{"id":522967,"date":"2024-04-06T06:00:00","date_gmt":"2024-04-06T04:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/leregardlibre.com\/?p=522967"},"modified":"2024-04-06T06:00:00","modified_gmt":"2024-04-06T04:00:00","slug":"la-nuit-du-gutsch-roman-inedit-episode-2-10","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/litterature\/la-nuit-du-gutsch-roman-inedit-episode-2-10\/","title":{"rendered":"\u00abLa nuit du G\u00fctsch\u00bb, roman in\u00e9dit (\u00e9pisode 2\/10)"},"content":{"rendered":"<p class=\"has-drop-cap\"><strong>Voici la suite du nouveau roman de l\u2019\u00e9crivain suisse Andr\u00e9&nbsp;Durussel, publi\u00e9 en primeur dans <em>Le Regard Libre<\/em> durant toute l\u2019ann\u00e9e 2024.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>Au lendemain de son arriv\u00e9e, la vie professionnelle d\u00e9buta pour lui dans cette fabrique de l\u2019Obergrundstrasse o\u00f9 il \u00e9tait attendu, d\u00e9sormais engag\u00e9 comme Betriebsmechaniker pour l\u2019entretien et le r\u00e9glage du parc des machines. Un m\u00e9canicien d\u2019exploitation \u00abavec de bonnes facilit\u00e9s d\u2019adaptation\u00bb, comme le pr\u00e9cisait l\u2019annonce \u00e0 laquelle il avait donn\u00e9 suite. Cette entreprise comptait une centaine d\u2019employ\u00e9es et d\u2019employ\u00e9s. Elle avait \u00e9t\u00e9 fond\u00e9e en 1899 et avait commenc\u00e9 par construire sous licence des compteurs \u00e0 gaz de la maison berlinoise Elster. Puis le secteur des compteurs \u00e0 eau s\u2019\u00e9tait par la suite consid\u00e9rablement d\u00e9velopp\u00e9 \u00e0 partir de 1940, avec des corps en bronze et une h\u00e9lice immerg\u00e9e \u00e0 axe vertical, surmont\u00e9s d\u2019un petit compteur de chiffres \u00e0 rouleaux prot\u00e9g\u00e9 par un couvercle, lui aussi en bronze.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces pr\u00e9cisions historiques, donn\u00e9es par le responsable des ressources humaines, furent suivies d\u2019une visite rapide des diff\u00e9rents d\u00e9partements de production. Aim\u00e9 ne comprenait certes que tr\u00e8s partiellement encore les explications donn\u00e9es en Schweizerdeutsch, langue qui avait une certaine analogie avec le danois, mais il r\u00e9alisa qu\u2019il \u00e9tait bien dans son \u00e9l\u00e9ment, tandis que le bruit des machines couvrait souvent la conversation. On lui avait confi\u00e9 un petit local de service, vitr\u00e9, avec un bureau m\u00e9tallique, ainsi qu\u2019une armoire-vestiaire, \u00e0 proximit\u00e9 de la halle de montage des compteurs \u00e0 gaz.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette premi\u00e8re matin\u00e9e se d\u00e9roula plus rapidement qu\u2019Aim\u00e9 l\u2019avait imagin\u00e9 et la sir\u00e8ne de midi retentit bient\u00f4t dans l\u2019usine. Le temps d\u2019enlever la blouse de travail, puis de se laver les mains au savon de sable rose autour de grands bassins circulaires o\u00f9 les ouvriers \u00e9changeaient des plaisanteries dont le sens, souvent, lui \u00e9chappait, et voici qu\u2019Aim\u00e9 se retrouva dans cette Obergrundstrasse d\u2019o\u00f9 il \u00e9tait venu. Cette large avenue s\u2019\u00e9tendait en direction de Kriens. Il n\u2019y avait pas de restaurant-cantine d\u2019entreprise. Chacune et chacun rentrait \u00e0 la maison pour la pause de midi, en ville ou dans la banlieue proche, \u00e0 v\u00e9lo ou en v\u00e9lomoteur, car seuls les cadres poss\u00e9daient une automobile. Aim\u00e9 r\u00e9alisa bien vite qu\u2019il lui fallait acqu\u00e9rir un v\u00e9lo. Pour les repas de midi et du soir, un h\u00f4tel-pension, \u00e0 l\u2019autre extr\u00e9mit\u00e9 de la ville, devint ainsi l\u2019un de ses points d\u2019ancrage. On verra, par la suite, la place que cela allait prendre dans sa nouvelle vie, contribuant ainsi \u00e0 son int\u00e9gration rapide au sein d\u2019une population accueillante, en dehors de son activit\u00e9 professionnelle r\u00e9guli\u00e8re. Cette derni\u00e8re lui laissait un appr\u00e9ciable temps de loisirs en fin d\u2019apr\u00e8s-midi et en soir\u00e9e, ainsi que durant les week-ends.