«Le Voyant d’Etampes», un roman wokistador
Le Regard Libre N° 83 – Quentin Perissinotto
Récent lauréat du prix de Flore, Le Voyant d’Etampes est la radiographie de la fracture entre deux générations qui ne se comprennent plus, le portrait de la déliquescence d’une époque, incapable de se confronter à l’effritement de ses illusions et de répondre aux nouvelles préoccupations antiracistes. Un sujet sensible qui se révélera très vite brûlant lorsque l’idéologie woke se chargera de son emballement médiatique. Une dimension sociétale qui transportait dans mon imaginaire de lecteur son escarcelle de traquenards romanesques et de craintes littéraires. Mais comme ce roman traite du cloutage au pilori d’un auteur que l’on n’a pas lu, il aurait été cocasse que j’en fasse de même. Alors soyons résolument dissidents, lisons-le!
Habituellement, je dépose des bouquins dans les boîtes à livres sans jamais rien y trouver. Je finissais tout juste d’écouter un énième podcast parlant du Voyant d’Etampes, fraîchement auréolé du prix de Flore et j’étais en train de me dire qu’il me tentait de plus en plus. Alors, par le plus grand des hasards, au détour d’une rue, je suis tombé nez à nez avec ce roman qui attendait sagement dans le coin d’une boîte grillagée, à la manière d’un Claude Guéant lors des fêtes de fin d’année. Et comme le hasard fait décidément bien les choses, je venais de terminer ma lecture en cours; je n’ai donc pas patienté bien longtemps avant de commencer Le Voyant d’Etampes.
Mais si je ne m’étais pas précipité dessus en librairie, c’était parce que je craignais que ce roman n’ait rien de romanesque et ne soit en définitive qu’un essai déguisé, un support de dénonciation de la société en caricaturant ses dérives et en les exagérant. Ce d’autant plus que les «romans du réel» pullulent ces dernières années et ne sont bien souvent que de pâles transpositions d’articles journalistiques, sans vraie saveur littéraire. C’est donc avec un peu d’appréhension mais beaucoup de curiosité que j’ai ouvert Le Voyant d’Etampes.
Une dérive existentielle au pathétisme touchant
Jean Roscoff est un jeune retraité qui traîne désormais ses pantoufles sur la vie, englué dans un quotidien sans trop de relief et solitaire depuis qu’Agnès, son ex-femme, l’a quitté. Même s’il a alors sombré dans l’alcoolisme, il n’est pas pour autant un dépressif notoire; il est simplement et irrémédiablement coincé dans la torpeur d’un entre-deux apathique. Une sorte de paralysie de l’ordinaire. «Jean Roscoff était Jean Roscoff, universitaire raté et talentueux, père intermittent, piètre amoureux, égocentrique, alcoolique.» Le seul vertige que lui offre sa vie est celui d’être dépassé par son temps. Jean Roscoff est un être entier de contradictions, qui ne cesse de naviguer entre deux eaux mornes sans trouver de rivage à atteindre: il ne se définit pas comme nostalgique, mais n’arrive à se réjouir qu’en se remémorant ses banals exploits passés.
Il y a un pathétisme touchant dans la dérive existentielle de cet ex-soixante-huitard. Lui qui collectionne les échecs, il aimerait tenter un dernier baroud d’honneur pour démontrer à Agnès qu’il n’est pas qu’un bon à rien. Jean Roscoff se met alors en tête d’écrire un livre sur Robert Willow, un jazzman américain doublé d’un poète, exilé en France dans les années 50, convaincu que son anonymat littéraire est une grossière erreur à corriger. Se sentant comme investi d’une mission, Jean Roscoff regagne aux yeux de son entourage une vitalité perdue depuis longtemps et accouche avec ferveur d’un essai poétique, à l’érudition presque absconse. Contre toute attente, un éditeur accepte de le publier, dans un tirage très modeste.
