{"id":525268,"date":"2024-10-18T06:00:00","date_gmt":"2024-10-18T04:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/leregardlibre.com\/?p=525268"},"modified":"2024-10-18T06:00:00","modified_gmt":"2024-10-18T04:00:00","slug":"la-nuit-du-gutsch-roman-inedit-episode-8-10","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/litterature\/la-nuit-du-gutsch-roman-inedit-episode-8-10\/","title":{"rendered":"\u00abLa nuit du G\u00fctsch\u00bb, roman in\u00e9dit (\u00e9pisode 8\/10)"},"content":{"rendered":"<p class=\"has-drop-cap\"><strong>Voici la suite du nouveau roman de l\u2019\u00e9crivain suisse Andr\u00e9&nbsp;Durussel, publi\u00e9 en primeur dans&nbsp;<em>Le Regard Libre<\/em>&nbsp;durant toute l\u2019ann\u00e9e 2024.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>A l\u2019heure convenue, durant cette belle journ\u00e9e d\u2019un dimanche de septembre tr\u00e8s doux et l\u00e9g\u00e8rement brumeux, Barti, mais surtout Aim\u00e9, attendait Santa. Ils regardaient souvent l\u2019horloge sur le grand portique roman de la gare, surmont\u00e9e d\u2019une statue en bronze de Richard Kissling. C\u2019\u00e9tait le \u00abZeitgeist\u00bb, ou l\u2019Esprit du temps, en souvenir de Louis Favre, le constructeur du tunnel du Gothard o\u00f9 un jeune homme, la main droite dress\u00e9e sur la place, semblait crier victoire.<\/p>\n\n\n\n<p>Santa avait-elle oubli\u00e9 le rendez-vous? Les attendait-elle ailleurs? Leur impatience \u00e9tait visible, le car postal en direction de Buttisholz allait bient\u00f4t partir.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u00e9g\u00e8rement en retard et essouffl\u00e9e, Santa finit par arriver:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 C\u2019est souvent lorsque l\u2019on doit partir que d\u2019invisibles barri\u00e8res se dressent au dernier moment pour nous retenir\u2026 Des nouveaux clients arriv\u00e9s plus t\u00f4t que pr\u00e9vu initialement, des r\u00e9servations pour un prochain congr\u00e8s, etc. Bref, pour un dimanche qui s\u2019annon\u00e7ait calme, c\u2019\u00e9tait plut\u00f4t le contraire, expliqua-t-elle en retrouvant son calme.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils mont\u00e8rent dans le car, seuls passagers au d\u00e9part de Lucerne. Aim\u00e9, comme lors de ses randonn\u00e9es \u00e0 v\u00e9lo, \u00e9tait tr\u00e8s int\u00e9ress\u00e9 par les routes et les quartiers de la ville et de sa banlieue par o\u00f9 passait le car postal, tandis que Santa, visiblement d\u00e9tendue, engagea d\u2019embl\u00e9e la conversation avec Barti. Elle portait un d\u00e9bardeur bleu ray\u00e9 \u00e0 fines bretelles qui mettait en valeur ses \u00e9paules. Elle \u00e9tait ravissante.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 J\u2019ai repass\u00e9 dans ma t\u00eate durant cette semaine ce que nous avons appris, Aim\u00e9 et moi-m\u00eame au Waldst\u00e4tterhof, tandis que nous jouions aux cartes. J\u2019ai surtout \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9e par cette tranquille assurance int\u00e9rieure avec laquelle tu appr\u00e9hendes le monde d\u2019aujourd\u2019hui, et ta vocation en particulier. C\u2019est pour moi quelque chose de nouveau. Avoir comme interlocuteur un s\u00e9minariste et un v\u00e9ritable ami en la m\u00eame personne, cela ne m\u2019\u00e9tait encore jamais arriv\u00e9 \u00e0 Vienne!