{"id":523343,"date":"2024-05-05T06:00:00","date_gmt":"2024-05-05T04:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/leregardlibre.com\/?p=523343"},"modified":"2024-05-05T06:00:00","modified_gmt":"2024-05-05T04:00:00","slug":"la-nuit-du-gutsch-roman-inedit-3-10","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/litterature\/la-nuit-du-gutsch-roman-inedit-3-10\/","title":{"rendered":"\u00abLa nuit du G\u00fctsch\u00bb, roman in\u00e9dit (3\/10)"},"content":{"rendered":"<p class=\"has-drop-cap\"><strong>Voici la suite du nouveau roman de l\u2019\u00e9crivain suisse Andr\u00e9 Durussel, publi\u00e9 en primeur dans <em>Le Regard Libre<\/em> durant toute l\u2019ann\u00e9e 2024.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>A quelque temps de l\u00e0, Aim\u00e9 se souvint de cette maison de Tribschen, entrevue lors de son ascension au Pilate. Un samedi apr\u00e8s-midi, il s\u2019y rendit \u00e0 v\u00e9lo en longeant le lac par le Quai des Alpes, o\u00f9 se trouvent les bains publics et la plage, puis des terrains de sport. Au d\u00e9tour d\u2019une petite for\u00eat, l\u2019imposante b\u00e2tisse avait surgi entre les arbres. On atteignait le perron d\u2019entr\u00e9e apr\u00e8s avoir travers\u00e9 une cour de gravier bord\u00e9e de massifs d\u2019hortensias. Comme dans tous les mus\u00e9es, il y avait un gardien. C\u2019\u00e9tait une dame \u00e2g\u00e9e qui se tenait dans une sorte de loge vitr\u00e9e, \u00e0 gauche de l\u2019entr\u00e9e principale. Elle d\u00e9livra \u00e0 Aim\u00e9 un petit ticket jaune, en contrepartie de l\u2019\u00e9molument per\u00e7u.<\/p>\n\n\n\n<p>La premi\u00e8re pi\u00e8ce n\u2019\u00e9tait pas tr\u00e8s grande. C\u2019\u00e9tait l\u00e0 que s\u00e9journait parfois le chef d\u2019orchestre austro-hongrois Hans Richter. Ce dernier avait connu Wagner lorsqu\u2019il \u00e9tait \u00e2g\u00e9 de vingt-trois ans, alors que Wagner avait d\u00e9j\u00e0 d\u00e9pass\u00e9 la cinquantaine et aurait pu \u00eatre son p\u00e8re. C\u2019est \u00e0 Hans Richter que Wagner avait confi\u00e9 la direction du \u00abRing\u00bb, \u00e0 Bayreuth en 1876, quatre ann\u00e9es apr\u00e8s ses ann\u00e9es lucernoises. La pi\u00e8ce suivante communiquait directement avec le grand salon o\u00f9 tr\u00f4nait un grand piano \u00c9rard. Partout des portraits du Ma\u00eetre, et m\u00eame des photographies sign\u00e9es Nadar, o\u00f9 il posait assis, ainsi qu\u2019une autre o\u00f9 Wagner, debout derri\u00e8re sa seconde \u00e9pouse, avec une main pos\u00e9e sur son \u00e9paule, la regardait intens\u00e9ment. C\u2019\u00e9tait en effet en date du 6 juin 1869 que naissait \u00e0 Tribschen le second enfant de Cosima von B\u00fclow, con\u00e7u avec Richard Wagner. Ils le pr\u00e9nomm\u00e8rent Siegfried. Les parents avaient tenu cette naissance secr\u00e8te durant une ann\u00e9e, avant qu\u2019ils ne fussent officiellement mari\u00e9s le 25 ao\u00fbt 1870. Wagner avait lou\u00e9 cette belle propri\u00e9t\u00e9 d\u00e8s l\u2019ann\u00e9e 1866, et jusqu\u2019en 1872, \u00e0 un nomm\u00e9 Walter Am Rhyn, puis toute la famille avait regagn\u00e9 Bayreuth. Cosima \u00e9tait la fille de Franz Liszt, un autre grand compositeur de cette \u00e9poque. Elle avait vingt-quatre ann\u00e9es de moins que Wagner. Sur une table, prot\u00e9g\u00e9e par une vitre, il y avait la partition originale