Aux antipodes d’un roman à thèse
Mais voilà. Alors que sa réception se déroule dans une indifférence quasi totale, un article de blog met le feu aux poudres en arguant que tout ce qu’avance Jean Roscoff sur Robert Willow est erroné et fallacieux, pour une raison très simple: il omet sciemment de considérer ce poète comme un poète noir. Partant, Jean Roscoff n’aurait aucune légitimité à parler de la vie de cet Afro-américain! Pire, cet «oubli» ferait de lui un raciste. Il n’en fallait pas plus pour que tous les tribunaux médiatiques s’emparent de ce qui est devenu l’affaire Roscoff et que les passions se déchaînent. Mais plus intimement, cette affaire pose une question: peut-on être à la fois dépassé par la médiocrité et par le succès?
«Quel est le mécanisme de la polémique? Elle consiste à considérer l’adversaire en ennemi, à le simplifier par conséquent et à refuser de le voir. Celui que j’insulte, je ne connais plus la couleur de son regard, ni s’il lui arrive de sourire et de quelle manière. Devenus aux trois quarts aveugles par la grâce de la polémique, nous ne vivons plus parmi des hommes, mais dans un monde de silhouettes.» (Albert Camus, cité dans Le Voyant d’Etampes)
Dès le premier chapitre, Abel Quentin a su faire voler en éclats mes réticences préconçues. Au cours d’un traditionnel souper dominical et d’une banale conversation, on est confronté de pleine face à ce qui sera le principal ressort narratif de ce roman: le glissement croissant entre Jean Roscoff et la société actuelle. On est frappé par ce personnage que l’on sent totalement désorienté, qui cherche à reprendre pied en s’accrochant à des bribes de phrases qu’il rabâche visiblement depuis des années. Enfermé dans un soliloque existentiel, Jean Roscoff apparaît au lecteur comme un délitement. Et c’est précisément ce qui fait de ce roman tout le contraire d’un roman à thèse: les personnages, à commencer évidemment par Jean Roscoff, ne sont pas les porte-drapeaux d’idéologie, mais des êtres pétris d’espoirs, de peurs et de doutes.
Bien sûr, ces protagonistes expriment leurs idées, mais la narration ne sert pas à exemplifier celles-ci. Plutôt que de proposer une lecture doctrinale de la société, Abel Quentin nous met en scène des problématiques contemporaines, mais sans jamais prendre position. Il semble nous dire: «Voici ce à quoi pourrait ressembler notre quotidien. Maintenant, faites-en ce que vous voulez.» Son écriture n’est jamais accusatoire, toujours descriptive. Et c’est ce qui rend le roman profondément intéressant!
«On ne dira jamais assez le vertige de celui qui réalise qu’il n’est plus dans le coup. Quelques individus de ma génération compensaient ce vertige par le fait qu’ils étaient en responsabilité. Ils avaient encore prise sur quelque chose, un travail, une tribune, un engagement associatif. Ils étaient encore, du point de vue économique, du point de vue du pouvoir, dans le jeu.»
Une incompréhension qui ne vire pas au ricanement
Ce roman est aussi celui d’un fossé entre deux générations qui ne semblent plus se comprendre et se déchirent, un portrait «OK boomer». Devant la nouvelle copine féministe intersectionnelle de sa fille, Jean Roscoff brandit tout de suite son passé de militant marxiste et sa participation aux luttes de mai 68; mais plus que de se sentir impressionnée, elle va lui renvoyer à la figure son antiracisme à la papa. De l’eau a coulé sous les ponts depuis la marche des beurs et si Jean Roscoff a effectivement participé à cette manifestation pour l’égalité, cela ne lui confère pas pour autant un passe-droit pour se proclamer à vie grand défenseur des droits humains.