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013\u00a0Ah! Je vois o\u00f9 tu veux en venir, r\u00e9pondit Barti en riant. C\u2019est toute la question du c\u00e9libat des pr\u00eatres qui est l\u00e0 derri\u00e8re et qui semble toujours te turlupiner! Il faudra bien que je te pr\u00e9cise une fois les grandes lignes de ce choix. De mon choix.<\/p>\n\n\n\n<p>Santa l\u2019interrompit:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Et si tu tombes toi-m\u00eame amoureux un jour?<\/p>\n\n\n\n<p>Barti se lan\u00e7a alors dans des explications sinc\u00e8res pour tenter \u00e0 la fois de rassurer son amie et lui montrer combien ce risque de <em>tomber amoureux<\/em> \u00e9tait bien r\u00e9el\u2026 Ici et maintenant, au moment m\u00eame o\u00f9 je te parle, ajouta-t-il, mais sans pour autant que cela soit consid\u00e9r\u00e9 comme une maladie dans laquelle on <em>tombe<\/em>. Il faut premi\u00e8rement distinguer l\u2019attraction subite ou progressive que deux \u00eatres \u00e9prouvent l\u2019un pour l\u2019autre de l\u2019amour. Autrement dit, choisir entre l\u2019<em>\u00e9ros<\/em> et l\u2019<em>agap\u00e8<\/em>, des termes th\u00e9ologiques que l\u2019on n\u2019entend plus gu\u00e8re aujourd\u2019hui, parce que l\u2019<em>\u00e9ros<\/em> est \u00e0 l\u2019<em>agap\u00e8<\/em> ce que l\u2019amour possessif est \u00e0 l\u2019amour ouvert \u00e0 l\u2019autre. Mais il n\u2019y a pas d\u2019incompatibilit\u00e9 entre les deux, contrairement \u00e0 l\u2019enseignement traditionnel de l\u2019Eglise.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Cette d\u00e9couverte de l\u2019autre, poursuivit Barti, ou si tu pr\u00e9f\u00e8res, cette <em>ouverture<\/em> \u00e0 l\u2019autre, cette <em>alterius homnis inventio<\/em>, pour toi qui as aussi fait du latin, voil\u00e0 ce qu\u2019est l\u2019amour <em>agap\u00e8<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Il ajouta encore que, toujours selon ses convictions profondes et une certaine exp\u00e9rience dans ce domaine, l\u2019essence de l\u2019amour est constitu\u00e9e premi\u00e8rement par le renoncement sacrificiel, tandis que, dans l\u2019amour Eros, c\u2019est plus facile d\u2019obtenir de l\u2019autre ce que l\u2019on d\u00e9sire pour soi. Cependant, et paradoxalement, l\u2019\u00e9ros assure l\u2019enracinement humain de l\u2019amour agap\u00e8.<\/p>\n\n\n\n<p>Santa, toujours tr\u00e8s attentive, l\u2019interrompit \u00e0 nouveau:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013\u00a0Tu as parl\u00e9 d\u2019attraction subite ou progressive, et c\u2019est bien en effet comme cela se passe en temps r\u00e9el. Or, il ne faut pas gommer ce pouvoir de s\u00e9duction qui, chez la femme surtout, est l\u00e9gitime, mais aussi chez l\u2019homme. Il intervient comme une composante naturelle de cette attraction. C\u2019est ainsi que je prends par exemple un r\u00e9el plaisir \u00e0 vous s\u00e9duire, Aim\u00e9 et toi, cela d\u00e8s ces premiers jours o\u00f9 nous nous sommes rencontr\u00e9s\u2026 Mais je plaisante. Excusez-moi!<\/p>\n\n\n\n<p>Cet \u00e9change tr\u00e8s intellectuel n\u2019avait pas laiss\u00e9 Aim\u00e9 indiff\u00e9rent. Mais s\u2019il \u00e9coutait sans en avoir l\u2019air, il ressentait cependant, pour la premi\u00e8re fois, un certain sentiment d\u2019inf\u00e9riorit\u00e9, voire de jalousie envers son ami Barti qui monopolisait ainsi la conversation avec Santa durant ce trajet. Surtout lorsqu\u2019elle avait prononc\u00e9 son pr\u00e9nom \u00e0 propos de ce \u00abplaisir de s\u00e9duire\u00bb. Il l\u2019avait regard\u00e9e, puis il avait regard\u00e9 Barti avec un m\u00eame regard interrogateur, semblable \u00e0 celui d\u2019un adolescent qui n\u2019aurait encore jamais entendu parler de s\u00e9duction. Tout cela mettait-il en p\u00e9ril son amour pour Santa?