de la \u00abSiegfried-Idyll\u00bb, cette \u0153uvre que le ma\u00eetre des lieux avait compos\u00e9e pour le trente-troisi\u00e8me anniversaire de Cosima. La premi\u00e8re ex\u00e9cution publique avait eu lieu le jour de No\u00ebl de l\u2019an 1870, sur les escaliers int\u00e9rieurs de cette maison de Tribschen. Pr\u00e9curseur d\u2019un art \u00abtotal\u00bb et, peut-\u00eatre m\u00eame du mouvement \u00abBauhaus\u00bb en Allemagne, Richard Wagner, cet ami du roi Louis II de Bavi\u00e8re et de Friedrich Nietzsche, \u00e9tait une personnalit\u00e9 tumultueuse et fi\u00e8re, porteuse d\u2019un formidable \u00e9lan cr\u00e9ateur, mais poursuivi par des soucis mat\u00e9riels r\u00e9currents et un certain antis\u00e9mitisme, courant en ce dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle dans la soci\u00e9t\u00e9 europ\u00e9enne.<\/p>\n\n\n\n<p>Toutes ces notions historiques et culturelles \u00e9taient autant de d\u00e9couvertes pour Aim\u00e9. La visite de ce mus\u00e9e lui permit, pour la premi\u00e8re fois, de mesurer les immenses lacunes de sa formation scolaire et professionnelle, confront\u00e9 ainsi \u00e0 la vie d\u2019un compositeur d\u2019autrefois. Au retour, sur le chemin o\u00f9 il poussait son v\u00e9lo, tout entier absorb\u00e9 dans ses pens\u00e9es, Aim\u00e9 croisa un homme \u00e2g\u00e9, v\u00eatu d\u2019un manteau noir et accompagn\u00e9 de deux chiens. Il portait un b\u00e9ret basque, une coiffure inhabituelle \u00e0 Lucerne. Ce n\u2019\u00e9tait certes pas le grand chapeau \u00e0 la Wotan de Wagner, mais il y avait une certaine ressemblance, surtout dans la forme du menton du promeneur. Peut-\u00eatre que cet inconnu, qui se dirigeait vers Tribschen, revenait d\u2019une visite dans la vieille ville, un ouvrage de Friedrich von Schiller soigneusement gliss\u00e9 sur son c\u0153ur? Ainsi cette \u00abOde \u00e0 la Joie\u00bb, po\u00e8me \u00e9crit par Schiller en 1785. Or, pour Aim\u00e9, cette ode ne prendra tragiquement son v\u00e9ritable sens qu\u2019au terme de ce r\u00e9cit:<\/p>\n\n\n\n<p><em>Joie, belle \u00e9tincelle divine<\/em><br><em>Fille des champs \u00e9lys\u00e9ens<\/em><br><em>nous entrons, ivres de feu<\/em><br><em>dans ton sanctuaire c\u00e9leste.<\/em><br><em>Tes charmes rassemblent<\/em><br><em>ce qui habituellement nous divise<\/em><br><em>et nous devenons fr\u00e8res et s\u0153urs<\/em><br><em>sous la douceur de ton aile.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Aim\u00e9, un peu songeur, regagna la ruelle du Steinhof, remisa soigneusement son v\u00e9lo dans le petit couvert attenant \u00e0 l\u2019immeuble. A qui raconter tout cela\u2009? Avec qui partager ses propres impressions\u2009? Peut-\u00eatre avec Barti, mais il ne savait pas encore o\u00f9, ni comment l\u2019atteindre ou le retrouver.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">*<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9t\u00e9 \u00e9tait maintenant bien install\u00e9 et Aim\u00e9 poursuivit ses explorations \u00e0 v\u00e9lo. Non plus d\u2019une mani\u00e8re trop syst\u00e9matique, mais avec cette part laiss\u00e9e \u00e0 l\u2019impr\u00e9vu, selon les pr\u00e9ceptes d\u2019Albert Durand au Pilate. C\u2019est ainsi qu\u2019il se dirigea, un beau dimanche, du c\u00f4t\u00e9 de Rothenburg, sans trop savoir o\u00f9 il allait. On \u00e9tait au d\u00e9but de juillet et il faisait tr\u00e8s chaud. Il prit, au nord, la direction d\u2019Hildisrieden puis, descendant en direction d\u2019un lac, il fut intrigu\u00e9 par une pierre dress\u00e9e au bord de la route\u2009:<\/p>\n\n\n\n<p><em>Hier hat Winkelried\u2026.