<\/p>\n\n\n\n<p>A treize heures quinze, toute l\u2019ann\u00e9e, la sir\u00e8ne de l\u2019usine retentissait. Dans les ateliers, les machines se remettaient en branle les unes apr\u00e8s les autres: les d\u00e9colleteuses crachaient \u00e0 nouveau leurs petits copeaux de laiton, l\u2019\u00e9tau-limeur usinait, dans le va-et-vient r\u00e9gulier de son porte-outils, les lourdes bases en fonte grise pour les grands compteurs de type Woltmann, avec leur h\u00e9lice \u00e0 axe horizontal, tandis que la station d\u2019essai et d\u2019\u00e9talonnage des compteurs individuels, dans un fracas r\u00e9current d\u2019eau chass\u00e9e, permettait de contr\u00f4ler avec pr\u00e9cision les indications en m\u00e8tres cubes indiqu\u00e9es sur leur petit rouleau de chiffres. Dans le d\u00e9partement de montage des compteurs \u00e0 gaz, une forte odeur de cuir tann\u00e9 au chrome flottait en permanence et se m\u00e9langeait \u00e0 celle des huiles de d\u00e9colletage.<\/p>\n\n\n\n<p>Non loin de l\u2019usine, dans une petite rue transversale qui portait le nom bizarre de Rhynauerstrasse, un marchand de cycles et de v\u00e9lomoteurs vendit ainsi \u00e0 Aim\u00e9, quelques semaines plus tard, une bicyclette usag\u00e9e de la marque Sursee, cela pour une huitantaine de francs. Elle \u00e9tait noire, la cha\u00eene enti\u00e8rement prot\u00e9g\u00e9e par une protection en t\u00f4le vernie, avec un frein arri\u00e8re Torpedo \u00e0 r\u00e9trop\u00e9dalage, fabriqu\u00e9 en Allemagne par Fichtel et Sachs, selon les explications du marchand. Cette b\u00e9cane devint tr\u00e8s vite la compagne d\u2019Aim\u00e9 pour ses d\u00e9placements journaliers, de m\u00eame que pour la d\u00e9couverte de la r\u00e9gion, d\u00e8s la belle saison venue. Une saison qui allait amener chaque jour son flot croissant de touristes, surtout dans la cit\u00e9 historique travers\u00e9e par les eaux de la Reuss, ainsi que vers le Monument du Lion, le Jardin des Glaciers et le c\u00e9l\u00e8bre Panorama circulaire du peintre Edouard Castres, celui qui repr\u00e9sente l\u2019entr\u00e9e aux Verri\u00e8res de l\u2019Arm\u00e9e fran\u00e7aise de l\u2019Est en 1871, avec ses soldats et ses rares chevaux compl\u00e8tement \u00e9puis\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>De m\u00eame que la campagne avait \u00e9t\u00e9 l\u2019\u00e9l\u00e9ment protecteur o\u00f9 avait v\u00e9cu Aim\u00e9 jusque-l\u00e0, cette ville inconnue devint aussi pour lui une sorte de compagne journali\u00e8re, une autre m\u00e8re que celle qu\u2019il n\u2019avait jamais connue. Cela peut para\u00eetre paradoxal, voire ridicule, mais c\u2019\u00e9tait pourtant ce qui lui arriva et personne ne pouvait l\u2019expliquer. Sans renier ses attaches terriennes, il d\u00e9couvrait une dimension urbaine \u00e0 sa vie. Non pas \u00e0 la mani\u00e8re souvent superficielle qu\u2019ont certains touristes qui consid\u00e8rent cette d\u00e9couverte comme une parenth\u00e8se ou une distraction, mais bien comme quelque chose avec laquelle il se sentait grandir. Non seulement dans son activit\u00e9 professionnelle durant la semaine, mais aussi durant les samedis et les dimanches, lorsqu\u2019il allait faire ses courses dans les commerces, ou lorsqu\u2019il passait sur les berges de la Reuss o\u00f9 se tenait le march\u00e9 hebdomadaire. Les neuf tours d\u2019enceinte de la Musegg, comme des sentinelles, semblaient d\u00e9sormais veiller sur son avenir. Il se mit m\u00eame \u00e0 apprendre et m\u00e9moriser leurs noms, comme un \u00e9colier. La premi\u00e8re, \u00e0 l\u2019ouest, en direction de