Le Regard Libre N° 85Elliot Mazzella

Chaque mois, Le Regard Libre publie le roman inédit Le retour du jeune auteur suisse Elliot Mazzella, sous forme de quinze épisodes. Retour à la fiction en ces pages, retour à la vieille tradition du roman-feuilleton.

A peine rentré dans son village natal où il pensait être reçu en héros, Joseph loge chez la veuve Agathe en attendant que le village décide de son sort: faut-il le renvoyer d’où il vient comme un étranger ou lui laisser le temps de prouver qu’il est bien le Joseph que tout le monde a connu au village? Le lendemain de son grand retour, Joseph est invité à prendre part aux labeurs quotidiens. C’est la première épreuve.

La nuit touche à sa fin. Joseph regarde ses pieds et la poussière qu’ils soulèvent. Il rit en repensant aux plaisanteries de ce matin, s’il avait été à leur place il aurait fait pareil. Il regarde le ciel. Les étoiles pâlissent, l’aube commence à poindre.

Les hommes s’arrêtent devant un petit cabanon, l’un d’eux s’y engouffre et ressort muni de faux qu’il jette à leurs pieds. Il lance à Joseph un regard à la dérobée, curieux de savoir comment il va réagir… Il va apprendre que travailler fatigue, le citadin.

– Il en manque une…

Joseph fixe le sol. Il n’ose pas fermer les yeux, on l’interprèterait mal: on dirait alors qu’il a voulu fuir son pays, que c’est un lâche, un déserteur et que, somme toute, on ne s’est pas trompé sur son compte.

– Et voilà pour toi!

L’homme lui tend l’outil, Joseph le remercie.

– Bah voilà! On est au complet maintenant.

Arrivé dans les champs de luzernes, ils se sont mis à faucher. Chacun connaît sa place et s’y tient. On se tait, les faux sifflent, le soleil se lève. Joseph se sent profondément inutile. L’herbe lui arrive aux genoux. Il aimerait s’y abîmer, disparaître de la surface de la terre, s’évanouir. Ce serait si simple… car il est rattaché à cet instrument de fer, à cette lame qui, à tout moment, pourrait lui trancher la gorge et lui ôter la vie. De la sorte, il irait rejoindre tous les inutiles qui l’ont précédé, tous ces inutiles accomplis qui au moins une fois dans leur vie ont pensé à ce que Joseph pense en ce moment: que mourir n’était pas plus utile, alors pourquoi mourir? Chaque chose en son temps, n’est-ce pas? Il suffirait qu’on lui montre, il n’aurait même pas besoin d’explication, rien qu’un modèle sur lequel il calquerait ses gestes, apprendrait le mouvement du faucheur, et entrerait dans leur danse rituelle. Si, avant de mourir, il savait faucher, sa vie s’illuminerait, son passé prendrait sens, il pourrait quitter cette terre en paix, car alors tout serait accompli.

– S’il… s’il vous plaît! S’il vous plaît, apprenez-moi! apprenez-moi, je n’y arriverai pas tout seul… quelqu’un? Messieurs? S’il vous plaît, s’il vous plaît!

Des gouttes de sueur perlent sur son front. Le soleil brille depuis une demi-heure. Joseph a peut-être pris froid pendant la nuit? Il est fiévreux et semble ne plus pouvoir parler. Oui, il a perdu la voix. A moins que les faucheurs déjà enivrés par la danse et par l’odeur des prés ne le voient plus, qu’à présent, Joseph compte moins qu’une pierre ou qu’une plante fourragère.

– Quelqu’un? Quelqu’un?!
– Passe-moi la gourde.
– Tiens. Allonge-toi un moment sous un arbre.

*

Plus tard, l’homme qui l’a secouru est venu s’asseoir à côté de lui.

– On a appris à faucher ensemble, ton père et moi. On était jeunes, on avait quoi? peut-être neuf, dix ans? On n’y allait pas seuls, non, d’abord avec nos parents. Mais on apprenait vite parce qu’on faisait la course, on était un peu comme Pierre et toi, des rivaux. Ton père était bien meilleur que moi en tout, ça n’a pas été facile. Je l’admirais. Lui aussi m’admirait, enfin c’est ce qu’il disait, mais je ne l’ai jamais cru, je ne pouvais pas le croire… Il était comme un frère pour moi, le grand frère que je n’ai jamais eu. Il osait ce que je n’osais pas, disait ce que je ne pouvais pas dire, parce que je n’ai jamais eu ce talent-là moi, je n’ai jamais eu les mots. Et c’est ça, je pense, qui le rendait si grand à mes yeux. Il racontait en fauchant. Moi j’écoutais. Et tout d’un coup, je n’étais plus moi, je sortais de moi-même! Et il me disait: «Tu la vois?» Alors je lui demandais: «Non, quoi?» Et il répondait toujours par: «La mer.»

