Blaise Hofmann, cultivateur protéiforme
En octobre 2021, l’écrivain morgien Blaise Hofmann a publié Deux petites maîtresses zen. Un texte qui relate son épopée asiatique avec sa compagne et ses deux filles, aventure qui a brusquement pris fin avec l’apparition du Covid. L’auteur, connu pour ses récits de voyages et qui a été co-librettiste de la Fête des vignerons (2019), vit de sa plume et a décidé d’embrasser un deuxième métier, celui de vigneron, auquel il s’est formé en autodidacte. Il produit d’ailleurs lui-même son propre vin. La vigne et la plume, un curieux cocktail, qui a attiré notre attention. De même que sa facette d’écrivain-voyageur. Mais comment voyage-t-on «en famille» dans différents pays d’Asie et que peut-on en tirer comme observations sur notre société? Quelques éléments de réponse lors de notre rencontre.
La rencontre est fixée à un jeudi de novembre, chez Blaise Hofmann, à Reverolle, petit village dans les environs de Morges. Pour atteindre ce lieu en transports publics, il faut emprunter un petit train vert et blanc qui se faufile à travers les champs et les prairies et, le moment venu, appuyer sur le bouton d’arrêt pour ne pas louper l’arrêt. Arrivé dans une petite station (composée d’un mini-abri), en-dessus du village, on s’étonne. On se croirait au milieu de nulle part et on admire le village en contrebas. Un petit sentier nous invite à avancer et à cheminer jusqu’à notre destination.
Lorsque Blaise Hofmann nous ouvre la porte, on rencontre un quadragénaire au sourire et au regard intenses. Vêtu d’un pull en laine gris, il m’enjoint à entrer d’un bref «Salut, on t’attendait». «On», il est vrai que le photographe au Regard Libre Daniel Wittmer m’attend… Dans le hall de sa demeure, on échange quelques mots, avant de passer à la cuisine et finalement au salon où Daniel est là, debout à côté de la table du salon. Sur celle-ci, je distingue rapidement quelques apéritifs et une bouteille de vin. Celui dont on m’a beaucoup parlé. Mais chaque chose en son temps…
Une rencontre familière
Dans ce salon aux murs jaunes et blancs, où le soleil entre par la porte-fenêtre qui donne accès à une terrasse, on trouve de nombreux éléments qui composent la vie de l’écrivain morgien. Tout d’abord, une guitare qui évoque son goût pour la musique. On repère aisément plein de photographies encadrées comme pour souligner les différentes rencontres qu’il a faites au cours de ses pérégrinations, une grand carte du monde, des tapisseries aux motifs asiatiques et… moult jouets! Parmi ceux-ci, proche de la fenêtre, je distingue une forme étrange, formée de legos. Qu’est-ce que cela peut bien être? «C’est une licorne», me répond Blaise Hofmann en riant, «on a fait ça la veille avec les filles». Ses filles, Eve et Alice, qui occupent une place centrale dans son dernier livre, Deux petites maîtresses zen (Editions Zoé, 2021) – et qui sont à l’école à l’heure où se déroule notre rencontre. On salue l’inventivité de ses enfants et on rit de bon cœur.
Rapidement, la familiarité s’impose pour cette rencontre. On se dit «tu». «Blaise», comme Daniel Wittmer et moi-même l’appelons, nous invite à prendre place autour de la table du salon pour échanger. A y regarder de plus près, je remarque que l’auteur a formé un chignon avec une partie de sa crinière blonde et se débarrasse rapidement de son pull qui découvre un t-shirt gris. C’est qu’il fait chaud dans le salon. Avec ses cheveux blonds, ses yeux bleus et son tatouage sur l’avant-bras («un souvenir des Marquises», confessera-t-il plus tard), Blaise Hofmann pourrait facilement être pris pour un surfeur. Sur ce point, «Blaise» me fait étrangement penser à Bodhi, l’un des personnages centraux du film Point Break (l’original de 1992, pas le remake). Ce surfeur charismatique et adepte de spiritualité, incarné dans le long-métrage par Patrick Swayze, est le chef d’un gang de malfrats qui divise ses journées entre le surf et le braquage de banques.