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Ce nom lui rappela les le\u00e7ons d\u2019histoire suisse d\u2019autrefois. Il \u00e9tait donc proche de Sempach et du champ o\u00f9 \u00e9taient tomb\u00e9s autrefois, le 9 juillet 1386, au terme d\u2019une \u00e2pre et d\u00e9cisive bataille, ce h\u00e9ros national pr\u00e9nomm\u00e9 Arnold, ainsi que le duc L\u00e9opold III \u00e0 la t\u00eate des troupes des Habsbourg, venues non seulement de Brugg, mais d\u2019Argovie, de Thurgovie, du Tyrol, et m\u00eame d\u2019Alsace\u2026 Il faut dire que cela avait mal commenc\u00e9 vers la fin de l\u2019ann\u00e9e 1385 d\u00e9j\u00e0, malgr\u00e9 une sorte de tr\u00eave intervenue le 21 f\u00e9vrier 1386, qui ne dura que jusqu\u2019en juin de la m\u00eame ann\u00e9e. Voulant probablement \u00e9viter un affrontement avec les Conf\u00e9d\u00e9r\u00e9s de Zurich, tout en contr\u00f4lant la r\u00e9gion lucernoise, L\u00e9opold III encercla tout d\u2019abord Willisau durant une semaine. La bourgade finit par se rendre, puis il se dirigea avec sa cavalerie du c\u00f4t\u00e9 de Sempach. De leur c\u00f4t\u00e9, les troupes conf\u00e9d\u00e9r\u00e9es, venues de Lucerne, d\u2019Uri, de Schwyz et d\u2019Unterwald, mais sans celles de Zurich, firent aussi mouvement vers Sempach, sans envisager un affrontement direct. Or, les deux arm\u00e9es se rencontr\u00e8rent. La cavalerie habsbourgeoise ne s\u2019y attendait pas. Un vent de panique saisit ces hommes, suffocant dans leurs lourdes armures. Allait-on se battre ici, ou continuer en direction de Sursee, sur un terrain mieux adapt\u00e9 pour eux? Les chevaliers mirent pied \u00e0 terre les uns apr\u00e8s les autres, on \u00e9loigna les chevaux avec l\u2019un des leurs pour les garder et, brusquement, l\u2019affrontement direct entre lances, hallebardes et massues ennemies se d\u00e9clencha l\u00e0, cr\u00e9pitant comme un \u00e9clair dans un ciel trop bleu\u2026 Soixante Conf\u00e9d\u00e9r\u00e9s tomb\u00e8rent sous les lances des Habsbourg avec, parmi eux, le porteur de la banni\u00e8re bleue et blanche de Lucerne. Puis il y eut une nouvelle attaque lat\u00e9rale, renforc\u00e9e par une section de Nidwaldiens venue en renfort de la petite for\u00eat proche. On entendit crier un ordre bref et Arnold de Winkelried s\u2019\u00e9lan\u00e7a, saisissant une brass\u00e9e de lances ennemies, pench\u00e9 en avant comme devant le peigne d\u2019une moissonneuse-batteuse moderne: la br\u00e8che \u00e9tait ouverte! Hallebardes et massues \u00e0 pointes commenc\u00e8rent leur effroyable carnage dans les rangs ennemis, de plus en plus incommod\u00e9s par la chaleur \u00e9touffante. Un deuxi\u00e8me peloton, avec \u00e0 sa t\u00eate le duc d\u2019Autriche lui-m\u00eame fut encore an\u00e9anti et cern\u00e9 de la m\u00eame mani\u00e8re\u2026 Quelques heures de combat \u00e0 peine, mais le premier bilan fut terrifiant: plus de mille hommes et sept cents cavaliers \u00e9taient morts, tandis que chez les Conf\u00e9d\u00e9r\u00e9s, on d\u00e9comptait un peu plus de deux cents cadavres seulement. On