{"id":525846,"date":"2024-11-28T06:00:00","date_gmt":"2024-11-28T05:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/leregardlibre.com\/?p=525846"},"modified":"2024-11-28T06:00:00","modified_gmt":"2024-11-28T05:00:00","slug":"la-nuit-du-gutsch-roman-inedit-episode-9-10","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/litterature\/la-nuit-du-gutsch-roman-inedit-episode-9-10\/","title":{"rendered":"\u00abLa nuit du G\u00fctsch\u00bb, roman in\u00e9dit (\u00e9pisode 9\/10)"},"content":{"rendered":"<p class=\"has-drop-cap\"><strong>Voici la suite du nouveau roman de l\u2019\u00e9crivain suisse Andr\u00e9&nbsp;Durussel, publi\u00e9 en primeur dans&nbsp;<em>Le Regard Libre<\/em>&nbsp;durant toute l\u2019ann\u00e9e 2024.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>Ces derni\u00e8res semaines de travail pour Santa pass\u00e8rent tr\u00e8s rapidement. Trop rapidement, comme si l\u2019\u00e9ch\u00e9ance de son prochain d\u00e9part voulait tout acc\u00e9l\u00e9rer. Quant \u00e0 Aim\u00e9, il avait retrouv\u00e9 ses responsabilit\u00e9s de contrema\u00eetre et de pr\u00e9pos\u00e9 \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 dans l\u2019entreprise. Il mettait une derni\u00e8re main \u00e0 un plan d\u2019\u00e9vacuation des ateliers en cas de sinistre, avec des consignes \u00e0 appliquer selon les nouvelles dispositions l\u00e9gales r\u00e9cemment entr\u00e9es en vigueur.<\/p>\n\n\n\n<p>En accord avec la direction de l\u2019h\u00f4tel, et avec Madame Elfriede B. en particulier, Santa organisa une petite soir\u00e9e d\u2019adieux, fix\u00e9e au dernier vendredi soir de septembre. La St\u00fcbi fut retenue dans ce but. Quelques fid\u00e8les du restaurant re\u00e7urent une invitation: Monsieur L\u00e4tsch et Aim\u00e9, de m\u00eame qu\u2019Albert Durand, ainsi que Martha, bien s\u00fbr, et Sergio, le cuisinier, ainsi que Madame Amrhein, ling\u00e8re et femme de chambre de l\u2019\u00e9tablissement, sans omettre Barti, le futur pr\u00eatre.<\/p>\n\n\n\n<p>Au soir et \u00e0 l\u2019heure convenus, ces personnes entr\u00e8rent dans la salle et prirent place autour de la table. Martha et Santa se tenaient \u00e0 l\u2019entr\u00e9e pour accueillir invit\u00e9es et invit\u00e9s:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 C\u2019est Santa qui a dispos\u00e9 les couverts selon mes instructions, glissa Martha \u00e0 l\u2019oreille d\u2019Aim\u00e9. C\u2019est vraiment parfait et il faudra la f\u00e9liciter.<\/p>\n\n\n\n<p>La pr\u00e9sence de Barti, grand et mince, portant le col romain sur son veston sombre, fit forte impression. Santa le pr\u00e9senta \u00e0 Madame Elfriede, puis \u00e0 son mari qui \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 en conversation avec Aim\u00e9, le contrema\u00eetre de la fabrique de compteurs. Cette usine est v\u00e9ritablement \u00e0 l\u2019autre extr\u00e9mit\u00e9 de la ville, lui disait-il en plaisantant.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur la gauche se tenaient Jakob L\u00e4tsch et Albert Durand, ainsi que la ling\u00e8re et Monsieur Sergio. Madame Elfriede pria alors les personnes pr\u00e9sentes de s\u2019asseoir et ouvrit les feux par quelques mots de bienvenue. Elle souligna \u00e0 la fois le privil\u00e8ge historique d\u2019entretenir de si bonnes relations avec l\u2019Autriche en la personne de Martha (et de sa jeune s\u0153ur), cela presque cinq cent huitante ann\u00e9es apr\u00e8s la bataille de Sempach, mais aussi ce privil\u00e8ge de partager ici \u00aben famille\u00bb ce repas d\u2019adieux avec de jeunes et moins jeunes h\u00f4tes des Drei K\u00f6nige.