{"id":523682,"date":"2024-05-28T06:00:00","date_gmt":"2024-05-28T04:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/leregardlibre.com\/?p=523682"},"modified":"2024-05-28T06:00:00","modified_gmt":"2024-05-28T04:00:00","slug":"la-nuit-du-gutsch-roman-inedit-episode-4-10","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/litterature\/la-nuit-du-gutsch-roman-inedit-episode-4-10\/","title":{"rendered":"\u00abLa nuit du G\u00fctsch\u00bb, roman in\u00e9dit (\u00e9pisode 4\/10)"},"content":{"rendered":"<p class=\"has-drop-cap\"><strong>Voici la suite du nouveau roman de l\u2019\u00e9crivain suisse Andr\u00e9&nbsp;Durussel, publi\u00e9 en primeur dans&nbsp;<em>Le Regard Libre<\/em>&nbsp;durant toute l\u2019ann\u00e9e 2024.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>Les circonstances par lesquelles Aim\u00e9 allait enfin et \u00e0 nouveau rencontrer le s\u00e9minariste Bartim\u00e9e au terme de cette premi\u00e8re ann\u00e9e \u00e0 Lucerne \u00e9taient peut-\u00eatre dues au hasard, comme lors de son voyage d\u2019arriv\u00e9e. Il faut toutefois s\u2019y arr\u00eater un instant et reconna\u00eetre qu\u2019il y a souvent bien plus que le hasard pour gouverner nos destin\u00e9es, de l\u2019enfance jusqu\u2019\u00e0 leur terme. La premi\u00e8re de ces \u00abretrouvailles\u00bb, qui allait par la suite en engendrer d\u2019autres et sceller une v\u00e9ritable amiti\u00e9, ce fut pr\u00e9cis\u00e9ment au Waldst\u00e4tterhof, un certain dimanche soir de fin octobre qu\u2019elle eut lieu. Attabl\u00e9 parmi un petit groupe de jeunes \u00e9tudiantes et \u00e9tudiants, ou du moins qui paraissaient tels, Barti avait bient\u00f4t rep\u00e9r\u00e9, de dos, la personne d\u2019Aim\u00e9 qui, un peu plus loin, lisait le <em>Nebelspalter<\/em> apr\u00e8s avoir mang\u00e9. Se levant en s\u2019excusant un instant aupr\u00e8s de son groupe, il s\u2019approcha et posa sa main sur l\u2019\u00e9paule de son ami:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Aim\u00e9! Quel plaisir et quelle surprise de te retrouver ici! Je voulais toujours t\u2019\u00e9crire, ou te t\u00e9l\u00e9phoner, mais je n\u2019osais pas le faire \u00e0 ta fabrique\u2026 L\u2019\u00e9t\u00e9 a pass\u00e9 trop vite. Comment vas-tu apr\u00e8s cette \u00absaison en enfer\u00bb, comme l\u2019\u00e9crivait autrefois Arthur Rimbaud?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Je vais bien, tr\u00e8s bien m\u00eame, r\u00e9pondit aussit\u00f4t Aim\u00e9. Sauf que je me sens parfois un peu seul, bien que parfaitement int\u00e9gr\u00e9, non seulement dans mon entreprise, mais aussi dans cette ville et cette r\u00e9gion que j\u2019aime de plus en plus\u2026 Bref, je m\u2019urbanise\u2009!<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est ainsi que cette reprise de contact s\u2019engagea. Cette \u00ab\u2009saison en enfer\u2009\u00bb, c\u2019\u00e9tait bien s\u00fbr un trait d\u2019humour de la part de Barti, non pour se pr\u00e9valoir d\u2019un savoir livresque sup\u00e9rieur \u00e0 celui de son ami qui, certainement, ignorait encore tout de ce nomm\u00e9 Rimbaud, mais parce que cette allusion (ou cette m\u00e9taphore) lui plaisait\u2009: l\u2019enfer, c\u2019\u00e9tait pour lui la vie en usine. Or, ce soir-l\u00e0, il tenait surtout \u00e0 signaler \u00e0 Aim\u00e9 qu\u2019un cin\u00e9ma de Lucerne allait prochainement passer une \u0153uvre d\u2019un grand romancier fran\u00e7ais adapt\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9cran et qu\u2019il ne fallait en aucun cas manquer cet \u00e9v\u00e9nement. Ils