<\/p>\n\n\n\n<p>Le car atteignit bient\u00f4t les premi\u00e8res maisons de Ruswil, avec leurs galeries fleuries de g\u00e9raniums. Barti, s\u2019\u00e9tant rendu compte de sa maladresse vis-\u00e0-vis d\u2019Aim\u00e9 lors de cet \u00e9trange d\u00e9bat, tenta de revenir une derni\u00e8re fois autour de la d\u00e9finition de la vocation. Elle est semblable \u00e0 la r\u00e9alisation d\u2019une ic\u00f4ne, dit-il. Ainsi, elle ne tombe pas du ciel tout fait. Il faut passer plusieurs couches pour que l\u2019image sacr\u00e9e prenne d\u00e9finitivement forme. L\u2019art de peindre n\u2019est que <em>l\u2019art d\u2019exprimer l\u2019invisible par le visible<\/em>, selon Eug\u00e8ne Fromentin, un peintre fran\u00e7ais sp\u00e9cialiste de l\u2019Alg\u00e9rie et auteur d\u2019un roman intitul\u00e9 <em>Dominique<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Excellente m\u00e9taphore! l\u2019interrompit Santa. Tu veux dire, en clair, comme pour la vocation sacerdotale, qu\u2019il faudrait coucher ensemble plusieurs fois, cela m\u00eame si la premi\u00e8re fois n\u2019est pas une r\u00e9ussite, afin que le v\u00e9ritable amour, ton <em>\u00e9ros-agap\u00e8<\/em>, parvienne \u00e0 sa pl\u00e9nitude?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Oui, peut-\u00eatre? r\u00e9pondit Barti apr\u00e8s un bref silence. Et le trio \u00e9clata alors d\u2019un grand rire, comme des adolescents.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019air \u00e9tait un peu plus frais \u00e0 Buttisholz qu\u2019\u00e0 Lucerne lorsqu\u2019ils descendirent du car. Senta enfila un lainage qu\u2019elle sortit de son sac \u00e0 dos, puis ils se mirent en route avec Barti en \u00e9claireur, quelques m\u00e8tres devant Santa et Aim\u00e9 qui, \u00e0 nouveau main dans la main, marchaient d\u2019un bon pas, v\u00e9ritables p\u00e8lerins baign\u00e9s \u00e0 la fois par la lumi\u00e8re ext\u00e9rieure et par le silence de leur c\u0153ur.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur une colline enti\u00e8rement d\u00e9gag\u00e9e se dressa bient\u00f4t la silhouette \u00e9lanc\u00e9e, et presque orientale, de la chapelle Sainte Odile, avec ses toits rouges. La partie centrale de l\u2019\u00e9difice, en forme d\u2019ogive, surmont\u00e9e d\u2019un clocheton effil\u00e9, s\u2019appuyait sur quatre bas-c\u00f4t\u00e9s en forme de croix. Parvenus sur le site, ils constat\u00e8rent que la vue s\u2019\u00e9tendait jusqu\u2019au lointain Jura soleurois et les sommets du Weissenstein. Ils pouss\u00e8rent la porte d\u2019entr\u00e9e lat\u00e9rale et entr\u00e8rent sans bruit dans le sanctuaire. Barti, apr\u00e8s avoir fait une br\u00e8ve g\u00e9nuflexion suivie du signe de croix, invita toutefois Santa et Aim\u00e9 \u00e0 se rendre d\u2019abord dans le <em>Pilgerst\u00fcbli<\/em>, situ\u00e9 \u00e0 une cinquante de m\u00e8tres, avant la visite des lieux proprement dite. Cette accueillante \u00abChambre des p\u00e8lerins\u00bb \u00e9tait en effet ouverte tous les dimanches une heure avant les services religieux et cela jusqu\u2019au troisi\u00e8me dimanche d\u2019octobre, celui de la <em>Kilbi<\/em>. Pour cette sortie avec ses amis de Lucerne, il avait sp\u00e9cialement organis\u00e9 une visite comment\u00e9e, pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e d\u2019un bref expos\u00e9. Ils prirent place autour d\u2019une grande table elliptique, parmi d\u2019autres