<\/p>\n\n\n\n<p>On servit comme ap\u00e9ritif un <em>Gr\u00fcner Veltliner<\/em>, vin blanc en provenance de la Basse-Autriche, et les convives trinqu\u00e8rent \u00e0 la sant\u00e9 de Santa et \u00e0 son avenir. Le service sur assiette \u00e9tait assur\u00e9 par deux employ\u00e9es surnum\u00e9raires, celles qui officiaient parfois durant la saison haute. Apr\u00e8s l\u2019avoir fait d\u00e9guster au mari d\u2019Elfriede, on servit ensuite un <em>Saint-Magdalener<\/em>, ce vin rouge r\u00e9put\u00e9 du Tyrol, tandis que les conversations des convives, toujours anim\u00e9es, reprenaient par vagues entre les diff\u00e9rents plats. Apr\u00e8s le dessert, compos\u00e9 d\u2019une coupe \u00abmascarpone framboise\u00bb, puis les caf\u00e9s, accompagn\u00e9s d\u2019un <em>Rigi Kirsch<\/em> pour celles et ceux qui le souhaitaient, il y eut encore une distribution de cadeaux.<\/p>\n\n\n\n<p>Monsieur B. remit \u00e0 Santa une attestation de stage au nom de la <em>Swiss Hotel Association<\/em> et Madame Elfriede lui offrit une petite porcelaine provenant d\u2019une boutique de l\u2019Haldenstrasse tenue par son amie A\u00efda Mahler. Quant \u00e0 Monsieur L\u00e4tsch, comme il fallait s\u2019y attendre, il offrit \u00e0 la jeune stagiaire un parapluie automatique pliant, de couleur rouge:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Ainsi, lorsque vous l\u2019ouvrirez \u00e0 Vienne, comme ici \u00e0 Lucerne, vous penserez toujours \u00e0 moi!<\/p>\n\n\n\n<p>Pour sa part, Aim\u00e9 avait beaucoup r\u00e9fl\u00e9chi. Comment allait-il t\u00e9moigner publiquement les sentiments qu\u2019il \u00e9prouvait envers Santa, sans toutefois la mettre mal \u00e0 l\u2019aise vis-\u00e0-vis de son employeur en particulier? Il avait r\u00e9dig\u00e9 un petit po\u00e8me, mais ce n\u2019\u00e9tait pas une d\u00e9claration d\u2019amour. Se levant, il sortit de sa poche un papier qu\u2019il d\u00e9plia, puis lut \u00e0 haute et intelligible voix:<\/p>\n\n\n\n<p><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;Ch\u00e8re Santa,<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00a0Quitter une ville, un paysage<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;c\u2019est laisser, comme pour un voyage<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;un grand vide autour de soi.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;C\u2019est nous laisser ton sourire,<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;ta pr\u00e9sence et ta voix,<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;ces instants de bonheur<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;v\u00e9cus aux Trois Rois.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Il y eut quelques applaudissements spontan\u00e9s, des remerciements de la part de la jeune \u00e9tudiante, visiblement \u00e9mue par tant de g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 manifest\u00e9e \u00e0 son \u00e9gard, puis les invit\u00e9s voulurent voir de plus pr\u00e8s la petite porcelaine peinte et le parapluie, tandis que les discussions reprenaient entre convives. Monsieur B. demanda \u00e0 Aim\u00e9 la permission de tirer une photocopie de ce qu\u2019il venait de dire pour conserver ce document dans les archives de l\u2019h\u00f4tel et il envoya aussit\u00f4t Madame Amrhein \u00e0 la photocopieuse de la r\u00e9ception dans ce but. Il alluma ensuite un gros cigare. Discr\u00e8tement, le personnel \u00e9tait en train de desservir. Une proposition, dont Martha \u00e9tait \u00e0 l\u2019origine, circula alors entre les convives. C\u2019\u00e9tait celle d\u2019aller \u00abfinir au G\u00fctsch\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a ainsi, dans toutes les f\u00eates, ou les rencontres de famille, un moment de basculement durant lequel l\u2019ambiance semble s\u2019effilocher. Madame Elfriede, qui approuva d\u2019embl\u00e9e la proposition de Martha, sugg\u00e9ra un vote \u00e0 main lev\u00e9e, \u00abcomme dans une saine d\u00e9mocratie\u00bb, pr\u00e9cisa-t-elle en riant.