l\u2019\u00e9glise Saint-Charles, non loin de la Reuss, se nommait N\u00f6lliturm. Elle \u00e9tait cylindrique et son nom provenait probablement du pr\u00e9nom de l\u2019un de ses premiers gardiens. C\u2019est dans cette tour que se rassemblent les notables de l\u2019ancienne corporation du Safran, organisatrice du \u00abFasnacht\u00bb. Puis venait la M\u00e4nnliturm, surmont\u00e9e d\u2019un petit soldat harnach\u00e9. Suivait, en direction du nord, la Luegislandturm, ou Tour de guet, puis la tour o\u00f9 r\u00e9sidait l\u2019\u00e9quipe de garde, la Wachtturm, ensuite la Zeitturm, ou Tour de l\u2019horloge, plus trapue que les autres, puis la Schirmerturm, puis la Pulverturm o\u00f9 se trouvait la r\u00e9serve de poudre, la Allenwindenturm, dans sa position dominante \u00e0 tout vent au-dessus du quartier de Fluhmatt, et enfin la neuvi\u00e8me, la D\u00e4chliturm, avec son petit toit caract\u00e9ristique.<\/p>\n\n\n\n<p>Ville touristique au riche pass\u00e9, Lucerne compte aussi de nombreux et prestigieux h\u00f4tels, la plupart datant des premiers grands bateaux \u00e0 vapeur, puis de l\u2019ouverture de la ligne du chemin de fer du Gothard: le Schweizerhof, le Luzernerhof, puis le Grand H\u00f4tel National sous l\u2019influence de Max Alphonse Pfyffer von Altishofen, \u00e0 la fois architecte, h\u00f4telier et commandant de corps de l\u2019arm\u00e9e, et de l\u2019un de ses amis, pionnier lui aussi de l\u2019essor du tourisme en Suisse: le cuisinier fran\u00e7ais C\u00e9sar Ritz. L\u2019h\u00f4tel o\u00f9 Aim\u00e9 avait trouv\u00e9 pension pour ses repas de midi et du soir n\u2019avait certes rien de prestigieux. Or, d\u2019une mani\u00e8re marginale et beaucoup plus r\u00e9cente, il faisait n\u00e9anmoins partie de cette m\u00eame lign\u00e9e, l\u00e0-bas, \u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 de cette Bruchstrasse qui, comme son nom semblait l\u2019indiquer, marquait une sorte de coupure journali\u00e8re dans son activit\u00e9 \u00e0 l\u2019usine de compteurs, situ\u00e9e \u00e0 l\u2019autre extr\u00e9mit\u00e9 de la ville. Cet h\u00f4tel se nommait les Drei K\u00f6nige. La co\u00efncidence avec l\u2019auteur de l\u2019ouvrage que l\u2019\u00e9tudiant n\u2019avait pas ouvert durant le trajet en train n\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre pas si fortuite? Balthasar \u00e9tait en effet le nom du troisi\u00e8me de ces \u00abrois\u00bb, mais sans la particule <em>von<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Aim\u00e9, ainsi d\u00e9couvreur d\u2019un nouveau cadre de vie, avait gard\u00e9 son esprit curieux, mais surtout syst\u00e9matique, ou plut\u00f4t m\u00e9thodique, certainement \u00e0 cause de sa formation professionnelle initiale. C\u2019est ainsi qu\u2019apr\u00e8s les tours d\u2019enceinte de la vieille ville, puis le rep\u00e9rage de quelques h\u00f4tels indiqu\u00e9s sur un petit d\u00e9pliant touristique qu\u2019il venait d\u2019acqu\u00e9rir, il s\u2019int\u00e9ressa aux \u00e9difices remarquables, et en particulier aux \u00e9glises. <em>Ville d\u2019\u00e9glises et de ponts couverts<\/em>, lui avait en effet d\u00e9clar\u00e9 Barti lorsqu\u2019ils s\u2019\u00e9taient quitt\u00e9s, le soir de son arriv\u00e9e. Tout d\u2019abord, les anciens ponts de bois. Effectivement, \u00e0 la sortie du lac, enjambant la rivi\u00e8re aux eaux sombres, il y en avait deux. Le premier, le Pont de la Chapelle, le plus mondialement photographi\u00e9, avec sa tour octogonale qui datait de la guerre de Morgarten (o\u00f9 logeaient chaque ann\u00e9e une colonie de martinets), avait \u00e9t\u00e9 construit en 1333. Sous sa charpente, il y avait plus d\u2019une centaine de tr\u00e8s anciennes peintures triangulaires devant lesquelles Aim\u00e9 se promit de s\u2019arr\u00eater un jour. Le second pont, plus en aval, partait de