visiteurs qui \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 l\u00e0. Apr\u00e8s quelques mots de bienvenue, l\u2019expos\u00e9, donn\u00e9 par une jeune guide venue de Sursee, commen\u00e7a:<\/p>\n\n\n\n<p>Odile, ou <em>Ottilie<\/em> en langue allemande, cette \u00abfille de la lumi\u00e8re\u00bb, d\u2019apr\u00e8s une ancienne biographie teint\u00e9e de l\u00e9gende datant du dixi\u00e8me si\u00e8cle, \u00e9tait n\u00e9e en l\u2019an 657 dans le ch\u00e2teau de Hohenbourg, pr\u00e8s de Strasbourg, en Alsace, fille du duc Adalrich et de sa noble \u00e9pouse Bereswinda. Elle \u00e9tait aveugle de naissance. Ce malheur frappa comme un v\u00e9ritable d\u00e9shonneur personnel le duc lui-m\u00eame et il d\u00e9cida de la tuer. Sa m\u00e8re parvint cependant \u00e0 la sauver et la confia secr\u00e8tement \u00e0 un couvent, probablement celui de Baume-les-Dames, \u00e0 l\u2019est de Besan\u00e7on. Et c\u2019est l\u00e0 que, parvenue \u00e0 l\u2019\u00e2ge de la pubert\u00e9, \u00e0 douze ans, lors de son bapt\u00eame, Odile retrouva miraculeusement la vue. Son fr\u00e8re viendra la rechercher pour vivre \u00e0 nouveau au ch\u00e2teau de Hohenbourg, malgr\u00e9 la vive opposition de leur p\u00e8re, qui ne voulait plus la voir. Sur place, cela s\u2019av\u00e9ra impossible. Craignant toujours pour sa vie, elle dut fuir et se r\u00e9fugier dans une grotte, pr\u00e8s d\u2019Arlesheim. Ce n\u2019est finalement que beaucoup plus tard, s\u2019\u00e9tant enfin r\u00e9concili\u00e9 avec son p\u00e8re, que ce dernier l\u2019autorisa \u00e0 fonder un couvent pour nonnes au ch\u00e2teau m\u00eame de Hohenbourg. Apr\u00e8s quelques ann\u00e9es seulement, ce couvent s\u2019av\u00e9ra trop petit et Odile en ouvrit encore un autre \u00e0 Niederm\u00fcnster, au pied de l\u2019actuel mont Saint-Odile, en Alsace. C\u2019est \u00e0 cet endroit qu\u2019elle d\u00e9c\u00e9dera, dans sa soixante-troisi\u00e8me ann\u00e9e, en l\u2019an 720.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s avoir donn\u00e9 quelques pr\u00e9cisions historiques, la guide pria le petit groupe de la suivre pour la visite proprement dite de la chapelle sur la colline, quelques m\u00e8tres plus loin. Elle indiqua enfin qu\u2019une importante colonie de chauves-souris r\u00e9sidait dans le galetas de l\u2019\u00e9difice et que c\u2019\u00e9tait aussi une particularit\u00e9 et une fiert\u00e9 des lieux.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Peut-on les voir aujourd\u2019hui? demanda Santa.<\/p>\n\n\n\n<p>La guide lui r\u00e9pondit que ce n\u2019\u00e9tait malheureusement pas possible sans la pr\u00e9sence d\u2019un membre de la <em>Luzerner Fledermausschutz<\/em>, qui habitait \u00e0 Ruswil. Parfois, avec un peu de chance, ce responsable passait durant le dimanche apr\u00e8s-midi pour surveiller la colonie qui comptait actuellement environ cinq cents animaux adultes.<\/p>\n\n\n\n<p>Le petit groupe de visiteurs entra alors dans l\u2019\u00e9difice puis, traversant l\u2019all\u00e9e centrale, assez \u00e9troite, se dirigea vers le ch\u0153ur. Le ma\u00eetre-autel, derri\u00e8re un portail de fer forg\u00e9, \u00e9tait un v\u00e9ritable joyau du pr\u00e9baroque, autant par ses formes que par ses couleurs vives. Dans la haute niche centrale, il y avait une Sainte Odile en abbesse, avec sa crosse, accompagn\u00e9e par Sainte-Catherine \u00e0 sa gauche et Saint Josse \u00e0 sa droite, ce dernier reconnaissable par le chapeau de p\u00e8lerin pos\u00e9 \u00e0 ses pieds. Dans l\u2019autel de