d\u00e9cid\u00e8rent ainsi de se retrouver lors de cette future occasion, puis d\u2019en reparler plus tard, ici au Waldst\u00e4tterhof ou ailleurs. Barti s\u2019excusa ensuite de devoir rejoindre la table o\u00f9 ils discutaient d\u2019un projet eccl\u00e9siastique, celui de la cr\u00e9ation d\u2019un \u00e9ventuel Conseil synodal des Jeunes, ou <em>Jugendkirchenrat<\/em> en allemand, ce qui n\u2019avait rien \u00e0 voir avec les rats, pr\u00e9cisa-t-il. Il promit d\u2019adresser par un prochain courrier \u00e0 Aim\u00e9 toutes les pr\u00e9cisions au sujet de ce film tir\u00e9 d\u2019un roman de Fran\u00e7ois Mauriac et ils se quitt\u00e8rent\u2009:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Ciao, Aim\u00e9\u2009! Et bonne semaine parmi tes compteurs \u00e0 eau et \u00e0 gaz.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Bonne semaine \u00e0 toi aussi, Barti. Cela m\u2019a fait tr\u00e8s plaisir de te retrouver.<\/p>\n\n\n\n<p>Selon le proverbe\u2009: \u00ab\u2009il faut battre le fer pendant qu\u2019il est chaud\u2009\u00bb, voici ce qu\u2019\u00e9crivit \u00e0 Aim\u00e9 le s\u00e9minariste\u2009:<\/p>\n\n\n\n<p><em>Cher ami,<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>A la suite de notre br\u00e8ve rencontre de l\u2019autre soir, voici les pr\u00e9cisions promises. Il s\u2019agit d\u2019un film du r\u00e9alisateur fran\u00e7ais Georges Franju, intitul\u00e9 \u00ab\u2009Th\u00e9r\u00e8se Desqueyroux\u2009\u00bb, un drame tir\u00e9 d\u2019un roman \u00e9ponyme de Fran\u00e7ois Mauriac \u00e9crit en 1927, un \u00e9crivain fran\u00e7ais dont j\u2019ai lu presque toute l\u2019\u0153uvre, sauf celle de pol\u00e9miste et journaliste durant le r\u00e8gne du G\u00e9n\u00e9ral de Gaulle. Dans le pays des Landes bordelaises, Th\u00e9r\u00e8se, l\u2019h\u00e9ro\u00efne, se trouve prisonni\u00e8re d\u2019un mariage sans v\u00e9ritable amour et va tenter d\u2019empoisonner son mari\u2026 Mais je ne vais pas te d\u00e9voiler ici la suite\u2009! On en reparlera apr\u00e8s avoir vu ce film. Tes impressions de spectateur \u00ab\u2009neutre\u2009\u00bb seront pour moi pr\u00e9cieuses et bienvenues. Alors, \u00e0 tr\u00e8s bient\u00f4t,<br>Bartim\u00e9e<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>La lettre contenait aussi, en annexe, l\u2019horaire du cin\u00e9ma de la Pilatusstrasse et les dates de projection de <em>Th\u00e9r\u00e8se Desqueyroux<\/em> en novembre, cela avec une affichette o\u00f9 le nom de l\u2019actrice principale figurait en haut \u00e0 gauche.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme pour les salles de concert, Aim\u00e9 n\u2019\u00e9tait pas un habitu\u00e9 de celles dites \u00ab\u2009obscures\u2009\u00bb. Non par d\u00e9sint\u00e9r\u00eat pour le cin\u00e9ma en g\u00e9n\u00e9ral, mais plus simplement parce que, jusqu\u2019\u00e0 sa r\u00e9cente venue \u00e0 Lucerne, il avait v\u00e9cu son enfance, puis son adolescence, loin des centres. La notion de culture avait \u00e9t\u00e9 pour lui, comme pour son entourage, celle des champs et des jardins potagers tout d\u2019abord. Lors de son apprentissage, il avait certes d\u00e9couvert le monde de l\u2019industrie des machines, l\u00e0 o\u00f9 l\u2019on tentait maintenant de d\u00e9velopper une certaine \u00ab\u2009culture d\u2019entreprise\u2009\u00bb, mais avant tout tributaire d\u2019aspects \u00e9conomiques prioritaires et de rentabilit\u00e9. S\u2019il n\u2019\u00e9tait pas entr\u00e9 dans la salle de cin\u00e9ma de la Pilatusstrasse jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui, c\u2019\u00e9tait