{"id":529273,"date":"2025-10-11T06:00:00","date_gmt":"2025-10-11T04:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/leregardlibre.com\/?p=529273"},"modified":"2025-10-11T06:00:00","modified_gmt":"2025-10-11T04:00:00","slug":"documentaires-responsabilite","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/cinema\/documentaires-responsabilite\/","title":{"rendered":"Quand les documentaristes s\u2019arrangent avec la r\u00e9alit\u00e9"},"content":{"rendered":"<p class=\"has-drop-cap\"><strong>Est-ce qu\u2019un documentaire implique une plus grande responsabilit\u00e9 de son r\u00e9alisateur face \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9&nbsp;qu\u2019une \u0153uvre de&nbsp;fiction? Oui, sans aucun doute \u2013 c\u2019est du moins le postulat que&nbsp;je&nbsp;d\u00e9fends au sortir du&nbsp;festival international du film alpin des Diablerets.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>Je suis sorti avant la fin du film. C\u2019\u00e9tait le deuxi\u00e8me jour du festival international du film alpin des Diablerets (FIFAD), dont la 56<sup>e<\/sup>&nbsp;\u00e9dition s\u2019est tenue d\u00e9but ao\u00fbt. Ce n\u2019\u00e9tait pas l\u2019inconfort des chaises de la Maison des Congr\u00e8s qui m\u2019a pouss\u00e9 hors de la salle en pleine projection, mais un sentiment profond de malaise, n\u00e9 d\u00e8s les premi\u00e8res minutes du long-m\u00e9trage <em>En&nbsp;Equilibre(s)<\/em>, de C\u00e9dric Tassan.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout sonne faux, maladroit, voire carr\u00e9ment malhonn\u00eate, dans cette rencontre entre un jeune gar\u00e7on atteint d\u2019autisme et le r\u00e9alisateur-v\u00e9t\u00e9tiste, qui se propose de l\u2019emmener pour une travers\u00e9e des Alpes. La sc\u00e8ne avec la maman de l\u2019adolescent, faite de gros plans sur les larmes de cette femme seule et d\u00e9pass\u00e9e, sur le r\u00e9alisateur et son air profond\u00e9ment concern\u00e9, est proprement ind\u00e9cente&#8230; Le sc\u00e9nario souhait\u00e9 ne se manifeste pas, c\u2019est un curieux m\u00e9lange d\u2019<em>Intouchables<\/em>&nbsp;et d\u2019<em>Un p\u2019tit truc en plus<\/em>, du pauvre petit autiste qui sourit enfin gr\u00e2ce au VTT aux beaux paysages de l\u2019Is\u00e8re, en passant par C\u00e9dric Tassan, qui lui-m\u00eame en apprend tant gr\u00e2ce au regard particulier du gamin&#8230;<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\" id=\"h-un-certain-regard\">Un certain regard<\/h3>\n\n\n\n<p>Le film est venu conclure une apr\u00e8s-midi particuli\u00e8rement terne, pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 par un \u00e9reintant spot publicitaire de 26&nbsp;minutes sur l\u2019ultra-trail Swisspeaks et par <em>Far enough<\/em>, une suite de <em>reels<\/em> Instagram mis bout \u00e0 bout qui ne m\u00e9rite gu\u00e8re l\u2019appellation de long-m\u00e9trage. Le protagoniste Julien Cardot s\u2019y met en sc\u00e8ne en mode <em>selfie<\/em> durant toute sa travers\u00e9e du continent eurasiatique \u00e0 v\u00e9lo, en manifestant un remarquable manque de recul sur son exp\u00e9rience \u2013 au vu de son jeune \u00e2ge, on lui pardonne cela dit plus facilement qu\u2019\u00e0 C\u00e9dric Tassan, qui n\u2019en est pas \u00e0 son coup d\u2019essai.<\/p>\n\n\n\n<p>Le premier jour du festival avait pourtant bien commenc\u00e9: Dans <em>Parfum d\u2019essence<\/em>, deux jeunes r\u00e9alisatrices fran\u00e7aises r\u00e9alisaient peu ou prou le m\u00eame <em>road trip<\/em> que Cardot: France-N\u00e9pal \u00e0 v\u00e9lo. Elles y ont toutefois insuffl\u00e9 une r\u00e9flexion int\u00e9ressante sur leur d\u00e9marche sportive et documentaire, sur les lieux qu\u2019elles traversaient, et d\u00e9sarm\u00e9 le narcissisme inh\u00e9rent au documentaire sur soi-m\u00eame par une bonne dose d\u2019humilit\u00e9 et d\u2019autod\u00e9rision.<\/p>\n\n\n\n<p>On mentionnera \u00e9galement le fascinant <em>Ashima<\/em> de Kenji Tsukamoto, sur la relation ambigu\u00eb d\u2019une jeune prodige de la grimpe avec son g\u00e9niteur et entra\u00eeneur, le po\u00e9tique <em>The Last Observers<\/em> de la Su\u00e9doise Maja K Mikkelsen qui a film\u00e9 ses parents, couple fusionnel de hippies vivant dans un phare et observant les oiseaux et les nuages.