droite, juch\u00e9e sur un socle hexagonal bleu fonc\u00e9, Sainte-Odile \u00e9tait repr\u00e9sent\u00e9e en moniale, portant devant elle une bible ferm\u00e9e surmont\u00e9e d\u2019une paire de globes oculaires. Son visage rond, encadr\u00e9 par le voile, \u00e9tait celui d\u2019une enfant blonde, voire un peu simplette. Cela surprit visiblement Santa qui \u00e9changea un sourire avec Aim\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>La visite s\u2019acheva devant l\u2019autel de gauche et le groupe se retrouva bient\u00f4t \u00e0 son point de d\u00e9part, devant le perron d\u2019entr\u00e9e, tandis que la guide prenait cong\u00e9 des visiteurs. Or, \u00e0 ce m\u00eame instant, un homme d\u2019un certain \u00e2ge, muni d\u2019une lampe-torche, entra dans l\u2019\u00e9glise et la guide le salua d\u2019un signe de la main. Il s\u2019agissait pr\u00e9cis\u00e9ment de Monsieur Studer, le responsable des chauves-souris, venant de Ruswil. On le pr\u00e9senta alors \u00e0 Santa, qui avait manifest\u00e9 un vif int\u00e9r\u00eat pour ces \u00absouris volantes\u00bb, comme elle les nommait, dot\u00e9es d\u2019un syst\u00e8me d\u2019\u00e9cholocalisation qui \u00e9tait un genre de sonar, mais dans les airs, selon les explications qu\u2019Aim\u00e9 lui avait donn\u00e9es durant la visite.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Venez donc avec moi! lui dit Monsieur Studer. Je monte pr\u00e9cis\u00e9ment au galetas et vous verrez tout cela sur place.<\/p>\n\n\n\n<p>Aim\u00e9 et Barti ne tenaient pas \u00e0 d\u00e9ranger \u00e0 plusieurs la colonie de chiropt\u00e8res et pr\u00e9f\u00e9r\u00e8rent sortir et retourner au <em>Pilgerst\u00fcbli<\/em>, afin, dirent-ils, d\u2019\u00e9changer \u00e0 chaud leurs impressions \u00e0 la suite de cette visite \u00e0 travers les si\u00e8cles.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Montez tranquillement et ne vous pressez pas, nous t\u2019attendrons tout le temps qu\u2019il faudra! dirent-ils \u00e0 Santa qui disparut bient\u00f4t avec son nouveau guide.<\/p>\n\n\n\n<p>Parvenus dans les combles de la chapelle par un escalier en pierre, puis par un \u00e9troit escalier en bois et une trappe qu\u2019ouvrit d\u00e9licatement Monsieur Studer, Santa vit alors, \u00e9clair\u00e9es par le faisceau de lumi\u00e8re de la lampe, des grappes \u00e9tranges de longs mammif\u00e8res, tous suspendus la t\u00eate en bas \u00e0 la poutraison, serr\u00e9s les uns contre les autres. A voix basse, son guide lui donna les pr\u00e9cisions suivantes:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Durant les mois d\u2019hiver, ce grand galetas et ses alc\u00f4ves sont vides. Ce n\u2019est que vers la fin du mois de mars, parfois m\u00eame un peu plus t\u00f4t, que les chauves-souris reviennent ici, sur leur lieu de naissance, cela apr\u00e8s une hibernation durant laquelle elles ont rejoint les m\u00e2les solitaires qui les ont f\u00e9cond\u00e9es. Mais d\u2019o\u00f9 viennent-elles, cela reste un myst\u00e8re. Peut-\u00eatre \u00e0 une cinquantaine de kilom\u00e8tres d\u2019ici? Elles vont demeurer \u00e0 Buttisholz jusqu\u2019\u00e0 la fin du mois d\u2019octobre. Elles ne sortent qu\u2019\u00e0 la tomb\u00e9e de la nuit pour chasser au vol des col\u00e9opt\u00e8res par exemple, des hannetons et autres insectes, mais aussi des araign\u00e9es, et m\u00eame des grillons. La plupart sont \u00e2g\u00e9es d\u2019une ann\u00e9e, de deux, ou m\u00eame de quatre ans. Elles donnent naissance \u00e0 un seul petit par ann\u00e9e. Il y en a qui peuvent atteindre une dizaine d\u2019ann\u00e9es, voire plus. D\u00e8s qu\u2019ils savent voler, les petits apprennent aussi \u00e0 se suspendre, comme vous le voyez.