Assis à la table, on s’apprête à lancer une première question pour entrer dans le vif du sujet, quand notre interlocuteur nous arrête: on a oublié de faire santé. «Et après on peut commencer», explique Blaise Hofmann, l’écrivain qui est aussi vigneron. Ce vin, c’est lui qui le produit. Des vignes qu’il possède à Villars-sous-Yens, son village natal, et où vivent son père (avec qui il cultive la vigne) et sa mère. Issu d’une famille de vignerons et d’arboriculteurs, l’auteur a diversifié son activité, ces dernières années, en cultivant la vigne et en produisant son propre vin.
«Actuellement, c’est un hectare que nous exploitons parce qu’il y a désormais un troisième cépage. Nous faisons du Chasselas, du Gamay et maintenant du Garanoir que nous allons inaugurer au printemps. Nous exploitons une moitié de Chasselas, un quart de Gamay et un quart de Garanoir», déclare l’écrivain-vigneron. «Cela représente environ 30 % de mes revenus et me permet de “voir venir”.» Il faut savoir que, depuis 2013, Blaise Hofmann vit de l’écriture, mais qu’il a souhaité avoir un deuxième métier. D’une part, «pour se projeter dans les vieux jours», comme il le dit. D’autre part, pour rechercher l’équilibre. Pour lui, la viticulture et l’écriture permettent de concilier à la fois l’intérieur et l’extérieur, le cérébral et le musculaire. «Je trouve que la culture et la viticulture sont deux mondes qui vont bien ensemble», exprime-t-il en souriant, verre de blanc à la main.

Aux profondeurs de son intérieur
Quand on parle d’écriture, pour Blaise Hofmann, cela ne signifie pas exclusivement écriture de livres, mais aussi textes réalisés sur commande, écriture pour le théâtre, reportages pour des médias, ateliers d’écriture dans les gymnases ou les écoles… Notre première question se veut volontiers un poil provocatrice: on cite à l’écrivain-vigneron un article du 24 Heures, daté de 2014, où il «crache contre la famille nucléaire» en exprimant qu’il vit en ville, n’a pas de famille, pas d’enfants et apprécie la fluidité. Tout le contraire de maintenant où il vit à la campagne avec une épouse et deux filles! Blaise rit. «C’est drôle, parce qu’on m’a ressorti cet article il y a quelques mois. C’est les beautés de la vie, disons…»
Initié à 17 ans à la littérature par Moravagine de Blaise Cendrars, cet ouvrage l’a amené à la lecture, activité complétée par des études de Lettres (français, histoire et psychologie). Ensuite, c’est le voyage qui l’a fait entrer en écriture. On enchaîne sur sa dernière parution, Deux petites maîtresses zen, le récit d’un voyage qu’il a réalisé en Asie en famille de 2019 à 2020, et qui a été publié cette année aux Editions Zoé. Cette expédition était-elle prévue de longue date? «Non, mais je considère que le voyage est une hygiène. C’est-à-dire que je suis très ancré dans la région par la famille, par les amis, par la vigne, ainsi que par un bar nommé La Coquette que nous avons avec des amis à Morges. Pour moi, c’est donc absolument nécessaire de ficher le camp de temps en temps pour me dépayser. Avant, je partais évidemment seul, car c’était la méthode de voyage idéale, mais maintenant ce serait totalement contre-intuitif de partir seul», explique-t-il. Alors on se demande: ce voyage, il l’a fait pour ses filles, histoire de leur laisser un beau souvenir? «Je ne dirais pas vraiment ça. Evidemment, on leur a fait vivre une expérience unique, mais, à l’origine, ce voyage est un projet de couple autour duquel viennent s’ajouter les filles, les Deux petites maîtresses zen.»
L’auteur nous confie d’ailleurs que le voyage n’est finalement pas très important dans ce livre – et il espère que le lecteur le comprendra. «Deux petites maîtresses zen n’est pas vraiment un récit de voyage. C’est plutôt un récit sur les différentes strates du vécu. Il y à la fois le corps qui est en voyage et, en même temps, par ce voyage hypermoderne nous sommes toujours dans l’anticipation et le numérique. A cela s’ajoute le regard des filles qui amène une autre réalité, tendue vers l’imaginaire et l’intuition. Des lectures que j’ai réalisées et que je cite dans le livre qui viennent contaminer la lecture, les médias… En résumé, ce texte relève plus d’un récit sur le voyage hypermoderne que sur le voyage en soi.»