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\" id=\"h-tout-film-est-un-montage\">Tout film est un montage<\/h3>\n\n\n\n<p>Et pourtant, force est de constater que m\u00eame un documentaire r\u00e9ussi implique une certaine dose de mise en sc\u00e8ne, d\u2019arc narratif, d\u2019effets de style, de montage s\u00e9lectif des <em>rushes<\/em>. Le r\u00e9alisateur suisse Jean-Luc Godard postulait que le cin\u00e9ma est n\u00e9cessairement politique; il ne repr\u00e9sente jamais la r\u00e9alit\u00e9, il en fait partie. Le cin\u00e9ma n\u2019a pas \u00e0 \u00eatre \u00abr\u00e9el\u00bb, mais \u00e0 exprimer une vision du monde.<\/p>\n\n\n\n<p>On peut \u00eatre tent\u00e9 de succomber au relativisme de son raisonnement. Apr\u00e8s tout, m\u00eame la premi\u00e8re image mouvante est le fruit d\u2019un choix d\u00e9lib\u00e9r\u00e9: les fr\u00e8res Lumi\u00e8re ont film\u00e9 plusieurs versions de leur c\u00e9l\u00e8bre sortie d\u2019usine pour n\u2019en s\u00e9lectionner qu\u2019une, un choix tant narratif qu\u2019esth\u00e9tique.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans <em>Lettres de Sib\u00e9rie<\/em>&nbsp;de 1957, le documentariste Chris Marker illustrait combien une voix off peut modifier notre perception d\u2019une image, en proposant trois commentaires diff\u00e9rents pour une m\u00eame s\u00e9quence d\u2019images de la ville sib\u00e9rienne d\u2019Iakoutsk: l\u2019une glorifiant le r\u00e9gime sovi\u00e9tique, l\u2019autre le diabolisant, une troisi\u00e8me se voulant neutre.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour filmer une s\u00e9quence de <em>Terre sans pain<\/em>, documentaire sur la mis\u00e8re end\u00e9mique d\u2019une r\u00e9gion recul\u00e9e d\u2019Espagne, Luis Bu\u00f1uel a abattu une ch\u00e8vre afin de capturer sa chute d\u2019une falaise \u2013 il s\u2019agissait pourtant de d\u00e9crire que les locaux se nourrissaient parfois de ch\u00e8vres sauvages lorsqu\u2019elles tombaient par accident des rochers escarp\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Cela n\u2019est pas sans rappeler <em>Nightcrawler<\/em>, thriller dans lequel Jake Gyllenhaal campe le r\u00f4le d\u2019un vid\u00e9o-journaliste sans scrupules qui provoque des accidents de la route afin d\u2019\u00eatre le premier sur place et de saisir les meilleures images.<\/p>\n\n\n\n<p>A cet \u00e9gard, on ne peut que donner tort \u00e0 Godard quand il compare l\u2019acteur au pr\u00eatre et un film \u00e0 la messe: \u00e0 l\u2019\u00e8re des <em>deepfakes<\/em> et des images g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par l\u2019intelligence artificielle, \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 la confiance des gens envers les \u00e9lites culturelles et m\u00e9diatiques s\u2019\u00e9rode, on ne saurait offrir un blanc-seing au r\u00e9alisateur, particuli\u00e8rement de documentaires, sous pr\u00e9texte que repr\u00e9senter la r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cran \u2013 comme \u00e0 l\u2019\u00e9crit, du reste \u2013 contient n\u00e9cessairement une part de subjectivit\u00e9. Au contraire, la responsabilit\u00e9 qui lui incombe n\u2019en est que plus grande.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Notre critique cin\u00e9ma <strong>Jocelyn\u00a0Daloz<\/strong> explore le septi\u00e8me\u00a0art dans son contexte socio-historique.<\/em> <em>Ecrire \u00e0 l\u2019auteur: <a href=\"mailto:jocelyn.daloz@leregardlibre.com\">jocelyn.daloz@leregardlibre.com<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n<h6 class=\"wp-block-heading\" id=\"h-vous-venez-de-lire-un-article-tire-de-notre-edition-papier-le-regard-libre-n-120\">Vous venez de lire un article tir\u00e9 de notre \u00e9dition papier <a href=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/cpt-editions\/le-regard-libre-120-enfance\/\">(<em>Le Regard Libre<\/em> N\u00b0120).<\/a><\/h6>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Est-ce qu\u2019un documentaire implique une plus grande responsabilit\u00e9 de son r\u00e9alisateur face \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9\u00a0qu\u2019une \u0153uvre de\u00a0fiction? 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