aussi et surtout parce que la plupart des films \u00e0 l\u2019affiche \u00e9taient des thrillers, ou des com\u00e9dies anglo-saxonnes sous-titr\u00e9es qui ne l\u2019int\u00e9ressaient pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Conform\u00e9ment \u00e0 ce qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 convenu, la soir\u00e9e \u00ab\u2009Cin\u00e9ma\u2009\u00bb autour de <em>Th\u00e9r\u00e8se Desqueyroux<\/em> eut lieu un certain vendredi soir de novembre. Barti, tr\u00e8s attentionn\u00e9 et attentif, guettait son ami dans le hall et il avait d\u00e9j\u00e0 pris deux billets, parmi les places encore disponibles. Durant la projection, de m\u00eame qu\u2019\u00e0 l\u2019entracte, puis au terme de la projection, si \u00e9tonnant que cela puisse para\u00eetre, ils n\u2019\u00e9chang\u00e8rent que quelques mots\u2009:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Il faut maintenant laisser d\u00e9canter tout cela, finit par dire Barti. C\u2019est comme apr\u00e8s un concert, nos impressions doivent parvenir au centre de nous-m\u00eames avant de pouvoir en disserter valablement. Je crois qu\u2019un drame d\u2019une telle ampleur l\u2019exige.<\/p>\n\n\n\n<p>Or, ils \u00e9taient encore avec Th\u00e9r\u00e8se sur la route de Villandraut\u2026 Cette Th\u00e9r\u00e8se qui d\u00e9clarait\u2009:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Ce n\u2019est pas la ville de pierres que je ch\u00e9ris, ni les conf\u00e9rences, ni les mus\u00e9es. C\u2019est la for\u00eat vivante qui s\u2019y agite, celle qui creuse des passions plus forcen\u00e9es qu\u2019aucune temp\u00eate.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Aim\u00e9 se rangea \u00e0 l\u2019avis de son ami. Cette for\u00eat vivante, celle qui creuse des passions, avait \u00e9trangement pris pour lui quelque chose de pr\u00e9monitoire. Ils se quitt\u00e8rent ainsi, fixant d\u2019un commun accord le dimanche suivant \u00e0 dix-sept heures au Waldst\u00e4tterhof leur prochain rendez-vous. Onze coups sonn\u00e8rent au clocher de la Lukaskirche. Les rues de la ville \u00e9taient silencieuses et le Lindengarten plong\u00e9 dans la nuit, comme les pins de la for\u00eat d\u2019Argelouse\u2026 ou celle de la G\u00fctschwald qui veillait sur la cit\u00e9 endormie.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce dimanche-l\u00e0, Aim\u00e9 \u00e9tait all\u00e9 marcher en direction d\u2019Horw, d\u00e9couvrant, derri\u00e8re la petite for\u00eat de l\u2019Eichwald que l\u2019on voyait depuis l\u2019usine, les casernes militaires, ainsi que la grande plaine de l\u2019Allmend, presque semblable \u00e0 celle de Thoune o\u00f9 il avait autrefois accompli son \u00e9cole militaire. A l\u2019heure convenue, il accueillit Barti dans ce restaurant de la Zentralstrasse, celui qui allait devenir leur lieu de rendez-vous mensuel privil\u00e9gi\u00e9. L\u2019homme, comme l\u2019animal, est en effet un \u00eatre rituel, parce que les rites r\u00e9g\u00e9n\u00e8rent l\u2019\u00e2me. Ce sont des jalons qu\u2019il plante ainsi dans la fuite de ses jours, de ses mois et de ses ann\u00e9es. Les uns pour jouer aux cartes, d\u2019autres pour se retrouver entre couples du m\u00eame \u00e2ge ou entre c\u00e9libataires, membres d\u2019une m\u00eame amicale ou d\u2019un club sportif, retrait\u00e9s d\u2019une m\u00eame entreprise.<em>&nbsp;\u2013&nbsp;Suite&nbsp;p.