releva le corps pi\u00e9tin\u00e9 de Winkelried, le visage plein de terre et de sang. Ses cheveux boucl\u00e9s sentaient fort la transpiration. Le corps du duc L\u00e9opold fut transport\u00e9 dans l\u2019\u00e9glise du couvent de K\u00f6nigsfelden o\u00f9 il sera enterr\u00e9, tandis que, de leur c\u00f4t\u00e9, et apr\u00e8s trois jours, les Conf\u00e9d\u00e9r\u00e9s emport\u00e8rent leurs morts \u00e0 Lucerne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">*<\/p>\n\n\n\n<p>La suite de ce premier \u00e9t\u00e9 se d\u00e9roula pour Aim\u00e9 comme se tournent les pages d\u2019un livre d\u2019images feuillet\u00e9 en dehors de son activit\u00e9 journali\u00e8re \u00e0 la fabrique de compteurs. Il saisissait un peu mieux maintenant le sens de certaines expressions, ces <em>Loz\u00e4rner Usdr\u00f6ck<\/em> du dialecte local. Ainsi, par exemple, un jour qu\u2019il observait attentivement les gestes r\u00e9p\u00e9titifs que faisait une ouvri\u00e8re \u00e0 sa machine, en vue de mieux les synchroniser, cette derni\u00e8re se retourna vivement et le traita de <em>Schn\u00f6igge<\/em>, ce qui signifiait \u00ab\u2009fouineur\u2009\u00bb, celui qui s\u2019introduit dans les affaires des autres. Mais ces petits incidents n\u2019\u00e9taient pas graves\u2009: ils faisaient partie des risques du m\u00e9tier. Celui d\u2019un contrema\u00eetre.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y avait eu aussi, au d\u00e9but du mois d\u2019ao\u00fbt, deux semaines de cong\u00e9 annuel, les <em>Betriebsferien<\/em>. Aim\u00e9 en avait profit\u00e9 pour mieux d\u00e9couvrir la ville et ses environs, de m\u00eame pour se lancer dans des cours d\u2019\u00e9lectronique industrielle, dispens\u00e9s \u00e0 distance par un institut sp\u00e9cialis\u00e9 de Kreuzlingen. Il s\u2019\u00e9tait en effet rendu compte que cette technologie allait devenir de plus en plus r\u00e9pandue et que les machines \u00e0 commande num\u00e9rique, de m\u00eame que la robotique, remplaceraient un jour une grande partie de la main-d\u2019\u0153uvre des usines de production. D\u00e8s lors, Il recevait r\u00e9guli\u00e8rement un grand cahier bleu, avec des sch\u00e9mas et des exercices \u00e0 faire. Cette activit\u00e9 meublait passablement ses soir\u00e9es, ainsi propices \u00e0 l\u2019\u00e9tude et sans que d\u2019autres sollicitations ext\u00e9rieures ou sentimentales ne viennent les emp\u00eacher. Il se d\u00e9couvrit aussi un int\u00e9r\u00eat pour la lecture, en fran\u00e7ais. Celle de grands auteurs classiques dont les ouvrages paraissaient en collection de poche \u00e0 un prix tr\u00e8s accessible. Dans ce domaine, laiss\u00e9 en jach\u00e8re depuis sa scolarit\u00e9, Albert Durand \u00e9tait devenu son conseiller litt\u00e9raire.<\/p>\n\n\n\n<p>Durant ces semaines de vacances estivales, apr\u00e8s la travers\u00e9e de Merlischachen, pass\u00e9 le monument comm\u00e9moratif du 29 ao\u00fbt 1935 \u00e9rig\u00e9 en souvenir de la reine des Belges, d\u00e9c\u00e9d\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e2ge de trente ans d\u2019un tragique accident de voiture, il avait d\u00e9couvert, \u00e0 la sortie de K\u00fcssnacht, au pied du Rigi, une plage aux eaux tranquilles et peu profondes o\u00f9 passaient, en bancs serr\u00e9s, de minuscules petits poissons argent\u00e9s comme les perles d\u2019une ros\u00e9e printani\u00e8re. Il prenait plaisir \u00e0 red\u00e9couvrir les joies de la baignade et de la nage, mais sans les contraintes subies autrefois par un ma\u00eetre de gym \u00e0 la fois brutal et pr\u00e9tentieux, parce que m\u00e9daill\u00e9 des Jeux olympiques d\u2019Helsinki. Celui-ci poussait en effet par-derri\u00e8re et sans avertissement, les jeunes apprentis h\u00e9sitants pour leur apprendre \u00e0 plonger.