{"id":526216,"date":"2024-12-28T06:00:00","date_gmt":"2024-12-28T05:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/leregardlibre.com\/?p=526216"},"modified":"2024-12-28T06:00:00","modified_gmt":"2024-12-28T05:00:00","slug":"la-nuit-du-gutsch-roman-inedit-episode-10-10","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/litterature\/la-nuit-du-gutsch-roman-inedit-episode-10-10\/","title":{"rendered":"\u00abLa nuit du G\u00fctsch\u00bb, roman in\u00e9dit (\u00e9pisode 10\/10)"},"content":{"rendered":"<p class=\"has-drop-cap\"><strong>Suite et fin du dernier roman de l\u2019\u00e9crivain suisse Andr\u00e9\u00a0Durussel, publi\u00e9 en primeur dans\u00a0<em>Le Regard Libre<\/em>\u00a0durant toute l\u2019ann\u00e9e 2024.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>Il faisait d\u00e9j\u00e0 clair en ce samedi matin dans la chambre lorsque Aim\u00e9 ouvrit les yeux et s\u2019\u00e9tira. Il \u00e9tait seul. Santa \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 au travail! Elle avait dessin\u00e9 pour lui un petit c\u0153ur transperc\u00e9 d\u2019une fl\u00e8che, pos\u00e9 sur la table qui tenait lieu de table de nuit. Dessous, ces quelques mots:<\/p>\n\n\n\n<p><em>A dimanche 16h00, mais sans B., au W.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Ta Santa.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Il se doucha, s\u2019habilla, ouvrit les rideaux sans faire de bruit, prit l\u2019ascenseur et sortit sans rencontrer personne, afin de regagner \u00absa\u00bb Steinhofstrasse. La ruelle aussi semblait se r\u00e9veiller d\u2019une nuit d\u2019amour entre ses grands arbres aux feuilles jaunissantes qu\u2019un p\u00e2le soleil matinal venait caresser.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme convenu, ce fut au Waldst\u00e4tterhof, le surlendemain en fin d\u2019apr\u00e8s-midi, qu\u2019Aim\u00e9 allait ainsi rencontrer son amie pour la derni\u00e8re fois avant son d\u00e9part. Elle partait vers neuf heures le lundi matin, avec changement \u00e0 Zurich, via Buchs, Innsbruck et Salzbourg, pour n\u2019arriver \u00e0 Vienne qu\u2019aux environs de dix-huit heures seulement. Il ne pouvait se lib\u00e9rer \u00e0 l\u2019usine ce matin-l\u00e0 afin de l\u2019accompagner \u00e0 la gare et c\u2019est Martha qui avait pr\u00e9vu de s\u2019en charger, tandis que ses bagages seraient achemin\u00e9s par un employ\u00e9 de l\u2019h\u00f4tel. De son c\u00f4t\u00e9, Santa avait tenu \u00e0 \u00e9changer une derni\u00e8re fois ses impressions \u00e0 la suite de cette r\u00e9cente soir\u00e9e, mais sans la pr\u00e9sence de Barti. Aim\u00e9 l\u2019attendait, assis devant une petite table. Il lisait le dernier num\u00e9ro du <em>Nebelspalter<\/em>. Il avait d\u00e9j\u00e0 r\u00e9gl\u00e9 sa consommation. Apr\u00e8s l\u2019avoir embrass\u00e9e, il fit part \u00e0 Santa de son intention de ne pas rester l\u00e0, mais d\u2019aller \u00e0 son studio, <em>o\u00f9 l\u2019on sera mieux pour parler\u2026 de nous<\/em>, ajouta-t-il.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils sortirent sur la Zentralstrasse et, bras dessous bras dessous, par la Bundesstrasse, puis passant devant l\u2019\u00e9glise Saint-Paul ch\u00e8re \u00e0 Otto Karrer, ils mont\u00e8rent d\u2019un bon pas au <em>Steinhof<\/em> par la ruelle de la <em>Schlossstrasse<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Santa avait \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s touch\u00e9e par la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 de chacune et de