<\/p>\n\n\n\n<p>Finalement, peu de mains se lev\u00e8rent spontan\u00e9ment, mis \u00e0 part celles de Monsieur B. et de Monsieur L\u00e4tsch, tandis que Santa, qui n\u2019avait pas \u00e0 intervenir dans cette affaire, interrogeait du regard Aim\u00e9, assis \u00e0 sa gauche, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de son ami Barti. Aim\u00e9 leva alors sa main droite tandis que Barti, se penchant vers son ami, lui dit qu\u2019il pr\u00e9f\u00e9rait ne pas finir cette soir\u00e9e avec eux, vous laissant, ajouta-t-il \u00e0 mi-voix, comme il l\u2019avait dit \u00e0 Butthisholz, <em>les coud\u00e9es franches<\/em>. De m\u00eame Albert Durand, vu son \u00e2ge, souhaitait rentrer chez lui. Madame Amrhein et Sergio avaient du travail de rangement dans la St\u00fcbi, ainsi qu\u2019\u00e0 la cuisine, ce que Martha comprenait fort bien, regrettant m\u00eame de ne pouvoir les aider ce soir-l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Santa n\u2019\u00e9tait encore jamais all\u00e9e au Ch\u00e2teau G\u00fctsch et se r\u00e9jouissait d\u2019y monter avec le funiculaire, ce c\u00e9l\u00e8bre <em>G\u00fctschbahn<\/em> inaugur\u00e9 en m\u00eame temps que l\u2019h\u00f4tel-auberge en 1884 d\u00e9j\u00e0. Or, Monsieur B. et sa femme, ainsi que Jakob L\u00e4tsch, tenaient \u00e0 monter avec leur voiture personnelle pour effectuer ce petit trajet nocturne. Elles \u00e9taient parqu\u00e9es non loin de l\u00e0. Ainsi, Martha et Santa prirent place \u00e0 l\u2019arri\u00e8re du v\u00e9hicule de leurs employeurs, tandis qu\u2019Aim\u00e9 \u00e9tait le passager de la voiture conduite par Jakob L\u00e4tsch. Par une petite route \u00e9troite, en lacets, enti\u00e8rement dans la for\u00eat, ils atteignirent en quelques minutes l\u2019esplanade de cet \u00e9trange \u00e9difice d\u2019un style assez bizarre, \u00e9clair\u00e9 par de puissants projecteurs. C\u2019\u00e9tait comme une sorte de g\u00e2teau de mariage, une <em>Hochzeitstorte<\/em>, cette pi\u00e8ce mont\u00e9e en sucre rose, telle que Santa l\u2019avait entrevue un jour aux Drei K\u00f6nige, entre le baroque et le romantique. Cet \u00e9difice rappelait aussi, toutes proportions r\u00e9serv\u00e9es, Neuschwanstein, le c\u00e9l\u00e8bre ch\u00e2teau de Louis II de Bavi\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y avait l\u00e0 plusieurs terrasses ombrag\u00e9es avec des escaliers, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un jardin persan, ce \u00abparadis\u00bb que la mythologie jud\u00e9o-chr\u00e9tienne a repris \u00e0 son compte. Un portier se tenait dans le tambour d\u2019une double porte vitr\u00e9e. Monsieur B., suivi de Madame Elfriede entra, puis Martha et sa s\u0153ur, ainsi que Monsieur L\u00e4tsch et finalement Aim\u00e9. La grande salle, dite \u00abSalle des Chevaliers\u00bb, \u00e9tait d\u00e9serte, faiblement \u00e9clair\u00e9e par quelques lampes lat\u00e9rales. Ils travers\u00e8rent une autre salle, toujours guid\u00e9s par Monsieur B., pour atteindre enfin la galerie attenante au restaurant. De jour, cette pi\u00e8ce s\u2019ouvrait sur la terrasse principale