la M\u00fchlenplatz, l\u00e0 o\u00f9 les meuniers d\u2019autrefois travaillaient. C\u2019\u00e9tait le <em>Spreuerbr\u00fccke<\/em>, ou Pont des Vanneurs. Il avait \u00e9t\u00e9 construit septante-cinq ann\u00e9es plus tard et, comme pour celui de la Chapelle, plus d\u2019une quarantaine de peintures triangulaires \u00e9taient fix\u00e9es sous sa charpente, repr\u00e9sentant les \u00e9tapes d\u2019une terrifiante \u00abDanse des morts\u00bb, une danse o\u00f9 les rires du Moyen Age semblaient faire ici un \u00e9cho silencieux au clapotis r\u00e9gulier de la Reuss et aux vivantes rumeurs de la ville.<\/p>\n\n\n\n<p>Quant aux \u00e9glises, Aim\u00e9 en compta plus d\u2019une douzaine au service des fid\u00e8les de l\u2019Eglise catholique romaine, ainsi que deux pour les croyants issus de la R\u00e9forme. Le premier samedi soir de la premi\u00e8re semaine de son arriv\u00e9e, ces \u00e9difices avaient d\u2019embl\u00e9e signal\u00e9 leur pr\u00e9sence \u00e0 Aim\u00e9 par un immense concert de cloches qui montait comme une sorte de mar\u00e9e sonore jusqu\u2019\u00e0 la Steinhofstrasse o\u00f9 il r\u00e9sidait. Mais il ne parvint jamais \u00e0 les reconna\u00eetre par ce moyen, sauf peut-\u00eatre pour la derni\u00e8re, cette <em>Sentikirche<\/em> situ\u00e9e au pied de la colline du G\u00fctsch, o\u00f9 il tentera de se r\u00e9fugier un soir de pluie\u2026 Le son un peu gr\u00eale des cloches de cette tr\u00e8s ancienne l\u00e9proserie n\u2019\u00e9tait en effet pas comparable \u00e0 celui des autres \u00e9glises de la ville, et en particulier \u00e0 celui de la grande <em>Hofkirche<\/em>, ou encore \u00e0 celui de la <em>Lukaskirche<\/em>, plus pr\u00e8s de la gare, de construction assez r\u00e9cente, et dont le clocher n\u2019avait pas pu \u00eatre \u00e9rig\u00e9 \u00e0 sa hauteur pr\u00e9vue \u00e0 cause de la nature mouvante du sous-sol en cet endroit de la ville, un terrain gagn\u00e9 autrefois sur le lac.<\/p>\n\n\n\n<p>Contrairement \u00e0 ce que l\u2019on pourrait imaginer au premier abord, et de m\u00eame par la suite, lors de d\u00e9couvertes ult\u00e9rieures que va faire Aim\u00e9, la ville et sa r\u00e9gion n\u2019\u00e9taient pas uniquement et \u00e9conomiquement vou\u00e9es au tourisme. Ainsi, la fabrique de compteurs \u00e0 eau et \u00e0 gaz o\u00f9 il avait \u00e9t\u00e9 engag\u00e9, non loin de Kriens, n\u2019\u00e9tait pas la seule entreprise industrielle. A Emmenbr\u00fccke se trouvait par exemple une grande entreprise sid\u00e9rurgique, une autre \u00e0 Emmen, qui fabriquait des tissus synth\u00e9tiques \u00e0 base de viscose et avait contribu\u00e9 ainsi \u00e0 l\u2019immense essor du nylon en Suisse et dans le monde apr\u00e8s la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale. Elle comptait \u00e0 cette \u00e9poque plus de cinq mille employ\u00e9es et employ\u00e9s. A Kriens m\u00eame, il y avait une fabrique de machines et de funiculaires. Une grande fabrique d\u2019ascenseurs, de lifts et d\u2019escaliers roulants venait de s\u2019\u00e9tablir \u00e0 Ebikon, non loin d\u2019un petit lac, le Rotsee, o\u00f9 se tenaient des championnats d\u2019aviron. Ce <em>Rudersport<\/em>, comme il \u00e9tait mentionn\u00e9 sur les d\u00e9pliants, n\u2019\u00e9tait en r\u00e9alit\u00e9 pas un sport \u00abrude\u00bb (<em>schwer<\/em>, <em>m\u00fchevoll<\/em>, <em>hart<\/em>), ce qu\u2019avait cru comprendre Aim\u00e9, mais cela provenait bien du verbe <em>rudern<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire \u00abramer\u00bb. Ainsi, le petit lexique qu\u2019il venait d\u2019acqu\u00e9rir lui \u00e9tait fort utile dans cet apprentissage de la langue \u00e9crite. Quant \u00e0 la langue parl\u00e9e, il essayait de mieux la m\u00e9moriser \u00e0 l\u2019aide d\u2019un rare journal mensuel satirique, le <em>Nebelspalter<\/em>, que les clients des <em>Drei K\u00f6nige<\/em> nommaient \u00abNebi\u00bb. Les illustrations, sous forme de caricatures, l\u2019aidaient certes \u00e0 comprendre ce qu\u2019il lisait, mais il fallait lire de pr\u00e9f\u00e9rence \u00e0 haute voix.