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013\u00a0Oui, r\u00e9pondit Santa, je vois bien\u2026 Mais comment sont-ils ainsi accroch\u00e9s?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013\u00a0Ils poss\u00e8dent un tendon, \u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 de leur membrane alaire, avec une sorte de griffe qui leur permet de rester longtemps ainsi, suspendus la t\u00eate en bas.<\/p>\n\n\n\n<p>Monsieur Studer pr\u00e9cisa encore \u00e0 Santa, toujours dans la p\u00e9nombre, que cette membrane alaire, qui leur tenait lieu d\u2019aile, c\u2019\u00e9tait une sorte de peau, sans plumes ni poils, dans laquelle la b\u00eate s\u2019enveloppait, \u00e0 la mani\u00e8re de cette Sainte Odile en statue, drap\u00e9e dans sa robe bleue de moniale, celle que l\u2019on voyait dans l\u2019autel de droite. Parmi les six esp\u00e8ces les plus courantes de chiropt\u00e8res, celles de Buttisholz faisaient partie de la famille des Murins. Il s\u2019agissait du Grand murin, ou <em>Grosses Mausohr<\/em> en allemand, ou <em>Myotis myotis<\/em> en latin.<\/p>\n\n\n\n<p>Aim\u00e9 et Barti, rest\u00e9s seuls dans le local du <em>Pilgerst\u00fcbli<\/em>, avaient en r\u00e9alit\u00e9 mis \u00e0 profit cette absence momentan\u00e9e de leur amie pour parler \u00abentre hommes\u00bb, selon cette expression du s\u00e9minariste. C\u2019\u00e9tait surtout lui qui, durant cette visite, comme une sorte de subite r\u00e9v\u00e9lation, avait compris que les sentiments qui, visiblement, unissent son ami avec la stagiaire des Drei K\u00f6nige, \u00e9taient d\u00e9cid\u00e9ment tr\u00e8s s\u00e9rieux et profonds.<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019en ouvrit \u00e0 Aim\u00e9:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013\u00a0Vous me semblez en effet faits pour vous entendre dans la dur\u00e9e, malgr\u00e9 vos go\u00fbts diff\u00e9rents, vos formations, elles aussi diff\u00e9rentes! Tout cela est \u00e9mouvant, parce que nous ne sommes plus \u00e0 l\u2019\u00e2ge de l\u2019adolescence. Et si le trac\u00e9 de vos vies est encore devant vous, ce n\u2019est d\u00e9j\u00e0 plus un vague brouillon, mais bien une r\u00e9alit\u00e9 vivante, heureuse, avec laquelle il va falloir d\u00e9sormais compter.<\/p>\n\n\n\n<p>Visiblement surpris et d\u00e9concert\u00e9 par cette \u00e9trange entr\u00e9e en mati\u00e8re, Aim\u00e9 avait \u00e9cout\u00e9 avec attention, mais il ne comprenait pas vraiment le pourquoi de cet entretien \u00e0 huis clos. Poursuivant ses explications, Barti s\u2019engagea alors dans une longue digression, selon son habitude. Ainsi, parmi les intervenants au S\u00e9minaire dioc\u00e9sain Saint-B\u00e9at, il avait beaucoup appr\u00e9ci\u00e9 un p\u00e8re j\u00e9suite nomm\u00e9 Otto Karrer [qu\u2019il ne fallait pas confondre avec Ottokar et son sceptre, ce huiti\u00e8me album d\u2019Herg\u00e9 au sujet des aventures de Tintin!] consid\u00e9r\u00e9 comme un pr\u00e9curseur de l\u2019\u0153cum\u00e9nisme par l\u2019Eglise de Rome. Ce dernier pr\u00eachait encore r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 l\u2019\u00e9glise Saint-Paul et ses paroissiennes et paroissiens venaient nombreux pour l\u2019entendre et b\u00e9n\u00e9ficier aussi de ses conseils concernant les foyers en difficult\u00e9, les mariages dits \u00abmixtes\u00bb, ou encore au