&nbsp;62<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Aim\u00e9 avoua d\u2019embl\u00e9e \u00e0 Barti la raison pour laquelle il avait \u00e9t\u00e9 peu loquace au cin\u00e9ma. Il avait eu une journ\u00e9e professionnellement charg\u00e9e et pleine d\u2019impr\u00e9vus ce vendredi-l\u00e0, \u00e0 laquelle s\u2019\u00e9tait encore ajout\u00e9e une s\u00e9ance avec la Commission paritaire de l\u2019entreprise, s\u00e9ance qui s\u2019\u00e9tait prolong\u00e9e bien apr\u00e8s l\u2019heure de fermeture officielle de l\u2019usine. Mais il avait beaucoup appr\u00e9ci\u00e9 ce film et se r\u00e9jouissait d\u2019\u00e9changer maintenant des impressions \u00ab\u2009d\u00e9cant\u00e9es\u2009\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour sa part, cela avait tout d\u2019abord fait remonter \u00e0 la surface des ambiances et des climats qu\u2019il croyait avoir oubli\u00e9s. Ainsi cette certaine image, issue de son milieu rural, de personnes bien situ\u00e9es, mod\u00e8les de r\u00e9ussite sociale et tr\u00e8s affables, mais qui sortent tr\u00e8s vite leurs griffes lorsque l\u2019on tente de s\u2019opposer \u00e0 leurs id\u00e9es. Ou encore \u00e0 ces familles dont la r\u00e9putation et l\u2019honneur ont \u00e9t\u00e9 gravement endommag\u00e9s par des affaires de m\u0153urs qu\u2019il fallait absolument cacher avant qu\u2019elles ne se propagent dans le village et dans la r\u00e9gion tout enti\u00e8re. Dans ce contexte, cette empoisonneuse, prisonni\u00e8re du huis clos conjugal, si admirablement repr\u00e9sent\u00e9e par l\u2019actrice Emmanuelle Riva, l\u2019avait absolument envo\u00fbt\u00e9, tandis que Philippe Noiret, dans le r\u00f4le de Bernard, l\u2019avait moins convaincu. Ce dernier avait d\u00e9clar\u00e9 \u00e0 sa femme qu\u2019il importait d\u00e9sormais beaucoup, pour l\u2019honneur du nom de sa famille et dans l\u2019int\u00e9r\u00eat de leur fille Marie, <em>qu\u2019on les v\u00eet ensemble lors de mariages ou d\u2019ensevelissements.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Pour Barti, s\u2019il avait beaucoup appr\u00e9ci\u00e9 ce film de Georges Franju, c\u2019\u00e9tait surtout par le soin avec lequel ce r\u00e9alisateur avait respect\u00e9 les dialogues originaux des personnages romanesques cr\u00e9\u00e9s par Mauriac. Particuli\u00e8rement au sujet des reparties de cette Th\u00e9r\u00e8se, qui fumait d\u00e9cid\u00e9ment beaucoup\u2026 mais avec combien d\u2019\u00e9l\u00e9gance. Il avait aussi appris r\u00e9cemment que Mauriac lui-m\u00eame, \u00e0 deux reprises et dans sa septante-septi\u00e8me ann\u00e9e, avait assist\u00e9 au tournage de ce film tir\u00e9 de son roman de mille neuf cent vingt-sept. Durant le printemps mille neuf cent soixante-deux, il avait m\u00eame re\u00e7u, dans sa propri\u00e9t\u00e9 d\u2019\u00e9t\u00e9 de Malagar, le cin\u00e9aste accompagn\u00e9 des deux acteurs principaux\u2009: Emmanuelle Rivaz et Philippe Noiret. Comme dans le roman, le r\u00e9alisateur de ce film avait ainsi laiss\u00e9 une place pour les pens\u00e9es des spectateurs, sans vouloir toujours tout expliquer\u2009:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Rien n\u2019est jamais ferm\u00e9 ni d\u00e9finitif dans les romans de Fran\u00e7ois Mauriac. Il y a toujours une fente par o\u00f9 peut s\u2019infiltrer la gr\u00e2ce, pr\u00e9cisa encore Barti \u00e0 son interlocuteur\u2009: cette lumi\u00e8re qui vient d\u2019ailleurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Il ajouta que Mauriac avait voulu donner une suite, ou une derni\u00e8re chance, \u00e0 Th\u00e9r\u00e8se. Ce roman s\u2019intitulait\u2009\u00ab\u2009La fin de la nuit\u2009\u00bb. Il avait \u00e9t\u00e9 \u00e9crit huit ann\u00e9es apr\u00e8s le premier, alors que l\u2019\u00e9crivain et acad\u00e9micien passait la f\u00eate de l\u2019Epiphanie \u00e0 Rome, au d\u00e9but de janvier 1935.