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus loin encore, dans l\u2019arri\u00e8re-pays, se trouvait \u00e0 Perlen une importante fabrique de papier, sp\u00e9cialement pour les journaux, ainsi qu\u2019une entreprise de vente d\u2019habits et v\u00eatements de travail par correspondance \u00e0 Entlebuch, tandis qu\u2019une nouvelle zone industrielle se d\u00e9veloppait et s\u2019\u00e9tendait du c\u00f4t\u00e9 de Sursee-Wiggertal.<\/p>\n\n\n\n<p>A propos de l\u2019h\u00f4tel garni des <em>Drei K\u00f6nige<\/em> et de ses lecteurs du \u00abNebi\u00bb, c\u2019est l\u00e0 qu\u2019Aim\u00e9 allait aussi prendre de nouvelles racines, car il y venait deux fois par jour pour ses repas, durant les jours ouvrables plus particuli\u00e8rement. Cet \u00e9tablissement comprenait une vaste salle du caf\u00e9-restaurant, avec acc\u00e8s depuis la rue, ainsi qu\u2019une salle plus petite et attenante, enti\u00e8rement bois\u00e9e, la \u00abSt\u00fcbi\u00bb. A l\u2019angle de la Klosterstrasse se trouvait une entr\u00e9e s\u00e9par\u00e9e pour l\u2019h\u00f4tel, dot\u00e9e d\u2019une r\u00e9ception moderne et de quelques fauteuils accueillants, ainsi qu\u2019un pr\u00e9sentoir o\u00f9 \u00e9taient expos\u00e9s les diff\u00e9rents d\u00e9pliants touristiques mentionnant les particularit\u00e9s de la ville et de ses abords. Une r\u00e9gion sem\u00e9e tout autour d\u2019un lac \u00e0 plusieurs bras: celui de K\u00fcssnacht au nord-est, avec Hergiswil, Alpnachstad et Buochs, plus au sud, au pays de Guillaume Tell, \u00e0 Stans. Cette r\u00e9ception \u00e9tait dot\u00e9e d\u2019un comptoir-bureau o\u00f9 se tenait parfois une employ\u00e9e \u00e2g\u00e9e, ou m\u00eame la directrice de l\u2019\u00e9tablissement, Madame Elfriede B. Elle portait un petit badge avec son nom et un logo qui symbolisait la triple royaut\u00e9 de l\u2019\u00e9tablissement. Sur quatre \u00e9tages, avec ascenseur, l\u2019h\u00f4tel disposait de nombreuses chambres simples ou doubles. Dans les combles se trouvaient le logement des propri\u00e9taires de l\u2019\u00e9tablissement et ceux du personnel.<\/p>\n\n\n\n<p>Le premier jour, l\u2019on remit \u00e0 Aim\u00e9 une serviette de table en coton, brod\u00e9e du m\u00eame logo. On lui indiqua, vers la fen\u00eatre, une table o\u00f9 se tenait d\u00e9j\u00e0 un pensionnaire r\u00e9gulier, Monsieur Jakob L\u00e4tsch. Les pr\u00e9sentations furent bri\u00e8vement faites.<\/p>\n\n\n\n<p>Monsieur L\u00e4tsch \u00e9tait g\u00e9rant d\u2019un petit commerce de parapluies, non loin de la Kapellplatz, dans la vieille ville. Il \u00e9tait veuf et sa fille unique r\u00e9sidait \u00e0 Zurich. Elle animait une boutique d\u2019objets d\u00e9coratifs au <em>Neumarkt<\/em>, comme Aim\u00e9 l\u2019apprit plus tard. Une certaine amiti\u00e9 naquit assez facilement entre ces deux clients r\u00e9guliers, malgr\u00e9 leur diff\u00e9rence d\u2019\u00e2ge, cela d\u2019autant plus que Monsieur L\u00e4tsch appr\u00e9ciait de pouvoir parler en fran\u00e7ais avec son jeune interlocuteur. Jakob L\u00e4tsch \u00e9tait un authentique Lucernois, toujours ponctuel, discret et affable. Il avait effectu\u00e9 sa formation commerciale \u00e0 Gen\u00e8ve. Bien int\u00e9gr\u00e9 dans le tissu local, il \u00e9tait membre de cette corporation m\u00e9di\u00e9vale du Safran, d\u00e9j\u00e0 mentionn\u00e9e, fond\u00e9e autour de l\u2019an 1400, celle qui \u00e9lisait chaque ann\u00e9e son \u00abP\u00e8re Fritschi\u00bb au temps du Carnaval et tenait son assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale le samedi avant l\u2019Epiphanie de chaque ann\u00e9e, pr\u00e9cis\u00e9ment aux <em>Drei K\u00f6nige<\/em>. Jakob L\u00e4tsch expliqua aussi \u00e0 Aim\u00e9 comment \u00e9tait constitu\u00e9e la vie politique de la cit\u00e9, essentiellement anim\u00e9e par les adeptes du CVP (<em>Christlischdemokratische Volkspartei<\/em>) et les lib\u00e9raux du FDP (<em>Freisinnig-Demokratische Partei<\/em>).