d\u2019o\u00f9 la vue plongeante sur la ville \u00e9tait, para\u00eet-il, exceptionnelle. Au terme de ce labyrinthe qui rappela \u00e0 Santa une r\u00e9cente visite au Jardin des Glaciers et son \u00abPalais des Glaces\u00bb mauresque, la petite cohorte se fraya un passage entre les tables o\u00f9 quelques h\u00f4tes \u00e9taient assis dans une p\u00e9nombre enfum\u00e9e. Il y avait m\u00eame un pianiste avec de longs cheveux gris qui, sur un piano \u00e0 queue dispos\u00e9 en face du bar, jouait un air de valse. Il inclinait la t\u00eate en avant, puis il se penchait en arri\u00e8re en fermant les yeux, sans que l\u2019on puisse deviner si c\u2019\u00e9tait par concentration extr\u00eame ou par lassitude.<\/p>\n\n\n\n<p>Santa, se retournant vers Aim\u00e9, lui signala en passant qu\u2019il s\u2019agissait des \u00abHistoires de la for\u00eat viennoise\u00bb, une valse de Johann Strauss fils, et elle esquissa m\u00eame un pas de danse. Parvenus vers le bar, ces h\u00f4tes d\u2019un soir trouv\u00e8rent place autour d\u2019une table et disparurent presque totalement dans de profonds fauteuils de cuir. Surgissant de l\u2019ombre, un serveur vint aussit\u00f4t aupr\u00e8s de Monsieur B. pour le saluer avec une certaine d\u00e9f\u00e9rence, puis proposa des consommations: caf\u00e9, th\u00e9, cocktail, ou whisky? Il revint finalement avec un plateau et six verres \u00abTrumbler\u00bb droits, \u00e0 fond \u00e9pais, qui entouraient une bouteille de Whisky japonais <em>Suntory Toki<\/em> qu\u2019il pr\u00e9senta \u00e0 Monsieur B., puis il servit chacune et chacun. Santa, un peu r\u00eaveuse, pianotait distraitement sur le bord de la table l\u2019air que jouait le pianiste. Elle \u00e9leva son verre lorsque Monsieur L\u00e4tsch d\u00e9clara, en bon allemand, tout en s\u2019adressant \u00e0 Santa, puis \u00e0 Aim\u00e9, que l\u2019on pouvait trinquer encore une fois pour f\u00eater cette fin de stage:<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u2013 Wir k\u00f6nnen auf Ihrem Erfolg anstossen\u2009!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Santa bu une gorg\u00e9e, puis reposa son verre en faisant une l\u00e9g\u00e8re grimace. Aim\u00e9 fit de m\u00eame. Madame Elfriede, ainsi que Martha, tent\u00e8rent d\u2019expliquer \u00e0 Aim\u00e9 pourquoi ce ch\u00e2teau \u00e9tait connu loin \u00e0 la ronde. C\u2019\u00e9tait en raison des c\u00e9l\u00e9brit\u00e9s qui y avaient s\u00e9journ\u00e9. Ainsi le cin\u00e9aste Alfred Joseph Hitchcok, ou le pilote et astronaute John Glenn par exemple. Or, ces d\u00e9tails n\u2019int\u00e9ressaient gu\u00e8re Aim\u00e9, ni Santa, mais ils \u00e9cout\u00e8rent sagement, tandis que Jakob L\u00e4tsch et Monsieur B. \u00e9taient all\u00e9s s\u2019accouder au bar comme de vieux amis.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces discussions furent bient\u00f4t interrompues par l\u2019arriv\u00e9e d\u2019un homme \u00e9l\u00e9gant, dans la quarantaine. Il se pr\u00e9nommait Harry et accomplissait sa deuxi\u00e8me ann\u00e9e comme ma\u00eetre d\u2019h\u00f4tel au Ch\u00e2teau G\u00fctsch. C\u2019\u00e9tait en r\u00e9alit\u00e9 l\u2019ami de Martha et il \u00e9tait heureux de faire connaissance avec Santa avant qu\u2019elle ne regagne son Autriche natale. Martha lui pr\u00e9senta Aim\u00e9, contrema\u00eetre dans une usine de Lucerne et fid\u00e8le client aux Drei K\u00f6nige:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Ah! dit-il en serrant la main d\u2019Aim\u00e9, vous faites partie de ce genre de client\u00e8le qui ne fr\u00e9quente que trop rarement notre \u00e9tablissement. Alors, oui, doublement dit, bienvenue \u00e0 vous!