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y avait aussi sur cette plage de K\u00fcssnacht de jeunes filles fort agr\u00e9ables \u00e0 regarder, mais qu\u2019Aim\u00e9 ne savait pas encore trop comment aborder, mis \u00e0 part un \u00e9ventuel <em>Gruezzi mittenand<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s ces journ\u00e9es de plein \u00e9t\u00e9 qui se prolong\u00e8rent jusqu\u2019en septembre, les c\u00e9l\u00e8bres Semaines Internationales de Musique d\u00e9but\u00e8rent au Kunsthaus. Chaque ann\u00e9e, elles marquaient \u00e0 la fois l\u2019apoth\u00e9ose et la fin de la haute saison touristique. Cette ann\u00e9e-l\u00e0, Otto Klemperer, \u00e0 la t\u00eate de l\u2019Orchestre Philharmonia, dirigeait le \u00ab\u2009Chant de la Terre\u2009\u00bb, afin de c\u00e9l\u00e9brer dignement le centi\u00e8me anniversaire de la naissance du compositeur Gustave Mahler. Aim\u00e9, qui jusqu\u2019\u00e0 ce jour n\u2019avait jamais fr\u00e9quent\u00e9 une v\u00e9ritable salle de concert, d\u00e9cida, par curiosit\u00e9, de retenir un billet d\u2019entr\u00e9e \u00e0 un prix encore abordable. C\u2019\u00e9tait certes une id\u00e9e incongrue de sa part. Comment allait-il comprendre cette musique dite classique, alors qu\u2019il n\u2019avait jamais entendu parler de Gustave Mahler par exemple, ni de Lieder\u2009? Or, ces questions ne firent point obstacle \u00e0 sa d\u00e9termination. Sa visite \u00e0 Tribschen n\u2019\u00e9tait probablement pas \u00e9trang\u00e8re \u00e0 cette d\u00e9cision.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette symphonie, qui, en r\u00e9alit\u00e9, est une suite de six po\u00e8mes d\u2019origine chinoise, laissa \u00e0 Aim\u00e9 une tr\u00e8s forte et durable impression. Elle toucha le centre encore vierge de son \u00e2me, pr\u00e9cis\u00e9ment d\u00e8s le second mouvement interpr\u00e9t\u00e9 par le soliste. Ce solitaire en automne, c\u2019\u00e9tait en effet un peu lui-m\u00eame dont il s\u2019agissait\u2026 Dans cette vaste salle, sans conna\u00eetre ou avoir reconnu personne durant l\u2019entracte, entour\u00e9 cependant par cette grande foule bruissante en habit de soir\u00e9e, il avait longuement applaudi les interpr\u00e8tes et l\u2019orchestre lui-m\u00eame qui, sur un signe du directeur, s\u2019\u00e9tait lev\u00e9 pour une longue ovation finale.<\/p>\n\n\n\n<p>Durant les jours suivants, le feuillage des grands tilleuls du parc du Lindengarten commen\u00e7a \u00e0 jaunir imperceptiblement et le soleil fit des taches de lumi\u00e8re plus \u00e9tendues dans l\u2019all\u00e9e principale. Les branches des autres arbres, de m\u00eame que celles des hautes frondaisons qui bordaient comme une sorte d\u2019\u00e9crin la ruelle de la Steinhofstrasse s\u2019\u00e9claircirent, elles aussi. Aim\u00e9 traversait ce parc presque tous les soirs, lorsqu\u2019il se rendait aux Drei K\u00f6nige o\u00f9 il continuait de prendre