{"id":527558,"date":"2025-04-21T06:00:00","date_gmt":"2025-04-21T04:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/leregardlibre.com\/?p=527558"},"modified":"2025-04-21T06:00:00","modified_gmt":"2025-04-21T04:00:00","slug":"nietzsche-engadine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/philosophie\/nietzsche-engadine\/","title":{"rendered":"Escapade en Engadine, source d\u2019inspiration nietzsch\u00e9enne"},"content":{"rendered":"<p class=\"has-drop-cap\"><strong>Plong\u00e9 dans les Grisons, notre r\u00e9dacteur a d\u00e9couvert l\u2019environnement dans lequel Nietzsche a forg\u00e9 l\u2019essentiel de sa pens\u00e9e au cours des \u00e9t\u00e9s 1881 \u00e0 1888. Dans ces paysages sauvages, les montagnes apparaissent comme le creuset d\u2019une r\u00e9volution int\u00e9rieure.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>Au c\u0153ur d\u2019un automne aux couleurs incandescentes, mon arriv\u00e9e en Engadine s\u2019apparente \u00e0 une immersion dans un autre monde. Apr\u00e8s avoir franchi l\u2019ing\u00e9nieux tunnel de la Vereina, qui transporte ma voiture dans un train \u00e0 travers la montagne, je d\u00e9bouche sur une vall\u00e9e o\u00f9 la nature, \u00e0 la fois brute et f\u00e9erique, impose sa grandeur. J\u2019imagine aussit\u00f4t ce que devait ressentir Friedrich Nietzsche \u00e0 son \u00e9poque, lorsqu\u2019il arpentait ces m\u00eames contr\u00e9es sans le confort des transports modernes. Et pour cause: c\u2019est mon admiration pour le philosophe allemand qui m\u2019appelle, depuis plusieurs ann\u00e9es, \u00e0 vouloir visiter ce coin de la Suisse.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><a href=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/wp-content\/uploads\/2025\/04\/20241026_174623_7270-20250303_145302_0570.jpeg\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/wp-content\/uploads\/2025\/04\/20241026_174623_7270-20250303_145302_0570-768x1024.jpeg\" alt=\"nietzsche engadine\" class=\"wp-image-527561\"\/><\/a><figcaption class=\"wp-element-caption\">La commune de Sils-Maria, vue depuis l\u2019h\u00f4tel Waldhaus. Photo: Yann Costa pour <em>Le Regard Libre<\/em><\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Convaincu qu\u2019il \u00abpensait avec son corps\u00bb, Nietzsche passa ses \u00e9t\u00e9s les plus f\u00e9conds dans cette r\u00e9gion dont le climat, ensoleill\u00e9 et sec, soulageait ses douleurs chroniques. Il y r\u00e9sidait dans une modeste chambre lou\u00e9e chez Durisch \u2013 autrefois maire de Sils-Maria \u2013, un logement spartiate \u00e0 un franc la nuit, qu\u2019il consid\u00e9rait comme le prix de sa libert\u00e9 intellectuelle. Sa maigre pension d\u2019invalidit\u00e9, gr\u00e2ce \u00e0 laquelle il s\u2019en acquittait, lui permettait en effet de se consacrer pleinement \u00e0 sa pens\u00e9e, affranchi de toute contrainte mat\u00e9rielle.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/wp-content\/uploads\/2025\/04\/20241026_211551_8070-20250303_145302_0880-768x1024.jpeg\" alt=\"nietzsche engadine\" class=\"wp-image-527563\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\">La chambre de Nietzsche reconstitu\u00e9e. Photo: Yann Costa pour <em>Le Regard Libre<\/em><\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Vue sous cet angle, cette humble demeure m\u2019appara\u00eet soudain comme un bien de luxe. A part cette derni\u00e8re, aujourd\u2019hui devenue un petit mus\u00e9e, je n\u2019aper\u00e7ois aucun monument grandiloquent. Nulle trace d\u2019une statue ni de plaque clinquante dans les rues. La nature, qui l\u2019a inspir\u00e9, demeure son plus bel hommage.