chacun \u00e0 son \u00e9gard lors de la soir\u00e9e. Le lendemain matin, elle avait retrouv\u00e9 son parapluie qui \u00e9tait effectivement rest\u00e9 sur un petit meuble d\u2019angle au St\u00fcbi. Quant \u00e0 l\u2019apr\u00e8s-soir\u00e9e au G\u00fctsch, c\u2019\u00e9tait surtout cette promenade en for\u00eat dont elle allait se souvenir\u2026 La suite, dans sa chambre, comme une sorte d\u2019accomplissement, avait \u00e9t\u00e9 quelque chose de tr\u00e8s pr\u00e9cieux qu\u2019ils avaient v\u00e9cu. Seule Madame Amrhein lui avait demand\u00e9, avec un certain sourire, comment s\u2019\u00e9tait termin\u00e9e cette sortie au G\u00fctsch. Elle \u00e9tait en effet la seule \u00e0 savoir que <em>Monsieur Aim\u00e9<\/em> avait pass\u00e9 la nuit aux <em>Drei K\u00f6nige<\/em> et elle avait promis de n\u2019en parler \u00e0 personne. Plus gravement, Santa ajouta:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Ce que nous avons partag\u00e9, toi et moi pour la premi\u00e8re fois, en pleine confiance et conscience, ce sont les pr\u00e9mices, mais, en m\u00eame temps, c\u2019est ce qui nous lib\u00e8re de notre moi. Notre \u00abje\u00bb est devenu \u00abnous\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle poursuivit en relevant que cette image d\u2019ic\u00f4ne en plusieurs couches, \u00e9voqu\u00e9e un jour par Barti, \u00e9tait finalement tr\u00e8s juste et pertinente. D\u2019ailleurs, poursuivit-elle, ce futur pr\u00eatre est un ami s\u00fbr: elle avait \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s heureuse de faire sa connaissance:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 J\u2019\u00e9tais assez r\u00e9ticente envers l\u2019Eglise en g\u00e9n\u00e9ral, mais par lui, j\u2019ai r\u00e9vis\u00e9 mon jugement. Garde pr\u00e9cieusement Barti comme confident et allez encore visionner ensemble de beaux films durant cet automne et ce futur hiver. C\u2019est ce que je vous souhaite de tout c\u0153ur.<\/p>\n\n\n\n<p>Aim\u00e9, toujours assis tr\u00e8s pr\u00e8s de Santa, \u00e9tait combl\u00e9 par sa pr\u00e9sence, par cette sorte d\u2019autorit\u00e9 naturelle qui \u00e9manait d\u2019elle, mais aussi par sa voix qui \u00e9tait comme une sorte de musique. Il tenait pour sa part \u00e0 lui redire aussi combien cette nuit \u00e0 deux avait \u00e9t\u00e9 pour lui un \u00e9v\u00e9nement central dans sa vie d\u2019homme, cela m\u00eame s\u2019il avait \u00e9prouv\u00e9 au r\u00e9veil un certain sentiment de tristesse, voire d\u2019abandon, ce qui ne lui \u00e9tait encore jamais arriv\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Santa, \u00e0 la fois amus\u00e9e et se voulant rassurante, lui expliqua alors que cet \u00e9tat \u00e9tait tout \u00e0 fait normal, \u00e9galement chez la femme. C\u2019\u00e9tait un ami \u00e0 elle, \u00e9tudiant en m\u00e9decine \u00e0 Salzbourg, qui lui en avait parl\u00e9 un jour pour la premi\u00e8re fois. Il s\u2019agissait d\u2019une \u00abdysphonie post-co\u00eftale\u00bb. Autrement dit, d\u2019une euphorie \u00e0 l\u2019envers, c\u2019est-\u00e0-dire en creux.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Ah! mon Aim\u00e9! Je savais que tu \u00e9tais plut\u00f4t dans la technique et dans les sciences dites exactes, l\u00e0 o\u00f9 est la pr\u00e9cision, mais je sais d\u00e9sormais que tu es bien plus que tout cela! La science des \u00e2mes et des corps, vois-tu, c\u2019est un perp\u00e9tuel et passionnant apprentissage\u2026 Mais, excuse-moi! Je t\u2019ennuie avec mes th\u00e9ories m\u00e9dicales.