r\u00e9guli\u00e8rement ses repas. Il lui semblait ainsi marcher sur de v\u00e9ritables pi\u00e8ces d\u2019or r\u00e9pandues sur son chemin. Les samedis et dimanches, il se pr\u00e9parait, comme pour son petit-d\u00e9jeuner, une collation dans la cuisinette de son studio, ou bien se rendait en ville, sans \u00eatre soumis \u00e0 un horaire fixe. Il choisissait le grand restaurant de la Volkshaus \u00e0 la Pilatusplatz, construit en 1913 par et pour la classe ouvri\u00e8re, ou encore le Waldst\u00e4tterhof de la Zentralstrasse 4, o\u00f9 l\u2019on servait d\u2019excellents et copieux Bircherm\u00fcesli.<\/p>\n\n\n\n<p>A Lucerne, chaque ann\u00e9e, le second jour du mois d\u2019octobre est marqu\u00e9 par un jour f\u00e9ri\u00e9 bienvenu, surtout lorsque ce dernier tombe sur un jour ouvrable. C\u2019est la Saint-L\u00e9ger, ou <em>Sankt Leodegar<\/em>, le patron de la ville. D\u2019ailleurs, un tr\u00e8s ancien dicton le dit\u2009: \u00ab\u2009Si les feuilles tombent \u00e0 la Saint-L\u00e9ger, c\u2019est de l\u2019or \u00e0 engranger.\u2009\u00bb Un soir qu\u2019Albert Durand s\u2019\u00e9tait attard\u00e9 aux Drei K\u00f6nige apr\u00e8s une partie de cartes, il avait expliqu\u00e9 \u00e0 Aim\u00e9 l\u2019origine de cette comm\u00e9moration. C\u2019\u00e9tait \u00e0 un ancien \u00e9v\u00eaque b\u00e9n\u00e9dictin de la ville fran\u00e7aise d\u2019Autun que l\u2019on devait ce jour de c\u00e9l\u00e9bration religieuse. Cela datait de la fin troubl\u00e9e de la dynastie m\u00e9rovingienne en Bourgogne. N\u00e9 vers l\u2019an 616, cet \u00e9v\u00eaque s\u2019\u00e9tait trouv\u00e9 au c\u0153ur d\u2019\u00e2pres conflits, tandis que le roi des Francs, Child\u00e9ric II, \u00e9tait assassin\u00e9 une soixantaine d\u2019ann\u00e9es plus tard. L\u2019\u00e9v\u00eaque aura lui-m\u00eame les yeux arrach\u00e9s et, para\u00eet-il, la moiti\u00e9 de la langue coup\u00e9e. Il mourut en l\u2019an 677 ou 678.<\/p>\n\n\n\n<h6 class=\"wp-block-heading\" id=\"h-la-suite-dans-la-prochaine-edition-du-regard-libre\">La suite dans la prochaine \u00e9dition du\u00a0<em>Regard Libre<\/em>.<\/h6>\n\n\n\n<p><em><a href=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/litterature\/la-nuit-du-gutsch-roman-inedit-episode-2-10\/\">Vers le pr\u00e9c\u00e9dent \u00e9pisode<\/a><\/em><\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Voici la suite du nouveau roman de l\u2019\u00e9crivain suisse Andr\u00e9 Durussel, publi\u00e9 en primeur dans Le Regard Libre durant toute l\u2019ann\u00e9e 2024.<\/p>","protected":false},"author":1,"featured_media":522613,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[17],"tags":[972,52,53,561,973,54,55],"class_list":["post-523343","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-litterature","tag-la-nuit-du-gutsch","tag-litterature-francophone","tag-litterature-romande","tag-litterature-suisse","tag-lucerne","tag-roman","tag-roman-feuilleton"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/523343","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=523343"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/523343\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=523343"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=523343"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=523343"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}