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce mot de \u00ab\u2009gr\u00e2ce\u2009\u00bb qui <em>s\u2019infiltre<\/em> avait surpris Aim\u00e9. Il demanda alors \u00e0 Barti\u2009:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Peux-tu me dire ce qu\u2019est la gr\u00e2ce\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Ah\u2009! Tu le sais peut-\u00eatre d\u00e9j\u00e0, r\u00e9pondit Barti. Ce mot \u00ab\u2009gr\u00e2ce\u2009\u00bb poss\u00e8de plusieurs interpr\u00e9tations diff\u00e9rentes. Il y a par exemple la beaut\u00e9, le charme d\u2019une personne, d\u2019un objet ou d\u2019un style. En termes juridiques, c\u2019est aussi celui de la remise d\u2019une peine \u00e0 un condamn\u00e9 par un chef d\u2019Etat. Mais chez Mauriac, il entend surtout par l\u00e0 une aide surnaturelle, une faveur absolument gratuite accord\u00e9e par Dieu en vue du salut de ses cr\u00e9atures vivantes. Autrement dit, une forme de pardon. Mais, rassure-toi, je ne vais pas entrer maintenant dans toute la complexit\u00e9 th\u00e9ologique que cette notion de gr\u00e2ce entra\u00eene chez l\u2019homme p\u00e9cheur, surtout en fonction de ce c\u00e9l\u00e8bre \u00ab\u2009p\u00e9ch\u00e9 originel\u2009\u00bb qui demanderait \u00e0 lui seul encore beaucoup d\u2019autres explications\u2026 Bref, si tu veux, et pour conclure, c\u2019est donc la gr\u00e2ce elle-m\u00eame qui rend notre libert\u00e9 vraiment libre.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Gr\u00e2ce \u00e0 toi, me voici d\u00e9sormais plus au clair, r\u00e9pondit Aim\u00e9. Je n\u2019avais pas encore compris tout cela jusqu\u2019\u00e0 ce jour.<\/p>\n\n\n\n<p>La discussion s\u2019\u00e9tait encore poursuivie sur d\u2019autres aspects et d\u00e9tails du film qu\u2019ils avaient r\u00e9cemment d\u00e9couvert ensemble. Ils se promirent de se tenir mutuellement au courant lorsqu\u2019une nouvelle adaptation cin\u00e9matographique d\u2019un roman serait \u00e0 l\u2019affiche. Puis ils se quitt\u00e8rent devant l\u2019\u00e9tablissement.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019hiver, <em>saison propice<\/em> selon le po\u00e8te St\u00e9phane Mallarm\u00e9, s\u2019installa alors dans la r\u00e9gion. Il y eut m\u00eame, un matin, quelques flocons qui se pos\u00e8rent dans les all\u00e9es du Lindengarten, mais ils disparurent durant l\u2019apr\u00e8s-midi de la m\u00eame journ\u00e9e \u00e0 cause du foehn. Puis les vitrines, les rues principales et les places s\u2019illumin\u00e8rent les unes apr\u00e8s les autres en vue des f\u00eates de fin d\u2019ann\u00e9e, car No\u00ebl approchait.<\/p>\n\n\n\n<p>Un soir, lorsqu\u2019il se rendait \u00e0 pied en suivant la Bruchstrasse \u00e0 son h\u00f4tel-pension, Aim\u00e9 fut brusquement surpris et effray\u00e9 par trois hommes v\u00eatus de noir qui d\u00e9bouch\u00e8rent en courant d\u2019une ruelle perpendiculaire, faisant claquer leur fouet, puis disparurent \u00e0 nouveau dans la nuit\u2026 Hold-up, attentat, cambriolage manqu\u00e9\u2009? Que fallait-il penser de cela\u2009? Ce fut Jakob L\u00e4tsch qui, un quart d\u2019heure plus tard, lui donna la clef de cette myst\u00e9rieuse apparition nocturne. Il s\u2019agissait tout simplement des <em>Geisslechl\u00f6pfer<\/em> qui accompagnaient un saint Nicolas v\u00eatu de rouge, ces \u00ab\u2009P\u00e8res Fouettards\u2009\u00bb, comme on les nomme en