«Les Physiciens»: l’art comme pare-feu éthique

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écrit par Sébastien Lapaire · 03 juin 2022 · 0 commentaire

L’actualité ukrainienne nous rappelle que la réalité de la guerre n’est de loin pas dépassée. Il y a un peu plus d’un mois, Vladimir Poutine a sonné le glas de l’espoir de voir l’Europe continuer de vivre en paix. Le président russe a, par ce biais, réactivé la crainte d’un affrontement où la puissance nucléaire serait mobilisée, ce qui aurait pour effet dramatique d’anéantir une bonne partie de l’Europe. Face à une menace pour l’heure hypothétique, il est bon de se rappeler que les scientifiques seront les acteurs de premier plan dans cette situation, en ce sens qu’ils devront, le cas échéant, éclairer les hauts dirigeants en leur rappelant les conséquences tragiques de l’utilisation d’armes de destruction massive. Friedrich Dürrenmatt, le génial dramaturge suisse, a affronté ce thème à sa manière dans sa pièce Die Physiker (Les Physiciens) en lui donnant une allure de fable atemporelle. Son message porte sur la responsabilité morale de la science.

La guerre en Ukraine, initiée par la Russie sous les ordres de Poutine, a réveillé le spectre de la guerre froide via le danger que représente une éventuelle attaque nucléaire qui verrait une partie du globe menacée. Historiquement, cette menace est présente dès le début de la Seconde Guerre mondiale, avec la découverte du procédé de la fission du noyau d’uranium.

Le contexte d’Albert Einstein

Conscient très tôt du danger que représente cette avancée scientifique et technologique dans un contexte où l’on soupçonne l’Allemagne nazie de mettre au point une bombe de destruction massive, Albert Einstein a rédigé une lettre datée du 02 août 1939, qu’il a adressée au président américain Roosevelt pour lui signifier son inquiétude quant à la capacité réelle du pouvoir militaire des nazis.

Dévasté par le largage de la bombe atomique par l’armée américaine sur les villes d’Hiroshima et de Nagasaki en 1945, Einstein n’a eu de cesse de militer pour le pacifisme. Dans cette optique, le scientifique a posé une question d’une importance capitale sur la responsabilité morale des scientifiques vis-à-vis de leurs découvertes, dont les conséquences pour l’humanité peuvent être criminelles. Voici les propos qu’il a formulés dans le manifeste pour la paix Russel-Einstein, daté du 18 avril 1955: «Tel est donc, dans sa terrifiante simplicité, l’implacable dilemme que nous vous soumettons: allons-nous mettre fin à la race humaine, ou l’humanité renoncera-t-elle à la guerre?»

La bombe atomique comme thème shakespearien

Imprégné de ce contexte et impressionné par la posture d’Einstein, l’écrivain et dramaturge suisse Friedrich Dürrenmatt s’est interrogé sur le devoir moral des scientifiques dans sa pièce en deux actes Les Physiciens, rédigée en 1961 et jouée pour la première fois à Zurich en 1962.

L’histoire se déroule dans le salon d’une villa d’un sanatorium privé nommé «Les Cerisiers», dans lequel sont internés trois physiciens devenus officiellement fous. Parmi eux se trouve Möbius, le génial scientifique qui prétend entendre la voix du roi Salomon. Avec lui sont présents Newton et Einstein, qui s’avéreront être des scientifiques espionnant à la solde de leurs gouvernements et dont la mission sera de dérober le manuscrit rédigé par Möbius. Une fois ce cadre posé, la thématique qui intéresse Dürrenmatt est précisément celle du devoir moral du scientifique envers le monde. En effet, dans le premier acte, le personnage Newton pose cette question : « Aimeriez-vous m’arrêter pour avoir rendu possible la bombe atomique?»

La perspective littéraire adoptée par Dürrenmatt est géniale dans la mesure où l’internement volontaire de Möbius laisse entendre que le physicien a compris et estimé à sa juste valeur le danger que ses découvertes font courir à l’humanité. C’est donc bel et bien l’extérieur qui est devenu fou avec, en arrière-fond, la course aux armements, et la sagesse de Möbius doit se draper dans les habits de la folie pour empêcher que ses congénères ne s’entre-tuent massivement: «Il y a des risques que l’on n’a pas le droit de prendre: la chute de l’humanité en fait partie. Nous savons ce qui fournit le monde en armes qu’il possède déjà, et nous pouvons nous imaginer avec quel autre type d’armes que je rends possibles il le fournirait […]».

Möbius échouera dans sa volonté de préserver et de protéger le monde. Le sens moral et la responsabilité céderont devant les appels de l’industrie et de la volonté de domination de la cheffe de clinique Mathilde von Zahnd.

L’art face à la guerre

La pièce de Dürrenmatt soulève une problématique d’une brûlante actualité: est-ce que l’art peut contrer la guerre? Selon l’auteur suisse, la réponse est assurément non, du fait que la guerre touche à des dimensions géopolitiques, stratégiques et économiques qui dépassent toute autre considération.

Dès lors, pourquoi écrire? D’une part, pour rappeler que les scientifiques ont une responsabilité colossale et que, dans leur pouvoir de découverte, ils sont comme des démiurges capables aussi bien de sauver les humains que de les détruire – la technique étant neutre en elle-même, mais ceux qui l’utilisent ayant en tête des objectifs et des moyens de les atteindre. D’autre part, à l’heure où des discussions ont cours en Europe sur une réactivation des centrales nucléaires en vue de produire de l’électricité de façon «propre», il sera très utile que nos dirigeants se rappellent que les avancées technologiques autorisées par la science peuvent avoir comme corollaire une guerre atomique. C’est précisément dans cette optique que la voix artistique peut agir comme un pare-feu éthique.

Ecrire à l’auteur: enzo.santacroce@leregardlibre.com

Crédit photo: © Wikimédia

Vous venez de lire un article d’Enzo Santacroce paru dans notre dossier thématique «Le grand retour du nucléaire», dans Le Regard Libre N° 86.

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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