition, sa condition d’homme paumé, jusqu’à l’illusion amoureuse qu’offre le bordel, mais aussi, et là est le plus important, comme contrepoids au moi moi moi, la condition d’une prostituée, Lola, qui finira assassinée par un client à coups de couteau. Les exemples imageant ces filles de joies tristes sont nombreux. Elles passent de la muse à la dégueulasse en un claquement de doigts. Sans oublier la prolétaire travailleuse, fourmi de la société nocturne, chez Baudelaire, dans le poème «Crépuscule du soir» et «Crépuscule du matin».
Les maisons çà et là commençaient à fumer.
Les femmes de plaisir, la paupière livide,
Bouche ouverte, dormaient de leur sommeil stupide;
Les pauvresses, traînant leurs seins maigres et froids,
Soufflaient sur leurs tisons et soufflaient sur leurs doigts.
Sans cette condition déplorable, la maladie et la peine, cette pauvreté du quotidien se rapprocherait, disons-le, peut-être, de la fragilité du poème et de son dénuement radical. Je m’explique. Un poème n’est pas écrit pour se vendre. Il n’est pas monétisable, chiffrable, que ce soit en francs suisses ou en bitcoins. Le poème est invendable, converti brusquement par son auteur selon un CAC 40 intime, rythmé par le rapport de sa propre course avec l’expansion du monde. Et c’est précisément ce qui le rend riche, d’être pauvre. Pardonnez-moi la formule facile. Et je ne parle pas de la richesse du poème dans sa différence, de l’autre lexique utilisé, de l’autre forme que font les mots, de l’autre appréhension de l’existence qui nous change des mots standardisés du quotidien. Quand j’entends le mot «poème», je n’ouvre pas mon carnet de chèque. En revanche, j’ouvre mon cœur, car il est la possibilité d’une rencontre.
Dans le cadre de la chair, il peut s’agir de rencontres en sueurs. Le poème érotique, ce sont des images qui ne sont pas commercialisées. A l’inverse de la pornographie, par exemple. Comme le disait Henri Lefebre, la pornographie est la consommation commercialisée des signes du plaisir. Le poème n’est pas commercial, en cela il ne peut être pornographique. Le poème peut être érotique, sensuel, une preuve écrite de la faculté de nos sens à s’entrelacer avec un autre, ou des autres. Il est dans un rapport d’altérité. Robert Desnos disait qu’il n’est pas de mensonge possible en littérature érotique. Exigeant peut-être seulement de vérité par la rencontre, dans notre cas du baiser, grâce au contact physique qui passe par le toucher et la salive, l’odeur, le poème écrit sur un baiser serait la couleur locale de nos sentiments, à ce moment-là. Il en serait l’essence. Et cela sans théorème, s’il vous plaît. Osons nous passer de théorie, pour une fois. Osons embrasser sans citer à tour de bras Platon, Saint Thomas d’Aquin ou Schopenhauer, les bouches jumelées. Osons partir du cœur entier pour aller au cœur du poème, car «il n’y a pas de théorème du désir, pas plus qu’il n’y a de théorème de la saveur d’une eau de montagne», comme le dit si bien Jean-Pierre Siméon dans son recueil ironiquement intitulé Une théorie de l’amour.
Ecrire à l’auteur: arthur.billerey@leregardlibre.com
Crédit photo: © Pixabay
Vous venez de lire un éclairage tiré de notre dossier thématique «Le sexe sans complexe», publié dans Le Regard Libre N°88.
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