<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019assit ensuite \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Martha et, se tournant vers Santa, lui demanda ses impressions au terme de ce stage dans l\u2019h\u00f4tellerie, un domaine vraiment fort \u00e9loign\u00e9 de celui de l\u2019Histoire et des Beaux-Arts. Santa lui r\u00e9pondit d\u2019une mani\u00e8re assez conventionnelle, du fait de la pr\u00e9sence de Madame Elfriede \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s. Ce stage lui avait effectivement beaucoup appris et elle portait d\u00e9sormais un autre regard sur ces \u00abm\u00e9tiers de l\u2019ombre\u00bb. Pour elle, c\u2019\u00e9tait maintenant une sorte d\u2019apr\u00e8s-\u00e9t\u00e9 qu\u2019elle vivait, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un h\u00e9ros d\u2019un roman monumental d\u2019Adalbert Stifter qui portait ce m\u00eame titre: \u00abDer Nachsommer\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Mais pourquoi, ici, ces rapprochements litt\u00e9raires? lui demanda encore Harry.<\/p>\n\n\n\n<p>Santa regarda alors Aim\u00e9, demeura un instant silencieux, puis r\u00e9pondit \u00e0 Harry qu\u2019elle avait fait la connaissance d\u2019un jeune homme semblable \u00e0 celui du roman de Stifter. Il r\u00e9unissait aussi bien l\u2019art et la science que les activit\u00e9s manuelles et terriennes\u2026 et il \u00e9tait l\u00e0 pr\u00e9cis\u00e9ment, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle\u2026 Posant sa main sur celle d\u2019Aim\u00e9, elle d\u00e9clara qu\u2019elle n\u2019avait d\u00e8s lors rien \u00e0 ajouter.<\/p>\n\n\n\n<p>A son tour, Martha sourit en regardant sa s\u0153ur, puis \u00e0 nouveau Harry. Visiblement heureuse d\u2019\u00eatre aupr\u00e8s de son ami, elle n\u2019avait, de m\u00eame, aucune autre explication \u00e0 donner. Madame Elfriede, ayant observ\u00e9 sans en avoir l\u2019air le geste de Santa, r\u00e9alisait combien la jeune stagiaire, ces derni\u00e8res semaines, s\u2019\u00e9tait \u00e9prise de ce Monsieur Delessert.<\/p>\n\n\n\n<p>Or, la fin de la soir\u00e9e s\u2019avan\u00e7ait. Santa, se tournant vers sa s\u0153ur, lui dit combien elle avait \u00e9prouv\u00e9 une folle envie de marcher dans la for\u00eat d\u00e8s leur arriv\u00e9e nocturne au G\u00fctsch. Il fallait d\u00e9sormais ne pas s\u2019inqui\u00e9ter pour son retour aux Drei K\u00f6nige. Peut-\u00eatre descendraient-ils \u00e0 pied par le sentier qui longeait la ligne du funiculaire? Sa main, toujours pos\u00e9e sur celle d\u2019Aim\u00e9 se referma et Martha approuva:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Mais, surtout, faites attention et ne prenez pas froid! Nous ne sommes plus en \u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils se lev\u00e8rent d\u2019un commun accord et Aim\u00e9 aida Santa \u00e0 remettre son cir\u00e9, puis ils sortirent discr\u00e8tement par la porte de la terrasse qui \u00e9tait encore praticable, cela sans prendre cong\u00e9 des autres membres de leur petit groupe. Ces derniers s\u2019\u00e9taient entretemps regroup\u00e9s au bar, bient\u00f4t rejoints par le pianiste qui avait termin\u00e9 sa prestation nocturne.