fran\u00e7ais, car l\u2019on \u00e9tait aujourd\u2019hui le 6 d\u00e9cembre, une f\u00eate d\u2019origine m\u00e9di\u00e9vale r\u00e9pandue dans toute l\u2019Europe centrale. Nicolas de Myre, ou Nicolas de Bari, naquit \u00e0 Patare vers l\u2019an deux cent septante de notre \u00e8re, dans ce pays qui est la Turquie actuelle. Il fut ordonn\u00e9 \u00e9v\u00eaque \u00e0 la suite de son oncle vers l\u2019an 300 et d\u00e9c\u00e9da \u00e0 Myre en l\u2019an 345. Certains historiens suppos\u00e8rent m\u00eame qu\u2019il aurait assist\u00e9 au premier concile de Nic\u00e9e en l\u2019an 325. Mais Jakob L\u00e4tsch sugg\u00e9ra \u00e0 Aim\u00e9 de demander \u00e0 son s\u00e9minariste Bartim\u00e9e plus de pr\u00e9cisions au sujet de ce saint Nicolas\u2009:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Je ne suis pas tr\u00e8s vers\u00e9 dans l\u2019hagiographie\u2026 mais plut\u00f4t dans les parapluies\u2009!<\/p>\n\n\n\n<p>Cette boutade mit en joie toute l\u2019assistance. Il fut ainsi d\u00e9cid\u00e9, s\u00e9ance tenante, de marquer aussi cette f\u00eate ici, aux Drei K\u00f6nige. Martha apporta des verres et tous trinqu\u00e8rent avec des nombreux <em>Prost<\/em> \u00e0 la m\u00e9moire de cet \u00e9v\u00eaque, cela avec une bi\u00e8re de la brasserie Eichhof.<\/p>\n\n\n\n<p>Environ deux semaines plus tard, mettant \u00e0 profit quelques jours de cong\u00e9 bienvenus [La Saint-Etienne, ou Stephanstag, qui tombait le vingt-six d\u00e9cembre, \u00e9tait un jour f\u00e9ri\u00e9], Aim\u00e9 \u00e9tait retourn\u00e9 pour la premi\u00e8re fois, non sans une certaine appr\u00e9hension, l\u00e0 o\u00f9 il avait \u00e9t\u00e9 plac\u00e9 autrefois et v\u00e9cu son enfance et sa scolarit\u00e9. Il avait \u00e9t\u00e9 surpris de constater que cette page \u00e9tait d\u00e9cid\u00e9ment tourn\u00e9e, pour ses parents adoptifs comme pour lui. On avait certes \u00e9prouv\u00e9 du plaisir \u00e0 le recevoir et \u00e0 l\u2019accueillir. Il leur avait offert une sp\u00e9cialit\u00e9 lucernoise en provenance d\u2019une confiserie de la Pilatusstrasse, sous la forme d\u2019une bo\u00eete comptant neuf petites Wassert\u00fcrmli en chocolat aux noisettes. On l\u2019avait compliment\u00e9\u2009:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Tu as bonne mine\u2009!<\/p>\n\n\n\n<p>Or, Aim\u00e9 n\u2019\u00e9tait plus d\u00e9sormais leur interm\u00e9diaire ou leur porte-parole, voire leur confident, celui qui aplanissait autrefois les fr\u00e9quentes tensions qui surgissaient souvent entre eux. Son r\u00f4le de m\u00e9diateur (ou de passeur) \u00e9tait achev\u00e9. De plus, ce couple avait vieilli. Comme les cailloux dans les rivi\u00e8res, les angles de leur caract\u00e8re respectif s\u2019\u00e9taient aussi arrondis. Sa chambre \u00e9tait certes la m\u00eame, mais elle parut petite \u00e0 Aim\u00e9, froide et peu confortable. \u00c9tait-ce l\u00e0 ce m\u00eame syndrome de la ch\u00e8vre de Monsieur S\u00e9guin, celui qui avait surgi devant ses yeux lors de son ascension du Pilate avec Albert Durand\u2009? Peut-\u00eatre\u2009? L\u2019enclos n\u2019\u00e9tait pas le m\u00eame, mais il \u00e9tait d\u00e9sormais inutile. Il avait aussi revu quelques amis et connaissances lors de ce bref s\u00e9jour, mais sa vraie vie \u00e9tait d\u00e9sormais ailleurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Le deuxi\u00e8me jour de janvier \u00e0 l\u2019aube, il avait ainsi retrouv\u00e9 avec plaisir son bureau vitr\u00e9 dans la grande halle des machines de l\u2019usine, avec son odeur caract\u00e9ristique d\u2019huile