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;Santa \u00e9tait tout excus\u00e9e. Elle se blottit dans les bras d\u2019Aim\u00e9 et il en profita pour lui demander son adresse postale \u00e0 Vienne, afin qu\u2019ils puissent correspondre par lettre. Elle \u00e9crivit alors, sur un petit bloc de papier quadrill\u00e9 pos\u00e9 sur les genoux de son ami:<\/p>\n\n\n\n<p><em>Santa T\u00f6lk<\/em><br><em>Sigmund-Freud-Hof<\/em><br><em>Gussenbauergasse 5<\/em><br><em>AT-1090 Wien<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Comme elle l\u2019avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9voqu\u00e9, c\u2019\u00e9tait effectivement son grand-p\u00e8re qui avait construit ces immeubles. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019elle occupait pr\u00e9cis\u00e9ment un appartement de deux-pi\u00e8ces qui donnait sur les toits, avec une vue sur le <em>Donaukanal<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Il faudrait que tu viennes \u00e0 ton tour me rejoindre durant les futures vacances de No\u00ebl, ou celles de P\u00e2ques par exemple? Je te ferai visiter le palais Hofburg, qui \u00e9tait la r\u00e9sidence d\u2019hiver de la famille des Habsbourg, puis nous pourrions aller \u00e9couter un concert de musique classique. L\u2019offre ne manque pas \u00e0 Vienne!<\/p>\n\n\n\n<p>Ils faisaient ainsi des projets pour un futur pas si \u00e9loign\u00e9, ce qui \u00e9tait aussi une mani\u00e8re de gommer l\u2019imminence de leur s\u00e9paration. La journ\u00e9e \u00e9tant sur son d\u00e9clin, ils allum\u00e8rent une lampe. Santa, s\u2019\u00e9tant lev\u00e9e en s\u2019\u00e9tirant, fit un rapide tour d\u2019horizon dans l\u2019armoire du garde-manger et dans le frigidaire. Elle proposa \u00e0 Aim\u00e9 un dernier petit repas en t\u00eate-\u00e0-t\u00eate. Il y avait l\u00e0 un emballage de p\u00e2te feuillet\u00e9e et, sur le frigidaire, un four \u00e0 micro-ondes, cet appareil de cuisson rapide invent\u00e9 il n\u2019y avait pas si longtemps par un ing\u00e9nieur am\u00e9ricain nomm\u00e9 Percy Spencer, selon les pr\u00e9cisions que lui donna Aim\u00e9. Dans une coupe \u00e0 fruits, quelques pommes. D\u2019o\u00f9 l\u2019id\u00e9e de pr\u00e9parer une tarte. Ils se mirent ensemble \u00e0 cette occupation culinaire, tout en poursuivant leur conversation. Cela rappelait aussi \u00e0 Santa son enfance: ces \u00abdinettes\u00bb qu\u2019elle confectionnait avec Martha, sa grande s\u0153ur.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s le repas, Aim\u00e9 raccompagna l\u2019\u00e9tudiante jusqu\u2019\u00e0 l\u2019entr\u00e9e de la r\u00e9ception de son h\u00f4tel, tandis que la nuit descendait sur la ville. Il n\u2019avait pas voulu l\u2019encombrer de cadeaux inutiles et n\u2019avait finalement rien d\u2019autre \u00e0 lui laisser que ce qu\u2019ils avaient re\u00e7u et partag\u00e9 durant ces quelques mois. Ils s\u2019enlac\u00e8rent encore plusieurs fois, puis Aim\u00e9 se s\u00e9para d\u2019elle un peu vivement et s\u2019\u00e9loigna sans se retourner, car ses yeux \u00e9taient emplis de larmes: il ne fallait pas laisser \u00e0 Santa cette image. Celle d\u2019un homme qui pleure.