Siméon regarde autour de lui et trace un cercle du bout des doigts.

– Par-delà les montagnes, il y avait la mer. Et la mer se brisait contre cette enceinte de pierres. Tu l’entends? qu’il me demandait, elle essaye de nous rejoindre mais elle n’y arrive pas. Ça me rendait triste, je voulais qu’il raconte comment les deux petits garçons pourraient rejoindre la mer, comment faire pour qu’elle arrête de pleurer. Mais il se taisait. Alors je continuais, je pensais qu’on pourrait construire un radeau, une embarcation de fortune, et qu’on serait portés par la rivière qui, elle, devait bien traverser les montagnes, ou au moins les contourner, qu’elle connaissait des chemins souterrains et qu’elle pourrait nous y emmener! Voir la mer. C’était devenu mon vœu le plus cher. Depuis ce jour, quand nos parents nous envoyaient faucher, je n’attendais plus qu’il raconte la suite. C’était moi qui lui racontais. Je le rassurais – je me rassurais moi-même – en lui disant que si on ne nous laissait pas construire un radeau, eh bien une nuit, la vallée tremblerait et toutes les montagnes s’écrouleraient dans un fracas terrible! Il n’avait pas peur lui, cela le faisait beaucoup rire. Mais moi j’étais sérieux, je ne blaguais pas! Dans ma tête c’était clair, tôt ou tard, ça devait arriver. On serait tous en train de dormir lorsqu’un grondement sourd monterait du fond de la vallée et nous glacerait le sang! J’avais la chair de poule quand je lui disais ça! Et lui de me regarder avec toute la tendresse du monde comme pour me dire: bah vas-y, continue. Un simple hochement de tête, et je me sentais plus sûr de moi et de mon histoire, je ne doutais plus, je fonçais. Je lui annonçais qu’il ne resterait, de nos maisons, que les murs, le toit se serait envolé, et encore les murs! Ceux-ci ne tarderaient pas à s’écrouler autour de nous, comme lorsqu’on ouvre une boîte. Et, couchés sur nos lits, encore à moitié endormis, nous entendrions le chant des mouettes sur le rivage mêlé au ressac des vagues qui s’élanceraient sur le sable brûlant pour nous lécher les pieds… La brise nous décoifferait, le sel se collerait sur notre peau, le soleil serait au zénith et il n’y aurait, dans nos vies, plus une seule parcelle d’ombre… Alors nous nous jetterions hors de nos lits et sauterions dans l’eau sans savoir nager. Les vagues nous porteraient, on ne saurait jusqu’où mais cela n’aurait plus d’importance. Et peut-être, qui sait? que d’autres enfants rêveurs nous accueilleraient à bord de leur bateau de papier et qu’ensemble, nous voguerions au large sans jamais nous retourner, à la poursuite du soleil et de l’horizon…

Quelque chose dans les yeux de Siméon s’est rallumé. Il est tout entier plongé dans ses souvenirs et ne voit plus l’étranger qui l’écoute émerveillé.

– A ce moment-là, je m’arrêtais. J’étais essoufflé. Il venait vers moi pour m’embrasser. Ensuite il me disait: «Tu vois. Toi aussi tu as les mots.» Et puis nous sommes devenus grands, et j’ai compris que nos histoires ne l’intéressaient plus, qu’il préférait en lire d’autres ou les écrire lui-même. Oui, nous sommes devenus grands et nous n’avons plus réussi à communiquer entre nous, les choses les plus simples se sont compliquées, il n’a plus voulu faucher avec moi, je ne l’intéressais plus. Peu à peu, il s’est éloigné de moi, je n’ai pas cherché à le retenir, je voyais bien que je n’avais aucune emprise sur lui. Il voulait partir, je le savais bien, même s’il est resté au village encore longtemps. Les mots ne lui suffisaient plus, il voulait la voir pour de vrai, la mer. Et il allait la voir sans moi. Les choses se sont précipitées. Il a marié Lucie et ensemble ils ont eu un fils, Joseph, qui a vécu les quinze premières années de sa vie au village. Par la suite, ils se sont installés en ville. Ils passaient quelques fois, mais c’est devenu de plus en plus rare. A la fin, ils ne sont plus venus du tout. Jusqu’à la mort de Stéphane.

Siméon laisse Joseph seul. Il se tient droit. Il est grand et fier. Son dos est celui d’un homme qui a l’habitude de commander. Il ne doute pas, ne se plie pas. Siméon est plein de certitudes, il a su guérir de la morsure de ce passé qu’il a rejeté au néant.