de d\u00e9colletage et de cuir. Il avait rev\u00eatu une blouse de travail neuve portant le sigle de l\u2019entreprise, fournie pour la premi\u00e8re fois aux cadres et contrema\u00eetres par la direction de la fabrique. Dehors, c\u2019\u00e9tait toujours l\u2019hiver, celui qui avait d\u00e9but\u00e9 \u00e0 mi-novembre et qui allait se poursuivre avec des temp\u00e9ratures inhabituellement tr\u00e8s basses<sub>,<\/sub> jusqu\u2019au mois de mars. On entendit alors parler de <em>Seegfr\u00f6rni<\/em>, parce que les lacs de Zurich et de Constance s\u2019\u00e9taient finalement recouverts d\u2019une couche de glace assez \u00e9paisse pour pouvoir y d\u00e9ambuler sans risque, m\u00eame avec des v\u00e9hicules.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut peut-\u00eatre relever ici un autre \u00e9v\u00e9nement, inhabituel pour Aim\u00e9, dont il avait \u00e9t\u00e9 le t\u00e9moin \u00e0 la gare de Lucerne, lorsqu\u2019il avait pris le train pour son bref s\u00e9jour en terre francophone. Il y avait l\u00e0 une cohorte impressionnante d\u2019hommes charg\u00e9s de nombreuses valises pleines \u00e0 craquer. Ils montaient tous dans un train en direction de Milan et rentraient dans leur pays pour les f\u00eates. Il s\u2019agissait en effet de saisonniers, ou \u00ab\u2009stagionali\u2009\u00bb qui avaient pass\u00e9 neuf mois en Suisse sur des chantiers de construction ou dans l\u2019agriculture, plus rarement dans des usines, selon les dispositions d\u2019un c\u00e9l\u00e8bre \u00ab\u2009Permis A\u2009\u00bb qui ne sera aboli qu\u2019en l\u2019an deux mille deux. Ce permis de s\u00e9jour temporaire permettait ainsi de travailler en Suisse durant neuf mois seulement, mais sans la famille. Ces frontaliers rentraient ainsi chez eux, mais ils n\u2019\u00e9taient pas riches\u2026 Or, l\u2019une de leurs valises s\u2019\u00e9tait ouverte sur le quai et avait laiss\u00e9 \u00e9chapper son pr\u00e9cieux contenu. C\u2019\u00e9taient des boulets de charbon, un combustible devenu rare en France et en Italie qu\u2019ils exportaient ainsi pour chauffer leur maison durant la suite de cet hiver particuli\u00e8rement rigoureux.<\/p>\n\n\n\n<h6 class=\"wp-block-heading\" id=\"h-la-suite-dans-la-prochaine-edition-du-regard-libre\">La suite dans la prochaine \u00e9dition du <em>Regard Libre<\/em>.<\/h6>\n\n\n\n<p><em><a href=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/litterature\/la-nuit-du-gutsch-roman-inedit-3-10\/\">Vers le pr\u00e9c\u00e9dent \u00e9pisode<\/a><\/em><\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Voici la suite du nouveau roman de l\u2019\u00e9crivain suisse Andr\u00e9 Durussel, publi\u00e9 en primeur dans Le Regard Libre durant toute l\u2019ann\u00e9e 2024.<\/p>","protected":false},"author":1,"featured_media":522613,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[17],"tags":[972,52,53,561,973,54,55],"class_list":["post-523682","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-litterature","tag-la-nuit-du-gutsch","tag-litterature-francophone","tag-litterature-romande","tag-litterature-suisse","tag-lucerne","tag-roman","tag-roman-feuilleton"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/523682","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=523682"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/523682\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=523682"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=523682"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=523682"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}