<\/p>\n\n\n\n<p>*<\/p>\n\n\n\n<p>La semaine de travail \u00e9tait \u00e0 peine achev\u00e9e lorsque Aim\u00e9, le premier, \u00e9crivit sa premi\u00e8re lettre:<\/p>\n\n\n\n<p><em>6000 Lucerne, au soir du dimanche 3 octobre<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Ma ch\u00e8re Santa,<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>J\u2019esp\u00e8re tout d\u2019abord que tu as fait un \u00abagr\u00e9able voyage\u00bb, comme le souhaite le personnel d\u2019accompagnement de nos trains, et que tu as retrouv\u00e9 ton appartement sous les toits, ainsi que tes cours \u00e0 l\u2019Uni. Te voici en effet au d\u00e9but d\u2019un semestre assez charg\u00e9 avec ce \u00abPflichtmodul 10\u00bb et ces \u00abTroisi\u00e8mes \u00e9tudes de cas\u00bb qui vont bien t\u2019occuper durant cet hiver. Pour ma part, c\u2019est mon travail \u00e0 l\u2019usine et mes cours d\u2019\u00e9lectronique industrielle qui, pour le moment, me tirent en avant. Ce sont en effet ces activit\u00e9s qui nous aideront \u00e0 tenir durant ces prochaines semaines.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>J\u2019ai revu Barti, un peu par hasard, l\u2019autre jour \u00e0 la Pilatusstrasse. Il m\u2019a pri\u00e9 de te transmettre ses meilleurs messages. Il d\u00e9sirait avoir un \u00e9cho de cette fin de soir\u00e9e d\u2019adieux et j\u2019ai \u00e9t\u00e9 touch\u00e9 par sa demande. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 discret dans ma r\u00e9ponse, lui rappelant simplement ce qu\u2019il nous avait dit au sujet de la r\u00e9alisation d\u2019une ic\u00f4ne, et ta r\u00e9action qui s\u2019\u00e9tait achev\u00e9e par des rires, parce que nous avions touch\u00e9 l\u00e0 l\u2019essentiel. Puis il m\u2019a cit\u00e9, selon son habitude, une pens\u00e9e de Saint-Evremond, de son vrai nom Charles Le Marquetel de Saint-Denis, un moraliste fran\u00e7ais ami de la duchesse de Mazarin, mort \u00e0 Londres en mille sept cent trois:<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00abLes courtes absences animent les passions,<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>au lieu que les longues les font mourir\u00bb.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>A vrai dire, et sans bien s\u2019en rendre compte, c\u2019\u00e9tait un peu comme s\u2019il remuait un couteau dans une blessure r\u00e9cente\u2026 Je n\u2019ai pas su que lui r\u00e9pondre. Certes, je ne vois pas encore comment envisager notre avenir, mais j\u2019\u00e9cris cependant \u00abnotre\u00bb, car je ne puis le concevoir sans toi.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Hier, c\u2019\u00e9tait la Saint-L\u00e9ger, patron de la ville de Lucerne. Et comme ce jour f\u00e9ri\u00e9 tombait cette ann\u00e9e sur un samedi, il n\u2019y avait pas de cong\u00e9 suppl\u00e9mentaire en semaine pour les employ\u00e9s, ouvri\u00e8res et ouvriers des entreprises locales. Mais il faisait un temps d\u2019automne tr\u00e8s doux, l\u00e9g\u00e8rement voil\u00e9. J\u2019en ai profit\u00e9 pour accomplir une grande promenade (ou un p\u00e8lerinage?) au Sonnenberg, puis revenir par la for\u00eat du G\u00fctsch et l\u2019esplanade du ch\u00e2teau. Il m\u2019est apparu moins myst\u00e9rieux que de nuit. Mais c\u2019est peut-\u00eatre parce que tu n\u2019\u00e9tais plus l\u00e0?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Je t\u2019embrasse tendrement\u2026 et partout.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>J\u2019attends avec une immense impatience de tes nouvelles.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Ton Aim\u00e9.