Les sifflements des faux paraissent plus doux à présent. Joseph a bu, il s’est reposé à l’ombre d’un hêtre et Siméon a accepté de lui révéler l’enfance de son père. C’est la première fois depuis le début de son voyage qu’il ressent de la joie. Elle lui est apparue comme le soleil dans le ciel, immense, brûlante et inépuisable. La lumière irradie dans tout son corps. A présent, Joseph se sent apte à continuer le travail, à se tuer à la tâche, afin que ce soir, lorsqu’il retrouvera sa couche, il puisse regarder cette journée avec satisfaction. Mais déjà, le soleil décline et les températures chutent. Le vent du soir qui courbe les luzernes et soulève la poussière des routes et des champs annonce le retrait des hommes. Une feuille se détache de la pointe du hêtre et s’en va, voltigeant dans l’azur sous les nuages qui le recouvre de proche en proche. Ce soir éclatera sans doute le dernier orage d’été. Car l’automne approche. Oui, son odeur est déjà là.

– Bon. Il est temps. Rentrons.

Les hommes se mettent en route, certains sifflent, d’autres chantonnent. Siméon marche en tête, son pas est régulier et difficile à suivre. A l’arrière, Joseph traîne un peu; il aimerait arriver à sa hauteur, mais il semble que plus il avance, plus Siméon s’éloigne.

Le vent souffle de plus en plus fort, les nuées de terre nacrée s’abattent sur eux avec violence. Bientôt, Joseph est aveuglé et perd leur trace. Il protège ses yeux avec ses mains, le vent et la terre lacèrent son corps dépouillé. Dans la conque formée par ses mains, derrière cet ultime rempart, il réalise qu’il n’a plus sa faux avec lui! Il l’a oubliée, elle est encore là-bas, sous l’arbre. Joseph ne réfléchit pas, il sait que sa vie est en jeu. Il fonce dans la direction opposée, contre le vent, contre l’orage, contre les hommes. Il se sent léger malgré ça, très léger, il ne pense plus à rien, vole comme un oiseau. Ça y est! Il la voit, elle est toujours à la même place!

Les hommes seront contents! Siméon sera même fier! Il reconnaîtra en lui son compagnon de toujours, son père, sa force, son courage, sa bravoure! Il le prendra dans ses bras, ou non encore mieux, il lui tendra la main et la lui serrera avec fermeté! Il sera fêté comme prévu, son retour sera célébré! Et on lui dira: bienvenue chez toi, Joseph, bon retour parmi nous! La vérité! On lui avouera tout: on t’a bien eu, n’est-ce pas? T’as bien souffert pendant ces deux jours? Ils t’ont paru longs? Ben dis-toi que c’est fini maintenant, oui c’est fini, c’était qu’un mauvais rêve, oublie, reviens parmi nous Joseph, tout ça c’est fini!

Il entend des cris, des vivats, des exclamations. Oui, il va la rapporter cette faux, entre ses deux mâchoires comme un toutou bien sage. Les hallalis sont plus proches, soudain quelque chose siffle plus violemment encore que le vent; un bruit sourd, quelque chose qui ressemble à une détonation… Son sourire s’efface, il tressaille. Figé au pied du hêtre, il n’a plus la force de continuer. Ses jambes sont raides, il a l’impression qu’elles se sont changées en échasses. Rien ne sert de courir puisque les hommes sont à ses trousses et qu’ils seront là d’un moment à l’autre… oui, ce serait stupide de détaler maintenant, d’ailleurs il n’a presque plus de souffle. Un coup de feu retentit, la balle lui frôle l’oreille et va s’enfoncer dans le cœur de l’arbre.

«Hey ! C’est moi! Je suis là! Je suis là!»

Au loin, on entend la réponse des hommes: «Il est là! Dépêchez-vous les gars!» Mais Joseph n’entend pas la suite. Il devine.

«C’est bon, je vais bien, je vais bien! Regardez ce que j’ai trouvé! Ah! Ah! Non, c’est rien! C’est rien je vous dis! Je savais bien que vous… et que… Bah! Rentrons!»

Il y a des chiens. Ils aboient, ils grognent, ils le sentent.

– C’est bon il est là! Tout doux, tout doux! Lâche pas les chiens! Recule, toi! Recule!

Joseph se retrouve au pied du mur. Des ombres sortent du nuage de poussière, l’une d’elles est armée… Elle tremble, il va falloir tirer. Elle pointe le canon de son arme sur lui, et…

– Tire.
– Attendez, non… Attendez!

L’homme tire quatre coups en l’air. Il jette son arme aux pieds de Siméon.

– Putain! Mais t’es sérieux là?! Tu voulais quoi ?! Que je le descende?! Hein?! Devant toi?!

Siméon ne répond pas, il est pâle.

– T’as perdu la tête ou quoi?!

Il se retourne et le gifle du revers de la main. L’autre commence à saigner du nez, il pose son cul dans la poussière. Comment pouvait-il s’attendre à ça? Les chiens couinent autour de lui, regardent leur maître humilié, hébété devant le grand monsieur qui l’a battu. Il crache. Sa bave se mélange avec son sang.

– Allez viens Joseph, on s’en va.

Il pleut.

La suite, le mois prochain

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Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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