Animaux en littérature, satire à balles réelles

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écrit par Sébastien Lapaire · 05 mai 2022 · 0 commentaire

Le Regard Libre N° 84Quentin Perissinotto

Dossier «L’homme et l’animal»

Tout au long de l’histoire littéraire, nous croisons une joyeuse et importante ménagerie. Des Fables de La Fontaine à La Ferme des animaux de George Orwell en passant par un large pan de la fantasy, le lecteur se retrouve immergé dans un monde de plumes, de fourrure et de pattes crochues. Le but de cet article n’est pas de dresser un panorama complet de la cohabitation entre hommes et animaux en littérature – l’entreprise y serait trop fastidieuse et illusoire, tant la diversité échapperait à la synthèse – mais plutôt de voir, au travers d’une œuvre emblématique, quel visage se révèle lorsque hommes et animaux se toisent du regard.

S’il est bien un récit qui a amorcé un tournant dans notre imaginaire animalier, c’est le Roman de Renart! A lui seul, il a induit un changement dans la langue courante, en supplantant le mot traditionnel et savant de «goupil» par celui de «renard». Il est vrai qu’un écrit ne résume pas de manière exclusive la société; toutefois, la littérature médiévale peut faire figure d’exception dans sa conception et sa pratique. Il est intéressant de rappeler qu’au Moyen Age, un texte littéraire est avant tout une transposition écrite de contes oraux ou de poèmes, ainsi qu’une réécriture de ceux-ci. Le Roman de Renart l’illustre parfaitement, tout en étant à la fois singulier: sa matière naît de diverses sources, latines comme nordiques ou encore germaniques, raccommodées et nouvellement modelées, mais elle contient également des récits totalement inédits. Plus spécifiquement, le Roman de Renart n’est pas une œuvre figée, mais un assemblage de plusieurs saynètes nommées «branches», toutes indépendantes, mais se répondant volontiers, et composées par une vingtaine d’auteurs. C’est précisément pour cette diversité formelle que le Roman de Renart apparaît comme particulièrement représentatif d’un état d’esprit, d’une façon de penser et d’une manière d’appréhender le monde.

Un curieux mélange entre renardie et féodalisme

Si le Roman de Renart n’a pas de trame narrative propre ni d’unité de ton, il compose cependant un ensemble cohérent, dans le sens où il bâtit et donne à voir un monde qui est le spectacle des méfaits de Renart, cet animal tantôt fourbe, tantôt persécuteur, mais toujours espiègle et rusé. Le roman s’ouvre avec le procès et le jugement de Renart: réunis devant le Noble le lion, le roi, les animaux abusés par les vices de Renart plaident leur cause et demandent justice. On y apprend que Renart a piégé Brun l’ours en lui coinçant le museau dans un arbre, qu’il a décimé tout un poulailler, violé la femme du loup Ysengrin ou encore attiré le chat Tibert dans un traquenard chez un paysan. En quelques vers, la nature friponne de Renart éclate. La suite nous plonge à ses côtés, sur les chemins des campagnes médiévales ou dans les chaumières des serfs, au cœur des pièges qu’il manigance.

Au gré des péripéties, nous croisons la route d’une foule d’une quarantaine d’animaux, du plus petit (Drouin le moineau) au plus imposant (Beaucent le sanglier). Si chacun d’eux a certes des particularités, le roman ne leur confère pas des caractéristiques typiques pour travestir en chaque bête un caractère et une dimension humaine. Ainsi, le roman ne prétend pas faire le miroir de la société médiévale au travers des archétypes, mais dépeindre celle-ci dans son entier et toute sa diversité. En convoquant un foisonnement de personnages, il se veut le plus objectif et représentatif possible.

Nous l’avons vu, le Roman de Renart raconte les aventures d’animaux, sous la houlette du goupil, dans un monde d’hommes; mais si humains et animaux se côtoient et cohabitent, cela ne conduit pourtant pas à l’humanisation de ces derniers. Ils sont certes regroupés en une cour autour du roi Noble le lion, mais cela ne leur fait pas pour autant abandonner leur animalité. Les héros poilus du Roman de Renart conservent leur aspect sauvage tout en représentant les figures de la société médiévale. Ce curieux mélange entre féodalisme et renardie démontre que le procédé d’anthropomorphisme dans le Roman de Renart ne recherche pas la transposition, mais l’hybridation. Sans éliminer aucun des deux aspects de leurs héros, le roman «tend à montrer, sous l’affabulation animale, les hommes dans leur réalité cruelle et crue» comme l’affirme Jean Dufournet dans son introduction à la présente édition.

Une simple épopée burlesque?

Mais alors, le Roman de Renart se résumerait-il à une farce en vers, un conte juste bon à faire rire? Non, il est bien plus que cela! Sous des airs de divertissement léger, il cache une véritable artillerie contre les aspects de la vie et l’idéologie médiévales. Cette épopée animalière est dans sa parodie une vigoureuse et amusante charge contre la littérature épique et courtoise. Aux excès de la courtoisie et du raffinement, le Roman de Renart oppose la grossièreté et la vulgarité; face aux exubérances de la gloire chevaleresque, il répond en plaçant au premier plan l’égoïsme, la perfidie et la tromperie.