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Deux semaines s\u2019\u00e9coul\u00e8rent ensuite, plongeant Aim\u00e9 dans une attente de plus en plus insoutenable. Enfin, le lundi 18&nbsp;octobre au soir (car il ne rentrait pas chez lui \u00e0 midi durant la semaine) il y avait une grande enveloppe bleue dans sa bo\u00eete aux lettres:<\/p>\n\n\n\n<p><em>1090 Vienne, le jeudi 14 octobre<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Tr\u00e8s cher Aim\u00e9,<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>J\u2019ai bien re\u00e7u ta lettre du dimanche 3 octobre au milieu d\u2019une semaine assez charg\u00e9e et c\u2019est seulement aujourd\u2019hui jeudi que je trouve le temps de te r\u00e9pondre. Comme tu peux bien l\u2019imaginer, les nouvelles de Lucerne que tu me donnes me permettent de garder de pr\u00e9cieux contacts avec cette \u00abSuisse profonde\u00bb que j\u2019ai appris \u00e0 conna\u00eetre, mais aussi, et surtout avec toi. J\u2019essaie d\u2019\u00e9crire en fran\u00e7ais, mais c\u2019est encore un peu difficile, parce que mes connaissances \u00e9crites de cette langue, si elles ont progress\u00e9 durant ce stage, sont encore \u00abl\u00fcckenhaft\u00bb. Mais je sais aussi que l\u2019on se comprend bien au-del\u00e0 des mots, ces mots \u00e9crits, seuls outils de communication qui nous restent d\u00e9sormais durant un temps que je ne souhaite pas trop long.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Il y a un adage en anglais qui rejoint par ailleurs ce que disait autrefois ce Saint-Evremond cit\u00e9 par Barti:<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Out of sight, out of mind.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>ou, en allemand, \u00abAus den Augen, aus dem Sinn\u00bb. Mais ce dernier mot \u00abSinn\u00bb, c\u2019est la pens\u00e9e, la t\u00eate pensante, voire l\u2019esprit. Or, en fran\u00e7ais, vous avez un mot beaucoup plus juste. C\u2019est le c\u0153ur. C\u2019est l\u00e0 o\u00f9 notre amour s\u2019est log\u00e9. La distance ne saurait l\u2019alt\u00e9rer, cela m\u00eame si l\u2019on ne peut plus se regarder dans les yeux. Voil\u00e0 ma conviction profonde, m\u00eame sans faire intervenir Sainte-Odile ou l\u2019aide d\u2019un autre \u00abParaclet\u00bb.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>L\u2019un de nos professeurs nous a r\u00e9cemment parl\u00e9 d\u2019Auguste Rodin. Son art \u00e9tait une synth\u00e8se entre l\u2019impressionnisme et le romantisme. J\u2019ignorais jusque-l\u00e0 que ce c\u00e9l\u00e8bre sculpteur fran\u00e7ais avait entretenu une relation passionn\u00e9e avec Camille Claudel, la s\u0153ur de l\u2019acad\u00e9micien Paul Claudel. Elle \u00e9tait \u00e0 la fois l\u2019employ\u00e9e de Rodin, son inspiratrice et son amante. Il nous a m\u00eame lu l\u2019extrait d\u2019une lettre qu\u2019elle lui avait adress\u00e9e \u00e0 la fin du mois de juillet de l\u2019ann\u00e9e mille huit cent nonante et un. Oh! Combien je la comprends! Cette passion s\u2019est h\u00e9las achev\u00e9e vingt-deux ann\u00e9es plus tard par l\u2019internement de cette pauvre Camille. Elle avait connu Rodin alors qu\u2019elle \u00e9tait encore mineure.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Cher Aim\u00e9! Il ne faut pas que nous tirions trop h\u00e2tivement \u00abdes plans sur la com\u00e8te\u00bb, comme on dit. Mais, d\u2019autre part, je ne suis plus une adolescente\u2026 et toi non plus! Cet avenir, il est devant nous. Continuons donc de l\u2019\u00e9crire et de le b\u00e2tir ensemble en attendant de se revoir bient\u00f4t!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Je t\u2019embrasse aussi tendrement.