sujet du sort que r\u00e9servait l\u2019Eglise aux divorc\u00e9s. Toujours oppos\u00e9 \u00e0 une interpr\u00e9tation l\u00e9galiste des dogmes, il \u00e9crivait aussi des articles percutants sur un journal bimensuel allemand nomm\u00e9 <em>Die Entscheidung<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Trancher, d\u00e9cider\u2026 C\u2019\u00e9tait en effet cela qui nous est toujours demand\u00e9. Barti avait effectivement pris, aujourd\u2019hui m\u00eame, une importante d\u00e9cision. Mais laquelle? Dans une hom\u00e9lie centr\u00e9e sur la personne de Jean le Baptiste, baptisant dans le Jourdain celui qui allait \u00eatre reconnu fils de Dieu incarn\u00e9 pour l\u2019ensemble de la chr\u00e9tient\u00e9, Otto Karrer avait insist\u00e9 sur la d\u00e9claration de ce proph\u00e8te, un marginal qui se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage:<\/p>\n\n\n\n<p><em>Il faut qu\u2019il croisse et que je diminue!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2013\u00a0Eh bien, mon vieux! poursuivit Barti, pardonne-moi ce sacril\u00e8ge, ou cette comparaison, mais celui qu\u2019il faut maintenant laisser cro\u00eetre, c\u2019est v\u00e9ritablement cet amour entre Santa et toi. Et c\u2019est moi qui dois <em>diminuer<\/em>. Autrement dit, vous laisser les coud\u00e9es franches. Ne pas jouer au conseiller conjugal, ni au rival.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Mais, protesta aussit\u00f4t Aim\u00e9, tu es devenu notre ami \u00e0 tous les deux et tu vas le rester! Nous aurons toujours besoin de ton \u00e9coute, de tes conseils durant cette <em>croissance<\/em>. O\u00f9 que nous soyons demain. Ensemble ou s\u00e9par\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>En r\u00e9ponse \u00e0 ces propos de Barti, Aim\u00e9 lui fit part de ce qu\u2019il \u00e9tait en train d\u2019apprendre avec Santa. C\u2019\u00e9tait effectivement le choc d\u2019un v\u00e9ritable premier amour. Comment cela allait-il se poursuivre? Il n\u2019en savait encore rien et n\u2019\u00e9tait pas enti\u00e8rement conscient des retomb\u00e9es que ce bouleversement allait apporter \u00e0 sa vie de tous les jours. Santa, \u00e9tudiante, allait regagner Vienne tr\u00e8s prochainement. Ils avaient certes promis de s\u2019\u00e9crire. De se revoir d\u00e9j\u00e0 durant les f\u00eates de No\u00ebl et de la nouvelle ann\u00e9e, ici ou m\u00eame \u00e0 Vienne. Mais apr\u00e8s? Allait-il travailler encore longtemps dans cette fabrique de compteurs \u00e0 eau et \u00e0 gaz de l\u2019Obergrundstrasse? Et elle? Lorsqu\u2019elle aura obtenu son bachelor, ou sa licence universitaire, vers quelle activit\u00e9 allait-elle s\u2019orienter, mis \u00e0 part l\u2019enseignement? Elle pourrait compl\u00e9ter ici sa formation avec un \u00abMaster of Arts\u00bb? De toute mani\u00e8re, le vieil adage populaire \u00abLoin des yeux, loin du c\u0153ur\u00bb n\u2019\u00e9tait d\u00e9cid\u00e9ment pas imaginable.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils parlaient encore lorsque la porte de la salle s\u2019ouvrit brusquement. Santa, enchant\u00e9e de sa visite aux chauves-souris, posa par-derri\u00e8re ses mains sur les \u00e9paules d\u2019Aim\u00e9, puis raconta tout ce qu\u2019elle avait vu et appris au sujet de ces \u00e9tranges mammif\u00e8res volants. Puis elle d\u00e9clara, de cette mani\u00e8re directe qui faisait son charme:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013\u00a0 J\u2019ai faim! Que diriez-vous d\u2019un petit souper \u00e0 trois? Par exemple \u00e0 Butthisholz?