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\" id=\"h-l-eternel-retour-du-paysage-et-des-habitudes\">L\u2019\u00e9ternel retour du paysage et des habitudes<\/h3>\n\n\n\n<p>C\u2019est entre les lacs de Sils et de Silvaplana que certaines des \u0153uvres majeures de l\u2019\u00e9crivain virent le jour, parmi lesquelles <em>Par-del\u00e0 le bien et le mal<\/em>, <em>La G\u00e9n\u00e9alogie de la morale<\/em>, <em>Ecce Homo<\/em>, et bien s\u00fbr, <em>Ainsi parlait Zarathoustra<\/em>, dont l\u2019inspiration lui vint au pied d\u2019un imposant rocher, sur lequel je m\u2019appuie quelques minutes, comme pour tenter d\u2019y d\u00e9rober une once de son g\u00e9nie. Nietzsche d\u00e9crit cette \u00e9tincelle dans <em>Le Gai Savoir<\/em> (1887), \u00e9galement r\u00e9dig\u00e9 en Engadine: \u00abIci, j\u2019\u00e9tais assis, \u00e0 attendre. Attendre \u2013 mais \u00e0 n\u2019attendre rien. Par-del\u00e0 bien et mal, \u00e0 savourer tant\u00f4t la lumi\u00e8re, tant\u00f4t l\u2019ombre. N\u2019\u00e9tant moi-m\u00eame tout entier que jeu, que lac, que midi, que temps sans but. Lorsque soudain, amie! Un se fit deux \u2013 et Zarathoustra passa aupr\u00e8s de moi.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image alignfull size-full\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/wp-content\/uploads\/2025\/04\/20241026_162702_5850-20250303_145301_7850.jpeg\" alt=\"nietzsche engadine\" class=\"wp-image-527560\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Le \u00abrocher de Nieztsche\u00bb au bord du lac de Silvaplana. Photo: Yann Costa pour <em>Le Regard Libre<\/em><\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Chaque matin, l\u2019auteur allemand arpentait le bord du lac de Silvaplana sur le m\u00eame chemin et d\u00e9jeunait r\u00e9guli\u00e8rement dans le m\u00eame restaurant, situ\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de son pied-\u00e0-terre. Dans ce village alpin aux rares commerces, sa routine quotidienne prenait une dimension presque rituelle, incarnant \u00e0 merveille son id\u00e9e de l\u2019<em>\u00e9ternel retour<\/em>. Contempler, ann\u00e9e apr\u00e8s ann\u00e9e, le m\u00eame paysage, \u00e0 la m\u00eame saison, emprunter inlassablement les m\u00eames chemins, saluer les m\u00eames visages\u2026 Ressentir la r\u00e9p\u00e9tition du monde dans sa splendeur immuable infusa en lui une intuition fondamentale: vivre comme si chaque instant devait \u00eatre rev\u00e9cu \u00e0 l\u2019infini. Et comme je le comprends\u2009! Au moment o\u00f9 je quitte cet \u00e9crin de qui\u00e9tude, un seul d\u00e9sir m\u2019habite: celui d\u2019y revenir.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\" id=\"h-le-surhomme-est-un-randonneur\">Le surhomme est un randonneur<\/h3>\n\n\n\n<p>Le lendemain, alors que je parcours les environs, les aphorismes du philosophe au marteau r\u00e9sonnent avec les souffles du vent. \u00abDeviens ce que tu es!\u00bb semblent murmurer les cimes, m\u2019appelant \u00e0 transcender mes limites, en commen\u00e7ant par ma peur de l\u2019ours et du loup, dont la pr\u00e9sence, bien r\u00e9elle, m\u2019est confirm\u00e9e par un panneau m\u00e9tallique \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du Parc national suisse. Les paysages rudes qu\u2019il abrite sont le miroir parfait de la <em>volont\u00e9 de puissance<\/em>, que Nietzsche consid\u00e9rait comme le principe fondamental du vivant.