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Ta Santa<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Quelques jours s\u2019\u00e9coul\u00e8rent, puis Aim\u00e9 \u00e9crivit sa deuxi\u00e8me lettre:<\/p>\n\n\n\n<p><em>6000 Lucerne, le mercredi 20 octobre<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Ma ch\u00e8re Santa,<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Ta premi\u00e8re lettre, re\u00e7ue au d\u00e9but de cette froide semaine d\u2019extr\u00eame automne, m\u2019a fait un immense plaisir. C\u2019\u00e9tait comme une preuve en papier que je tenais dans mes mains et que j\u2019avais sous les yeux. Cela m\u00eame si tu n\u2019es plus l\u00e0 physiquement, ton c\u0153ur semblait battre tranquillement \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi tandis que je lisais tes lignes. Bravo pour ton fran\u00e7ais \u00e9crit, magnifique malgr\u00e9 tes \u00ablacunes\u00bb. Il n\u2019y en avait aucune! En revanche, ton allusion \u00e0 un \u00abparaclet\u00bb m\u2019a fait chercher longtemps ce que ce mot signifiait, car je n\u2019ai jamais \u00e9tudi\u00e9 le latin ou le grec, comme toi. C\u2019est effectivement un intercesseur. En ce qui nous concerne, c\u2019est bien Bartim\u00e9e qui sera toujours notre \u00abparaclet\u00bb.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>A propos de \u00abtirer des plans sur la com\u00e8te\u00bb, tu as enti\u00e8rement raison. En effet, ce n\u2019est pas une cible visible depuis notre terre. De plus, elle se d\u00e9place \u00e0 grande vitesse. Et si j\u2019ai l\u2019habitude de planifier soigneusement les choses dans ma vie professionnelle, la vie affective n\u00e9cessite d\u2019autres moyens. Elle doit rester en permanence \u00e0 l\u2019\u00e9coute de l\u2019impr\u00e9vu, et surtout de l\u2019autre.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Aux Drei K\u00f6nige, ton sourire et ta pr\u00e9sence me manquent au moment des repas, et je ne suis pas le seul \u00e0 le d\u00e9plorer, cela m\u00eame si ta s\u0153ur fait tout son possible pour nous servir avec empressement et parler un moment avec nous apr\u00e8s le repas du soir. Monsieur L\u00e4tsch me prie aussi de te transmettre son amiti\u00e9. Il a malheureusement de s\u00e9rieux ennuis de sant\u00e9 et il envisage m\u00eame de remettre son commerce de parapluies \u00e0 la fin de cette ann\u00e9e. Mais c\u2019est tr\u00e8s difficile de trouver un successeur, la concurrence des grandes surfaces \u00e9tant de plus en plus vive. Il en va de m\u00eame, selon lui, dans le secteur de l\u2019habillement et de la chaussure en particulier.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>A l\u2019usine de compteurs, je viens de recevoir un \u00e9pais dossier de la SUVA au sujet des fonctions de s\u00e9curit\u00e9 des machines d\u2019usinage: tours, d\u00e9colleteuses, fraiseuses, etc. Il faut que j\u2019\u00e9tudie tout cela avant une s\u00e9ance de direction fix\u00e9e tr\u00e8s prochainement, et c\u2019est le soir, ici, que je suis le plus tranquille pour en prendre connaissance.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>J\u2019esp\u00e8re beaucoup qu\u2019il y aura bient\u00f4t au cin\u00e9ma un film int\u00e9ressant, en version originale fran\u00e7aise, \u00e0 voir avec Barti.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Je vais donc te laisser, car il est d\u00e9j\u00e0 tard. J\u2019attends (avec cette folle impatience que poss\u00e8dent les enfants) une nouvelle enveloppe bleue de ta part.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Je t\u2019embrasse tr\u00e8s fort.