A l’intérieur des profondeurs
En termes de voyages (et de récits de voyages), Blaise Hofmann n’en est pas à son coup d’essai. En 2006, l’auteur publiait à compte d’auteur Billet aller-simple (actuellement réédité dans la collection «L’Aire bleue» des Editions de L’Aire), le récit d’un voyage entre l’Europe, l’Asie et l’Afrique. En 2007, Estive, qui relate son estive en tant que gardien de moutons pendant quelques mois dans les Alpes, sorte «d’anti-récit de voyage», lui vaut d’être en 2008 le lauréat du Prix Nicolas Bouvier du Festival des Etonnants Voyageurs de Saint-Malo. En 2014, il publie Marquises, un récit où il part visiter l’archipel des Marquises, en bon fan de Jacques Brel. Mais alors, au cours de ces vingt dernières années, le voyage s’est-il modifié?
«Oui, sans aucun doute. Je dirais que la principale différence, c’est le numérique, avec l’apparition de la géolocalisation, des applications et des sites de conseils. Evidemment, le voyage s’est démocratisé, surtout avec les Chinois et les Indiens. Mais il y a l’autre facette du numérique qui fait que l’on est toujours relié au monde et que l’on ne part jamais réellement, c’est-à-dire que l’on peut souvent recevoir des conseils ou qu’il y a quelqu’un qui nous prémâche le travail. Se déconnecter de tout cela est un choix, mais la couverture Internet est totale sur la planète, que ce soit dans les Marquises ou dans des pays tels que l’Afghanistan. C’est cette hyperconnectivité qui a fondamentalement modifié le voyage», déclare l’auteur.
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Lorsqu’on lui demande s’il est familier avec l’expression «nomade digital», l’auteur sourit. «Oui, j’en ai entendu parlé, mais ce n’est pas mon rêve! Je travaille effectivement en voyage, mais je ne souhaite pas en faire mon métier. Quand je voyage, je voyage et je ne souhaite surtout pas faire de cela un métier.» Pourtant, notre interlocuteur a fait du journalisme et semble familier avec le genre du reportage. «Une fois, j’ai été nomade digital pour le livre Notre mer: Chroniques de voyage autour de la Méditerranée. Pour ce projet, j’étais voyageur-reporter et devais rendre un texte par jour pour le journal 24 Heures et je gagnais ma vie avec ces chroniques. J’ai donc été une fois un nomade digital, mais ce n’est pas un but.»
Retour aux Deux petites maîtresses zen. S’il devait tirer des enseignements de ce voyage en famille, que dirait l’intéressé? «Tout d’abord, je dirais que, dans notre société de crèches et de mamans de jour, c’est un luxe que de pouvoir vivre 24 heures sur 24 avec ses enfants. Ensuite, le titre de l’ouvrage l’explique, c’est le regard des filles et leurs attitudes qui nous secouent mais nous orientent aussi», assène-t-il sereinement. Philosophe, Blaise Hofmann. Presque un maître zen.

Les extérieurs sont trompeurs
Notre regard glisse brièvement vers les motifs asiatiques que l’on trouve dans le salon et ailleurs dans la maisonnée. Et on se décide à lui demander si lui-même est une personne très zen. Sa réponse surprend: «Non, pas du tout! En fait, je suis plutôt quelqu’un d’hyperactif et suis facilement anxieux.» Il nous avouera être un grand lecteur du romancier russe Fédor Dostoïevski: «J’ai tout lu de lui entre mes vingt et vingt-et-un ans et ça m’a complément bouleversé.» Une surprise pour quelqu’un qu’on pensait si zen… «A l’époque, j’étudiais la psychologie, donc avec Dostoïevski je trouvais qu’on était beaucoup plus dans le concret qu’avec mes cours académiques».
On sent chez l’auteur un attrait pour la Russie. Ou peut-être est-ce juste une impression? «Avant de partir pour le voyage qui a donné Billet aller-simple, j’avais appris le russe avec la méthode Assimil, donc j’arrivais à bavarder. C’est vraiment une passion. Je me suis senti chez moi, en tout cas en Sibérie. C’est un pays où j’aimerais bien emmener ma famille. Je crois que j’avais une autre vie pendant laquelle j’étais Russe». On rit. Mais n’y est-il plus jamais retourné au pays de Tolstoï depuis son voyage à Vladivostok, relaté dans Billet aller-simple? «Non, jamais».