Or, cette critique n’est pas une simple guérilla littéraire. Au contraire! Au travers de celle-la, le roman révèle avant tout l’envers du Moyen Age courtois et chevaleresque. Si le Roman de Renart est une œuvre multiple et paradoxale, ses différentes branches sont, en partie, à rattacher au genre du fabliau [ndlr: un récit court, en vers, qui vise à faire rire en tournant en ridicule les comportements humains] qui sont, selon Alain Corbellari dans son essai Des fabliaux et des hommes – Narration brève et matérialisme au Moyen Age, «des machines de guerre […] contre l’idéalisme majoritaire de la littérature de leur temps». Ainsi, sous couvert de fables burlesques, il est donné à voir un monde où la sexualité règne partout ou presque, un monde peuplé d’hommes cupides et déloyaux, de bêtes retorses qui érigent la tromperie et le mensonge en valeurs suprêmes; enfin, un monde dans toute la bassesse qu’on tentait de lui camoufler.

La critique vivifiante d’une société médiévale avilie

Il y a dans cette satire des groupes particulièrement visés, à l’instar des vilains [ndlr: paysans libres – et qui n’étaient donc pas soumis au servage]. Bien nantis, on les dépeint volontiers comme grossiers, âpres au gain et uniquement intéressés à amasser plus de deniers. Puis viennent ensuite les rois, dont Renart dira qu’ils «accueillent mal les seigneurs pauvres, oublient les services rendus, suivent les avis des mauvais conseillers, écrasent d’impôts les petites gens, changent le cours des monnaies, s’approprient les biens d’autrui», mais sans s’attarder plus sur leur sort. Le plus vif de la critique concerne le clergé, qui ne se distingue guère de ses fidèles: vivant maritalement avec leur maîtresse sans trop s’en cacher, amateurs de bonne chère, aisément fats, plus passionnés par l’appât du gain que par l’exercice de la foi, baragouinant un latin de cuisine et incapables de lire les textes sacrés, les curés de campagne, les prêtres et les moines voient leurs vices exposés au regard de tous. Une attaque d’autant plus forte puisqu’au Moyen Age, les personnes lettrées et donc les seules (du moins les rares) à même d’écrire des textes sont précisément les clercs!

A bien observer, le blâme porte d’abord sur les personnes avant de s’élargir à l’institution religieuse et ses pratiques pour s’y faire encore plus acerbe. Au fil des branches, on découvre des offices au cours desquels un âne fait un vibrant éloge de l’acte sexuel (branche XVII), des vêpres lors desquelles on se dispute la dîme et les offrandes (branche XII), des miracles plus ou moins truqués, des pèlerinages dont on revient chargé de péchés, des confessions que Renart qui s’empresse immédiatement de briser, allant jusqu’à même dévorer son confesseur (branche VII) ou encore une messe dite par un loup ivre (branche XIV)! Tout ce comique vise à tourner en ridicule le caractère vénérable que se donnent les instances religieuses et ainsi dévoiler le vrai visage de l’Eglise médiévale.

Or, plutôt que de voir derrière ces scènes risibles de l’irrespect gratuit, il convient d’y déceler une remise en question de l’ordre établi. Dans ce monde fortement hiérarchisé, où chacun voit sa place dictée par les conventions, Renart fait office de dynamite. Incarnant à merveille la figure du décepteur [ndlr: dans son sens médiéval, soit celui qui cherche à tromper], il est celui qui, en semant la pagaille, bouscule les codes et les rangs. Subitement au fond d’un puits, puis trônant fièrement l’instant d’après au sommet de la forteresse, au fond d’un cercueil puis en haut d’une meule de foin, il n’a de cesse de naviguer entre les échelons de la société grâce à ses ruses.

Tour à tour parodie de la littérature courtoise et chevaleresque, satire des mœurs médiévales et critique de la société féodale, le Roman de Renart ne poursuit pas un unique but ni n’exemplifie une seule morale, mais travestit en réalité plusieurs desseins. Si Danielle Buschinger explique dans La critique du clergé dans le roman animalier au Moyen Age que «le masque animal, l’affabulation animale ont essentiellement une fonction de parabole derrière laquelle se cachent un enseignement et un message moral et politique», il serait cependant vain de chercher la morale du Roman de Renart. Car le fait est que ce texte n’en possède pas une, mais des dizaines, propres à chaque branche: Renart chasse parfois pour se nourrir, parfois pour se venger, ou simplement pour être cruel. Ainsi, Renart est tout à la fois jouisseur sadique, virtuose de l’imposture, hâbleur infatigable et sympathique farceur.

Or, il subsiste quand même un enseignement volontiers saupoudré sur les aventures: le monde n’est que tromperie, chacun s’efforce de duper l’autre, sans en tirer toutefois profit, puisqu’il finit victime de ses propres machinations. Héros de cette comédie loufoque, les animaux ne sont pas investis du rôle de caricature afin de montrer les imperfections du caractère humain, mais ils sont la lucarne par laquelle observer la débauche générale d’une époque et sa basse moralité. Hommes et animaux sont traités sur le même pied d’égalité et illustrent les travers de la société tout entière, qui bascule autour de Renart, incarnation de celui qui cède avec joie aux mauvais instincts sommeillant dans le cœur des hommes. De ce fait, l’anthropomorphisme du Roman de Renart sert de cheval de Troie pour la critique plaisante de la société médiévale et surtout, gratte le vernis pour restituer au monde son aspect bestial, méchant, hypocrite, soit en définitive son véritable visage. Plus qu’une épopée animalière, le Roman de Renart est une joyeuse et licencieuse épopée parmi les vices d’une société féodale moins héroïque que sournoise. Une diabolique machine contre les faux-semblants, qui se fait parfois prendre elle-même à ses propres ruses!

Ecrire à l’auteur: quentin.perissinotto@leregardlibre.com

Crédit photo: © DR

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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