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Ton Aim\u00e9<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Un mois et quelques jours apr\u00e8s le d\u00e9part de Santa, le premier samedi de novembre en fin d\u2019apr\u00e8s-midi, une alarme t\u00e9l\u00e9phonique avisait Aim\u00e9 qu\u2019un sinistre s\u2019\u00e9tait d\u00e9clar\u00e9 \u00e0 l\u2019usine et qu\u2019il fallait imm\u00e9diatement se rendre sur place. C\u2019\u00e9tait avant le traditionnel concert des cloches qu\u2019il se pr\u00e9parait \u00e0 \u00e9couter, fen\u00eatre ouverte. Il referma la fen\u00eatre, s\u2019\u00e9quipa rapidement, boucla sa large ceinture de pompier et casque en main, sortit et enfourcha son v\u00e9lo.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur l\u2019Obergrundstrasse, Aim\u00e9 fut d\u00e9pass\u00e9 par un camion du Service du feu de la ville, ainsi que par une ambulance, feux tournants et sir\u00e8ne enclench\u00e9s, qui se rendait en renfort sur les lieux de l\u2019incendie. Arriv\u00e9 sur place, il se faufila parmi les nombreux v\u00e9hicules et badauds qui \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 l\u00e0. Ils encombraient presque enti\u00e8rement l\u2019acc\u00e8s au parking, ce qu\u2019il d\u00e9plora vivement. Il r\u00e9alisa bien vite que le feu avait pris dans l\u2019ancienne halle o\u00f9 l\u2019on montait les compteurs \u00e0 gaz. Trois lances \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 en action, dont l\u2019une par-dessus la toiture en sheds dont les vitres \u00e9taient compl\u00e8tement bris\u00e9es. L\u2019entr\u00e9e de la halle des compteurs \u00e0 eau, attenante \u00e0 l\u2019atelier m\u00e9canique, \u00e9tait encore accessible. C\u2019\u00e9tait elle qui tenait lieu de sortie de secours, sans passer par le couloir habituel vers l\u2019horloge de timbrage.<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019y engouffra rapidement, avant m\u00eame de s\u2019annoncer au commandant des pompiers, ceci dans le but d\u2019atteindre son petit cagibi vitr\u00e9 pour y sauver un ou deux documents importants. Ce fut l\u00e0 une tr\u00e8s grave erreur de sa part, incompr\u00e9hensible de la part d\u2019un responsable de la s\u00e9curit\u00e9. La halle en feu n\u2019\u00e9tait en effet pas s\u00e9par\u00e9e de celle o\u00f9 Aim\u00e9 s\u2019\u00e9tait pr\u00e9cipit\u00e9. Une fum\u00e9e noire, tr\u00e8s dense, le saisit aussit\u00f4t \u00e0 la gorge. Encore essouffl\u00e9 par son trajet \u00e0 v\u00e9lo, il suffoquait en atteignant non sans peine son but, devenu invisible \u00e0 un m\u00e8tre de distance.<\/p>\n\n\n\n<p>Un autre pompier, \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de la halle, muni d\u2019un appareil respiratoire, l\u2019avait vu entrer. Ne le voyant pas r\u00e9appara\u00eetre, il alerta un coll\u00e8gue qui se tenait vers l\u2019ambulance, lui aussi \u00e9quip\u00e9. Ils p\u00e9n\u00e9tr\u00e8rent \u00e0 leur tour dans le b\u00e2timent et d\u00e9couvrirent Aim\u00e9, \u00e9tendu non loin de la porte de son bureau. Ils le saisirent et l\u2019emport\u00e8rent dehors. Le m\u00e9decin qui \u00e9tait rest\u00e9 vers l\u2019ambulance tenta aussit\u00f4t de le r\u00e9animer, mais sans succ\u00e8s. Son c\u0153ur avait cess\u00e9 de battre. Selon son diagnostic, il s\u2019agissait d\u2019une grave intoxication due aux fum\u00e9es, celle qui repr\u00e9sente le huitante pour cent des d\u00e9c\u00e8s dans les incendies d\u2019immeubles et d\u2019entreprises.