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/wp-content\/uploads\/2025\/04\/20241026_200006_1850-768x1024.jpeg\" alt=\"nietzsche engadine\" class=\"wp-image-527562\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Inscription t\u00e9moignant des s\u00e9jours estivaux de Nietzsche entre 1881 et 1888 Photo: Yann Costa pour <em>Le Regard Libre<\/em><\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>En gravissant les pentes de la r\u00e9serve naturelle, les ascensions ardentes qui m\u2019opposent \u00e0 la gravit\u00e9 symbolisent cette qu\u00eate incessante de d\u00e9passement. Chaque sommet me r\u00e9compense immanquablement par un paysage majestueux qui me rappelle, \u00e0 bout de souffle, que \u00abl\u2019homme est quelque chose qui doit \u00eatre surmont\u00e9\u00bb. C\u2019est aussi\u00a0l\u00e0-haut \u2013 et peut-\u00eatre davantage qu\u2019en tout autre lieu en Suisse \u2013 que l\u2019immensit\u00e9 des espaces me donne un sentiment d\u2019\u00e9crasement, voire d\u2019insignifiance. Mais par contraste \u2013 et avec l\u2019aide de cette fiert\u00e9 facilement acquise par les amateurs \u2013 mon vertige participe, lui aussi, \u00e0 l\u2019\u00e9lan vital qui nous pousse \u00e0 vouloir tendre vers l\u2019id\u00e9al de l\u2019<em>\u00dcbermensch<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>En parcourant ces sentiers, en d\u00e9couvrant la vie de Nietzsche, et en ressentant, \u00e0 mon tour, ce vide m\u00eal\u00e9 d\u2019\u00e9l\u00e9vation, je suis convaincu que quelque chose s\u2019est jou\u00e9 ici, en Engadine. Les montagnes grisonnes ne se sont sans doute pas content\u00e9es d\u2019\u00eatre le d\u00e9cor de l\u2019\u0153uvre nietzsch\u00e9enne: elles en ont certainement \u00e9t\u00e9 les protagonistes. Ni le choix du penseur d\u2019y passer ses \u00e9t\u00e9s, ni la f\u00e9condit\u00e9 intellectuelle qu\u2019il y a connue, ni les correspondances frappantes entre la nature et ses id\u00e9es ne peuvent relever du hasard. Ils sont le fruit d\u2019un dialogue silencieux entre un homme et son environnement. En marchant sur ses pas, j\u2019ai per\u00e7u combien cette interaction peut continuer d\u2019inspirer celui qui sait y pr\u00eater attention.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Pr\u00e9sident de l\u2019Association Caf\u00e9-philo, <strong>Yann Costa<\/strong> est r\u00e9dacteur au <\/em>Regard\u00a0Libre<em>.<\/em><\/p>\n\n\n\n<h6 class=\"wp-block-heading\" id=\"h-vous-venez-de-lire-un-eclairage-contenu-dans-notre-dossier-a-l-ombre-des-alpes-publie-dans-notre-edition-papier-le-regard-libre-n-115\">Vous venez de lire un \u00e9clairage contenu dans notre dossier \u00abA l\u2019ombre des Alpes\u00bb, publi\u00e9 dans notre \u00e9dition papier (<a href=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/cpt-editions\/le-regard-libre-116-alpes\/\"><em>Le Regard Libre<\/em>\u00a0N\u00b0115<\/a>).<\/h6>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Plong\u00e9 dans les Grisons, notre r\u00e9dacteur a d\u00e9couvert l\u2019environnement dans lequel Nietzsche a forg\u00e9 l\u2019essentiel de sa pens\u00e9e au cours des \u00e9t\u00e9s 1881 \u00e0 1888. 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