<\/p>\n\n\n\n<p>A l\u2019usage, Aim\u00e9 d\u00e9couvrit, comme Jakob L\u00e4tsch l\u2019avait d\u00e9j\u00e0 exp\u00e9riment\u00e9, que le statut de \u00abpensionnaire\u00bb n\u2019\u00e9tait pas toujours sans contrainte. Celui-ci ressemblait \u00e0 une sorte de parent pauvre. On le rel\u00e9guait parfois dans l\u2019arri\u00e8re-salle, ou bien on le faisait attendre ind\u00e9finiment aux heures d\u2019\u00e9v\u00e9nements particuliers ou de grande affluence estivale. Toutefois, Jakob L\u00e4tsch ne s\u2019en offusquait pas. Il arrivait m\u00eame qu\u2019un client le rep\u00e9r\u00e2t d\u2019embl\u00e9e en entrant dans l\u2019\u00e9tablissement. Lorsque le temps \u00e9tait \u00e0 la pluie, le nouveau venu se dirigeait directement vers Monsieur L\u00e4tsch et le saluait \u00e0 voix haute:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 <em>Hallo Jakob!<\/em> Puis, il ajoutait:<\/p>\n\n\n\n<p><em>Schlecht Wetter: L\u00e4tsch Wetter!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui voulait dire: \u00abmauvais temps, un temps pour L\u00e4tsch\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Jakob L\u00e4tsch se levait alors rapidement et, apr\u00e8s les salutations d\u2019usage, la discussion se poursuivait bri\u00e8vement sur le temps qu\u2019il faisait, en relation avec la vente des parapluies en particulier. On en vendait maintenant partout, jusque dans les supermarch\u00e9s et les grandes surfaces, mais la qualit\u00e9 n\u2019\u00e9tait pas toujours au rendez-vous. Pensez donc! Il y avait m\u00eame maintenant des parapluies <em>low cost<\/em> jetables, fabriqu\u00e9s en Chine.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019employ\u00e9e principale au service du restaurant se pr\u00e9nommait Martha. D\u2019origine autrichienne, \u00e2g\u00e9e d\u2019une trentaine d\u2019ann\u00e9es, elle \u00e9tait grande et forte, cheveux noirs, parlait le dialecte local avec aisance, mais avec un accent diff\u00e9rent de celui de la client\u00e8le d\u2019habitu\u00e9s. Elle s\u2019exprimait aussi facilement en anglais et Monsieur L\u00e4tsch avait toujours \u00e0 son \u00e9gard d\u2019aimables paroles, sans cette familiarit\u00e9 du tutoiement. Celui qui, par exemple, avait cours \u00e0 l\u2019usine o\u00f9 Aim\u00e9 travaillait.<\/p>\n\n\n\n<p>S\u2019il n\u2019y avait pas, \u00e0 Lucerne, de v\u00e9ritable <em>saison des pluies<\/em>, il faut reconna\u00eetre que la ville, entre ses montagnes et les multiples bras de son lac, \u00e9tait souvent bien \u00abarros\u00e9e\u00bb, surtout apr\u00e8s une atmosph\u00e8re de foehn, ce vent chaud qui favorise la fonte des neiges et l\u2019\u00e9closion rapide du printemps. Celui-ci s\u2019installa d\u2019un seul coup et les arbres des parcs se couvrirent de jeunes feuilles tendres, tandis que les lilas, ici et l\u00e0 \u00e0 la Steinhofstrasse, se mettaient \u00e0 fleurir. Leur parfum d\u00e9licat, semblable \u00e0 celui du muguet, flottait dans l\u2019air matinal.