<\/p>\n\n\n\n<p>S\u2019\u00e9tant redress\u00e9, le m\u00e9decin avait encore d\u00e9clar\u00e9 que la victime, m\u00eame sauv\u00e9e, serait tr\u00e8s probablement (<em>sehr wahrscheinlich<\/em>) d\u00e9c\u00e9d\u00e9e plus tard d\u2019un cancer broncho-pulmonaire d\u00fb au chrome hexavalent contenu dans les pochettes de cuir des compteurs \u00e0 gaz neufs qui avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9truits par le feu. Il y en avait effectivement plus d\u2019un millier, selon le responsable des ventes qui \u00e9tait arriv\u00e9 entretemps sur le parking.<\/p>\n\n\n\n<p>Le surlendemain, qui \u00e9tait un lundi, les journaux relat\u00e8rent le sinistre. Les causes n\u2019\u00e9taient pas encore connues:<\/p>\n\n\n\n<p><em>Die Brandursache sei noch unklar.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est par ces articles de presse que Barti apprit \u00e0 son tour la triste nouvelle, tandis que Martha, effondr\u00e9e, avait inform\u00e9 sa s\u0153ur par t\u00e9l\u00e9phone: la mort d\u2019Aim\u00e9, ce jeune contrema\u00eetre \u00e2g\u00e9 de vingt-quatre ans, seule victime humaine d\u2019un incendie qui venait de ravager une entreprise au num\u00e9ro cent dix-neuf de l\u2019Obergrundstrasse.<\/p>\n\n\n\n<p>Barti en fut tr\u00e8s profond\u00e9ment et durablement affect\u00e9. Ne trouvant point le sommeil, il repassait tout ce qu\u2019ils avaient v\u00e9cu ensemble d\u00e8s leur premi\u00e8re rencontre dans le train, puis au Waldst\u00e4tterhof, ainsi qu\u2019\u00e0 Buttisholz. Comment Santa allait-elle vivre ce difficile cheminement du deuil, celui qui se fait toujours au pas?<\/p>\n\n\n\n<p>Brusquement, comme une sorte de r\u00e9v\u00e9lation, il se souvint alors de cette parole d\u2019Hans-Urs von Balthasar, son professeur dont l\u2019ouvrage \u00abVerbum Caro\u00bb \u00e9tait rest\u00e9 ferm\u00e9 sur ses genoux, dans le train:<\/p>\n\n\n\n<p><em>L\u2019amour seul est digne de foi.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>La vie de son ami s\u2019\u00e9tait achev\u00e9e tragiquement et bien trop t\u00f4t. Mais il \u00e9tait sauv\u00e9: il avait non seulement \u00e9t\u00e9 aim\u00e9, mais il avait appris \u00e0 aimer.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>FIN.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em><a href=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/litterature\/la-nuit-du-gutsch-roman-inedit-episode-7-10\/\">Vers le pr\u00e9c\u00e9den<\/a><a href=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/litterature\/la-nuit-du-gutsch-roman-inedit-episode-9-10\/\">t \u00e9pisode<\/a><\/em><\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Suite et fin du dernier roman de l\u2019\u00e9crivain suisse Andr\u00e9\u00a0Durussel, publi\u00e9 en primeur dans\u00a0Le Regard Libre\u00a0durant toute l\u2019ann\u00e9e 2024.<\/p>","protected":false},"author":1,"featured_media":522613,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[17],"tags":[972,52,53,561,973,54,55],"class_list":["post-526216","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-litterature","tag-la-nuit-du-gutsch","tag-litterature-francophone","tag-litterature-romande","tag-litterature-suisse","tag-lucerne","tag-roman","tag-roman-feuilleton"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/526216","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=526216"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/526216\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=526216"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=526216"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=526216"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}