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s quelques instants d\u2019obscurit\u00e9 totale, les contours des lieux se pr\u00e9cis\u00e8rent pour les amoureux. Il y avait plusieurs chemins forestiers qui se perdaient dans la nuit, non loin de grands r\u00e9servoirs. C\u2019\u00e9taient les r\u00e9servoirs d\u2019eau de la ville et leur bruit rassurant, m\u00eal\u00e9 \u00e0 celui du hululement d\u2019une chouette, semblait agrandir encore le silence. Santa aurait bien voulu courir, puis se cacher derri\u00e8re un tronc d\u2019arbre, comme le font les enfants, mais ses fines chaussures ne le lui permettaient pas. Tenant toujours Aim\u00e9 par la main, ils s\u2019engag\u00e8rent sur le sentier qui longeait la ligne du funiculaire et rejoignait la station inf\u00e9rieure. L\u2019air devint plus doux et quelques gouttes \u00e9parses de pluie tomb\u00e8rent sur le cir\u00e9 de Santa. Elle releva alors son capuchon, tandis qu\u2019Aim\u00e9, en tenue de ville lui aussi, n\u2019avait absolument rien pour se prot\u00e9ger, ni m\u00eame le parapluie neuf que son amie venait de recevoir: elle l\u2019avait laiss\u00e9 au St\u00fcbi, pos\u00e9 sur un petit meuble.<\/p>\n\n\n\n<p>Parvenus sous les premi\u00e8res lumi\u00e8res de la Gibraltarstrasse, ils pens\u00e8rent s\u2019abriter un instant sous le porche de la Sentikirche, mais il n\u2019y avait h\u00e9las pas de porche, ni m\u00eame d\u2019avant-toit \u00e0 cette \u00e9glise! Ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019une fa\u00e7ade entre deux autres maisons contigu\u00ebs, des annexes d\u2019une tr\u00e8s ancienne l\u00e9proserie, contrairement \u00e0 l\u2019arri\u00e8re, qui \u00e9tait bel et bien celui d\u2019une v\u00e9ritable \u00e9glise, avec son ch\u0153ur et ses petites fen\u00eatres. De plus, la porte d\u2019entr\u00e9e \u00e9tait ferm\u00e9e. Il n\u2019y avait d\u00e8s lors pas d\u2019autre solution, en pressant le pas sous les rafales de pluie, que de regagner les Drei K\u00f6nige, \u00e0 environ trois cent cinquante m\u00e8tres de l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Parvenue \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de la r\u00e9ception de l\u2019h\u00f4tel, Santa composa rapidement un code chiffr\u00e9 et la porte s\u2019ouvrit sans aucun bruit, puis le hall s\u2019\u00e9claira. Rejetant son cir\u00e9 en arri\u00e8re, Santa s\u2019\u00e9broua comme un jeune animal. Aim\u00e9, plus encore tremp\u00e9 qu\u2019elle, voulut alors l\u2019embrasser une derni\u00e8re fois avant de prendre cong\u00e9, mais elle retint son geste:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Tu ne vas pas rentrer dans cet \u00e9tat jusqu\u2019\u00e0 ton studio! Cette nuit d\u2019adieux, il faut la vivre jusqu\u2019au bout.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Mais, protesta Aim\u00e9, que fais-tu de cette interdiction de recevoir quiconque dans ta chambre?<\/p>\n\n\n\n<p>Santa regarda une nouvelle fois son ami et d\u00e9clara, d\u2019une mani\u00e8re un peu \u00e9nigmatique et \u00e0 la fois imp\u00e9rative:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 L\u2019amour est \u00e0 la fois r\u00e9v\u00e9lation et transgression. Viens!<\/p>\n\n\n\n<p>Ils disparurent dans l\u2019ascenseur et tout redevint silencieux.<\/p>\n\n\n\n<p>La chambre de Santa, au quatri\u00e8me \u00e9tage, \u00e9tait accueillante, moins \u00e9troite que ce qu\u2019Aim\u00e9 avait imagin\u00e9. Il y avait vers la fen\u00eatre un grand lit avec un entourage qui tenait lieu de biblioth\u00e8que, une petite table et une chaise paill\u00e9e \u00e0 haut dossier sur laquelle Santa pria Aim\u00e9 de s\u2019asseoir et de se mettre \u00e0 son aise pendant qu\u2019elle se pr\u00e9parait. A l\u2019entr\u00e9e, \u00e0 droite, un WC et une cabine de douche s\u00e9par\u00e9e faisaient face \u00e0 une penderie ouverte o\u00f9 ils d\u00e9pos\u00e8rent leurs habits