Plus les sujets s’enchaînent et plus Jean Roscoff apparaît complètement hors de propos, incapable de saisir les nouvelles mouvances de ce qui était, semble-t-il, ses combats d’hier. Les notions d’appropriation culturelle, d’intersectionnalité, de wokisme et de privilège blanc le laisse pantois, décontenancé. Comme frappé de sénilité.
Mais alors que le livre pourrait vite tourner au brûlot et verser dans la caricature et la facilité, Abel Quentin lui appose un contour tout à fait passionnant: plutôt que de faire de Jean Roscoff un persifleur et de le faire ricaner d’un air satisfait face à la nouvelle génération, il choisit la remise en question. Notre looser patenté s’interroge sur ce qu’il est devenu (est-il désormais vraiment un vieux réac’?) et sur la nature de ses anciennes convictions. Et c’est là l’un des tours de force du roman que de lui donner ainsi une hauteur de vue remarquable.
Il aurait été facile – et tentant – de se saisir de Jean Roscoff pour dénigrer tous ces combats émergeants, en prenant le lecteur à témoin, mais Abel Quentin se sort habilement de ce piège. Il ne sépare jamais les personnes en deux camps, entre bien et mal, en expliquant au lecteur quoi penser, mais le place au cœur des questionnements. Même lorsque Jean Roscoff va se faire clouer au pilori à la suite de la parution de son retentissant essai, jamais il ne sera question de l’ériger en tant que parangon contre le wokisme et comme combattant de la cancel culture. Les différents groupes, médiatiques ou politiques, tenteront forcément de faire de la récupération, mais Jean Roscoff se bornera à creuser son déchirement social en restant dans l’inaction.
Une mordante ironie
«Les lois de l’indignation collective étaient peu lisibles, on pouvait certes anticiper certaines réactions, on pouvait lire des signes mais on ne manquait jamais d’être surpris, les coups ne venaient pas du lieu exact d’où on les attendait.»
Bien que cet antihéros ait des airs de personnage houellebecquien, le rapprochement entre les deux auteurs s’arrête là. Là où il y a une forme de contestation et de critique assumée chez Michel Houellebecq, il n’y a chez Abel Quentin qu’une ironie mordante – quant au reste, c’est au lecteur de se faire son avis. Mais si Le Voyant d’Etampes est un roman dense, intelligent et qui brasse beaucoup de thématiques, il y a encore une chose prépondérante à préciser: quel plaisir de lecture! Cela peut sembler trivial de le dire, cependant combien de livres intéressants se révèlent finalement confus, voire hermétiques? Rien de tout cela ici, Le Voyant d’Etampes est porté par un souffle romanesque saisissant et l’écriture incisive rend l’ensemble jubilatoire! Le ton très caustique d’Abel Quentin, sans jamais être ni supérieur ni suffisant, fait souvent rire aux éclats.
A lire aussi | Rire au cinéma: encore un acte contestataire?
Roman ingénieux qui plonge le lecteur tout entier dans les questionnements de son temps et le met face à ses contradictions, Le Voyant d’Etampes évite astucieusement tous les pièges qui auraient pu le transformer en livre dont les journalistes se servent pour régler des comptes et étayer leur idéologie. Après la lecture de ce livre, on peut affirmer sans sourciller qu’Abel Quentin a réussi le pari de composer un roman sociétal sans verser dans la sociologie de comptoir. Un roman qui éreinte les dernières illusions pour glisser vers un désenchantement conscient, un roman plein de vitalité qui traite pourtant de déréliction, un roman moderne sans forcer le trait, un roman avec du suspens et une révélation finale inattendue, en somme un roman qu’on lit avec bonheur, un sourire grisé de malice au coin des lèvres.
Mais surtout, ce roman a le mérite de clamer haut et fort ce que je m’échine à dire depuis plus de vingt ans: Quentin est un pur génie.
Ecrire à l’auteur: quentin.perisssinotto@leregardlibre.com

Abel Quentin
Le Voyant d’Etampes
Editions de l’Observatoire
2021
384 pages
Laisser un commentaire