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Ne dois-tu pas rentrer pour huit heures, et il est d\u00e9j\u00e0 tard? lui r\u00e9pondit Aim\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013\u00a0Qu\u2019importe! r\u00e9pondit-elle. J\u2019ai demand\u00e9 \u00e0 Madame Elfriede une permission exceptionnelle pour ce dimanche et elle me l\u2019a accord\u00e9e\u2026 jusqu\u2019\u00e0 vingt-deux heures. Ma s\u0153ur est aussi au courant.<\/p>\n\n\n\n<p>Santa pr\u00e9cisa encore que Monsieur Studer lui avait recommand\u00e9 la <em>Gasthaus Kreuz<\/em> et que l\u2019une de leurs sp\u00e9cialit\u00e9s locales c\u2019\u00e9tait un gratin de Sp\u00e4tzlis au poireau.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme dans une assembl\u00e9e, la proposition fut agr\u00e9\u00e9e par applaudissements. Barti et Aim\u00e9 \u00e9taient visiblement heureux de pouvoir prolonger ce bel apr\u00e8s-midi d\u2019automne en si agr\u00e9able compagnie. Toujours un peu ailleurs, le s\u00e9minariste n\u2019\u00e9tait-il pas dans une situation semblable \u00e0 celle de ces disciples d\u2019autrefois qui, approchant du village d\u2019Emma\u00fcs, avaient dit \u00e0 celui qui, myst\u00e9rieusement, les accompagnaient:<\/p>\n\n\n\n<p><em>Reste avec nous, car le soir vient et la journ\u00e9e d\u00e9j\u00e0 est avanc\u00e9e.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Ils se lev\u00e8rent et, quittant le promontoire o\u00f9 les toits de la chapelle \u00e9taient encore \u00e9clair\u00e9s par les derniers rayons du soleil, ils regagn\u00e8rent le village de Butthisholz par le m\u00eame chemin que celui par lequel ils \u00e9taient venus. L\u2019Auberge Kreuz \u00e9tait effectivement situ\u00e9e au centre de l\u2019art\u00e8re principale. C\u2019\u00e9tait une haute b\u00e2tisse carr\u00e9e, avec des volets rouges. Ils y entr\u00e8rent et prirent place dans un <em>Dorfegge<\/em> o\u00f9 une table semblait les attendre.<\/p>\n\n\n\n<h6 class=\"wp-block-heading\" id=\"h-la-suite-dans-la-prochaine-edition-du-nbsp-regard-libre\">La suite dans la prochaine \u00e9dition du&nbsp;<em>Regard Libre<\/em>.<\/h6>\n\n\n\n<p><em><a href=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/litterature\/la-nuit-du-gutsch-roman-inedit-episode-7-10\/\">Vers le pr\u00e9c\u00e9den<\/a><a href=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/litterature\/la-nuit-du-gutsch-roman-inedit-episode-6-10\/\">t \u00e9pisode<\/a><\/em><\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Voici la suite du nouveau roman de l\u2019\u00e9crivain suisse Andr\u00e9\u00a0Durussel, publi\u00e9 en primeur dans\u00a0Le Regard Libre\u00a0durant toute l\u2019ann\u00e9e 2024.<\/p>","protected":false},"author":1,"featured_media":522613,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[17],"tags":[972,52,53,561,973,54,55],"class_list":["post-525268","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-litterature","tag-la-nuit-du-gutsch","tag-litterature-francophone","tag-litterature-romande","tag-litterature-suisse","tag-lucerne","tag-roman","tag-roman-feuilleton"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/525268","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=525268"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/525268\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=525268"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=525268"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=525268"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}