mouill\u00e9s et leurs chaussures. Puis, v\u00eatue seulement d\u2019un slip \u00e0 petites fleurs, Santa disparut et l\u2019on entendit bient\u00f4t l\u2019eau qui frappait la cloison de vinyle de la douche. Elle en ressortit dans un effluve de lavande et se dirigea rapidement vers le lit, car elle \u00e9tait nue. Aim\u00e9 s\u2019\u00e9tait plong\u00e9 distraitement dans ce livre en langue allemande d\u2019Adalbert Stifter, celui qu\u2019elle avait bri\u00e8vement \u00e9voqu\u00e9 avec Harry. Il portait comme sous-titre: <em>Eine Erz\u00e4hlung<\/em>. C\u2019\u00e9tait effectivement l\u2019autobiographie d\u2019un grand contemplatif et, par hasard, il \u00e9tait tomb\u00e9, vers la fin, sur cette description:<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00abDas Gewitter war in der Nacht ausgebrochen, hatte einen Teil derselben mit Donnern und einen Teil mit blossem Regen erf\u00fcllt, und machte dann einem sehr sch\u00f6nen und heiteren Morgen Platz.\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>En r\u00e9alit\u00e9, c\u2019\u00e9tait pour se donner une contenance qu\u2019Aim\u00e9 avait ainsi essay\u00e9 de lire, car son esprit et ses sens \u00e9taient compl\u00e8tement ailleurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Santa s\u2019\u00e9tendit sur le dos, se couvrit et indiqua \u00e0 Aim\u00e9 qu\u2019il pouvait maintenant se doucher \u00e0 son tour, et m\u00eame s\u00e9cher ses cheveux \u00e0 l\u2019aide d\u2019un petit foehn qui \u00e9tait sur le lavabo:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Pour t\u2019essuyer, il y a un grand <em>Badetuch<\/em> de r\u00e9serve, pli\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la table.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00abR\u00e9v\u00e9lation et transgression\u00bb? Cette expression de Santa, comme une imminence in\u00e9luctable et \u00e0 la fois un appel pressant, dansait dans sa t\u00eate lorsqu\u2019il vint la rejoindre et s\u2019\u00e9tendit doucement aupr\u00e8s d\u2019elle.<\/p>\n\n\n\n<h6 class=\"wp-block-heading\" id=\"h-la-suite-dans-la-prochaine-edition-du-nbsp-regard-libre\">La suite dans la prochaine \u00e9dition du&nbsp;<em>Regard Libre<\/em>.<\/h6>\n\n\n\n<p><em><a href=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/litterature\/la-nuit-du-gutsch-roman-inedit-episode-7-10\/\">Vers le pr\u00e9c\u00e9den<\/a><a href=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/litterature\/la-nuit-du-gutsch-roman-inedit-episode-8-10\/\">t \u00e9pisode<\/a><\/em><\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Voici la suite du nouveau roman de l\u2019\u00e9crivain suisse Andr\u00e9\u00a0Durussel, publi\u00e9 en primeur dans\u00a0Le Regard Libre\u00a0durant toute l\u2019ann\u00e9e 2024.<\/p>","protected":false},"author":1,"featured_media":522613,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[17],"tags":[972,52,53,561,973,54,55],"class_list":["post-525846","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-litterature","tag-la-nuit-du-gutsch","tag-litterature-francophone","tag-litterature-romande","tag-litterature-suisse","tag-lucerne","tag-roman","tag-roman-feuilleton"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/525846","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=525846"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/525846\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=525846"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=525846"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=525846"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}