<\/p>\n\n\n\n<p>Un autre client des <em>Drei K\u00f6nige<\/em>, d\u2019origine neuch\u00e2teloise, venait parfois avec quelques coll\u00e8gues retrait\u00e9s de la SUVA jouer une partie de cartes. Fervent montagnard de surcro\u00eet, il se lia d\u2019amiti\u00e9 avec Aim\u00e9. Il lui proposa de monter au Pilate pour mieux voir la ville \u00ab\u00e0 vol d\u2019oiseau\u00bb. Cette excursion se r\u00e9alisa un certain dimanche matin, vers la fin du mois de mai. Il faisait beau et clair. Albert Durand, comme il se nommait, avait donn\u00e9 rendez-vous \u00e0 son jeune ami aupr\u00e8s de la station de d\u00e9part du t\u00e9l\u00e9ph\u00e9rique <em>Gondelbahn<\/em> \u00e0 Kriens. Non pas pour monter au sommet de cette montagne mythique en t\u00e9l\u00e9cabine, mais bien plus simplement \u00e0 pied, par Krienseregg et Fr\u00e4km\u00fcntegg, puis jusqu\u2019\u00e0 Pilatus-Kulm. Ce dernier tron\u00e7on avait \u00e9t\u00e9 construit plus r\u00e9cemment, soit deux ann\u00e9es apr\u00e8s le premier, qui datait de 1954, malgr\u00e9 une tr\u00e8s forte opposition des amis de cette montagne, dont Albert Durand faisait partie.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s ces quelques br\u00e8ves pr\u00e9cisions historiques, le guide s\u2019engagea d\u2019un pas tranquille sur un \u00e9troit sentier bien balis\u00e9, suivi d\u2019Aim\u00e9 qui regardait autour de lui comme un enfant en course d\u2019\u00e9cole. Albert Durand parlait tr\u00e8s peu, se r\u00e9servant pour les pauses, lors du premier arr\u00eat interm\u00e9diaire pr\u00e9vu \u00e0 Krienseregg, puis \u00e0 Fr\u00e4km\u00fcntegg (la \u00abmontagne bris\u00e9e\u00bb, en fran\u00e7ais). Il expliqua toutefois \u00e0 Aim\u00e9 que la descente \u00e9tait p\u00e9nible pour ses genoux, d\u2019o\u00f9 son intention d\u2019utiliser la t\u00e9l\u00e9cabine pour le retour \u00e0 Kriens, et non pas le funiculaire \u00e0 cr\u00e9maill\u00e8re, celui qui rejoint en quarante minutes Alpnachstad, sur l\u2019autre versant, au bord du lac.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Surtout si l\u2019on veut aller aujourd\u2019hui jusqu\u2019au c\u00e9l\u00e8bre lac du Pilate, ajouta Albert Durand.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais son jeune interlocuteur ne comprit pas ce que cela signifiait cette notion de lac.<\/p>\n\n\n\n<p>Parvenu \u00e0 un second tournant en bordure de for\u00eat, l\u00e0 o\u00f9 la vue \u00e9tait d\u00e9gag\u00e9e, Aim\u00e9 rep\u00e9ra l\u2019agglom\u00e9ration de Kriens d\u2019o\u00f9 ils \u00e9taient venus, la fabrique de compteurs, reconnaissable \u00e0 sa toiture en sheds, puis, un peu plus \u00e0 droite, encore dans la brume, la ville de Lucerne, avec ses tours du Musegg. Il lui revint alors \u00e0 l\u2019esprit cette constatation de Blanquette, la jeune ch\u00e8vre de Monsieur Seguin, h\u00e9ro\u00efne d\u2019Alphonse Daudet dans ses c\u00e9l\u00e8bres <em>Lettres de mon Moulin<\/em>, lues et relues autrefois \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Blanquette s\u2019\u00e9tait \u00e9chapp\u00e9e par la fen\u00eatre de son \u00e9table pour aller dans la montagne. Parvenue au bord d\u2019un rocher, elle avait aper\u00e7u, tout en bas, l\u2019enclos et la maison de son ma\u00eetre. Elle s\u2019\u00e9tait alors \u00e9cri\u00e9e:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Oh! Que c\u2019est petit. Comment ai-je pu tenir l\u00e0-dedans?<\/p>\n\n\n\n<p>Certes, la fabrique de compteurs \u00e9tait bien plus vaste qu\u2019un enclos. Cependant, Aim\u00e9 s\u2019aper\u00e7ut, comme par une soudaine r\u00e9v\u00e9lation, que toute entreprise humaine, vue ainsi d\u2019en-haut, avec ses constructions, ses machines, ses contraintes et ses directives, \u00e9tait finalement bien peu de chose face \u00e0 l\u2019immensit\u00e9 \u00e9ternelle et silencieuse de la montagne.<\/p>\n\n\n\n<p>Un peu plus \u00e0 droite, Aim\u00e9 rep\u00e9ra aussi la gare de Lucerne, puis un petit promontoire triangulaire au bord du lac, avec une grande maison patricienne dans un parc arboris\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 C\u2019est Tribschen, l\u00e0 o\u00f9 a v\u00e9cu durant quelques ann\u00e9es le compositeur Richard Wagner, lui expliqua Albert Durand, qui l\u2019attendait sur le sentier. Puis ils reprirent leur marche. Un peu plus haut, ils furent surpris par le vol gracieux de deux choucas qui profitaient des courants ascendants pour atteindre plus vite qu\u2019eux Krienseregg. Il ne s\u2019agissait en r\u00e9alit\u00e9 pas de choucas des tours, mais bien de chocards \u00e0 bec jaune, selon les explications d\u2019Albert Durand.