Blaise Hofmann a appris le métier de vigneron en autodidacte. D’une part, son père, vigneron de métier et âgé actuellement de 77 ans, lui a transmis son savoir-faire. D’autre part, l’écrivain s’est formé en faisant et en lisant, notamment à l’occasion de la Fête des Vignerons (2019), dont il a été le co-librettiste avec Stéphane Blok. «Cette fête, c’est quatre ans de gestation où on est baigné dans la vigne. Comme d’habitude, je n’ai pas écrit des poèmes hors-sol, mais je suis allé rencontrer beaucoup de vignerons et j’ai lu un grand nombre de choses sur la vigne et la région. A force de baigner là-dedans, cela m’a paru une évidence de reprendre les vignes quand mon père a pris ses distances avec la viticulture», déclare-t-il.
Entre l’écrivain et le vigneron reste une facette plutôt méconnue de Blaise Hofmann, celle d’enseignant. Une profession qu’il a exercée pendant quelques années au Gymnase de Burier en tant que professeur de français et d’histoire. Alors, quel genre de «prof’» est, fut, Blaise Hofmann? «Je crois que j’étais un mauvais enseignant. (Rires) Mais c’était fantastique. Mon métier consistait à mettre des livres dans les mains d’«adultes en chantier» avec une totale liberté du choix des textes. J’ai trouvé cela vraiment super. Mais j’étais trop dispersé par mes autres activités, au début de ma trentaine en tout cas, pour pouvoir m’investir correctement, car je pense que c’est une profession qu’il faut prendre au sérieux pour bien la faire», explique-t-il. A entendre «adultes en chantier», on hausse le sourcil. Qu’est-ce que cela signifie? «Eh bien, c’est-à-dire que ces jeunes ont des questions, chose que je vois également en tant qu’auteur. En fait, les meilleures questions qui sont posées se trouvent toujours dans des classes de gymnases ou de collèges plutôt que dans des bibliothèques avec des adultes. Les élèves vont te dérouter et te proposer des lectures très fraîches sur un livre, ainsi qu’en questionner les fondements.»
L’heure avance et nos verres de blanc vaudois se sont vidés, lentement mais sûrement. De la culture du voyage à la vigne en passant par les élèves, on peut dire que Blaise Hofmann en aura cultivé des éléments au fil de son parcours. Alors qu’il nous explique la manière dont sont réalisés les tatouages aux Marquises, on reste songeur. Et si nous aussi nous nous mettions à cultiver quelque chose?
Ecrire à l’auteur: ivan.garcia@leregardlibre.com
Vous venez de lire un portrait paru dans Le Regard Libre N° 81.
La playlist de Blaise Hofmann
«C’est une chance d’avoir cette Coquette où l’on organise cinquante concerts par été, ce qui donne l’occasion de découvrir beaucoup de choses nouvelles. Me concernant, la révélation de cet été, c’était le groupe lausannois El Mizan (rock arabisant).»
Les séries de Blaise Hofmann
«Je suis de nature addictive donc, lorsque je commence une série, je la finis généralement en une nuit», déclare-t-il. «Hier soir, par exemple, j’ai regardé un film espagnol que j’ai trouvé incroyable: La Plateforme.»
Confession intime, l’auteur admet qu’il a un abonnement Netflix. «Je n’ai pas pu échapper à Squid Game, que j’ai trouvé d’ailleurs assez chouette. En revanche, je ne crois pas que ce visionnage de séries influence mon écriture, en comparaison d’autres auteurs qui revendiquent vraiment ce genre de contenus comme moteurs d’écriture.»
Les conseils de lecture de Blaise Hofmann
Inflorescence de Raluca Antonescu (Editions La Baconnière, 2021) et Grande couronne de Salomé Kiner (Christian Bourgois Editeur, 2021).

Blaise Hofmann
Deux petites maîtresses zen
Editions Zoé
2021
224 pages
Crédits photos: © Daniel Wittmer pour Le Regard Libre
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