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s environ une bonne heure de marche, par le Graustein, ils parvinrent \u00e0 la station interm\u00e9diaire de Krienseregg, situ\u00e9e dans une vaste clairi\u00e8re. Ils entr\u00e8rent dans son accueillant et rustique \u00abBergbeizli\u00bb o\u00f9 ils firent leur premi\u00e8re pause autour d\u2019une tasse de caf\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Albert Durand raconta alors \u00e0 Aim\u00e9 la premi\u00e8re des nombreuses et anciennes l\u00e9gendes au sujet du Pilate, cette \u00abmontagne bris\u00e9e\u00bb qui \u00e9tait maintenant au-dessus d\u2019eux, celle dite de <em>La Pierre du Dragon<\/em>. Une histoire rocambolesque qui s\u2019\u00e9tait transmise de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration \u00e0 partir de l\u2019an 1421 d\u00e9j\u00e0. Un paysan nomm\u00e9 Stampfli, venu de Rothenburg avec les siens pour les fenaisons, par une grande chaleur, fut terrifi\u00e9 par un \u00e9norme dragon, volant tr\u00e8s bas, qui fon\u00e7a sur lui avant de dispara\u00eetre en direction du Pilate. Stampfli tomba \u00e0 terre, \u00e9vanoui. Or, \u00e0 son r\u00e9veil, sa surprise fut grande. Il vit \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui une sorte de boule noire et lourde, comme une m\u00e9t\u00e9orite, celle que l\u2019on nommera plus tard de la dragonite. Cette pierre myst\u00e9rieuse est toujours visible de nos jours au mus\u00e9e de la Place des Casernes, \u00e0 Lucerne, pr\u00e9cisa Albert Durand.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Et ce lac du Pilate, demanda alors Aim\u00e9, de quoi s\u2019agit-il\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Ah! r\u00e9pondit Albert Durand. lI s\u2019agit bien de la seconde l\u00e9gende, dont plusieurs variantes n\u2019ont cess\u00e9 de meubler l\u2019imagination des gens de nos montagnes. Je vous expliquerai tout cela sur place, lorsque nous serons parvenus au lac\u2026 ou ce qu\u2019il en reste, ajouta-t-il.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est ainsi qu\u2019ils se remirent en route. Ils atteignirent Fr\u00e4km\u00fcntegg en fin de matin\u00e9e, puis, une heure plus tard, par un sentier de plus en plus abrupt, puis en lacets, ils parvinrent sur la vaste esplanade devant le grand h\u00f4tel du Pilatus-Kulm, \u00e9tablissement datant de 1890, allong\u00e9 voluptueusement au soleil entre les deux pointes des sommets proches avec, \u00e0 sa droite, son \u00e9trange et r\u00e9cent b\u00e2timent circulaire abritant l\u2019arriv\u00e9e du <em>Pendelbahn<\/em>. Or, il y avait l\u00e0 une foule urbaine, semblable \u00e0 celle qui d\u00e9ambulait sur le <em>Schweizerhofquai<\/em> de Lucerne le dimanche, ce qui frappa Aim\u00e9. Ayant pris le temps de s\u2019asseoir apr\u00e8s cette rude mont\u00e9e, mais sans entrer dans l\u2019h\u00f4tel lui-m\u00eame, somptueux \u00e0 leur gr\u00e9, nos randonneurs d\u00e9cid\u00e8rent de poursuivre leur marche sans trop tarder. En effet, le temps si s\u00fbr de la matin\u00e9e n\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 plus le m\u00eame et des nappes de brouillard voilaient par moment l\u2019\u00e9clat du soleil dans un ciel qui se peuplait de nuages.<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019agissait de se diriger plus \u00e0 l\u2019ouest, dans la r\u00e9gion tr\u00e8s sauvage de l\u2019alpage de l\u2019Oberalp, un milieu de hauts marais, de tourbi\u00e8res et de maigres sapins cern\u00e9 par des falaises abruptes. Ils renonc\u00e8rent \u00e0 l\u2019ascension du Mittagg\u00fcpfi et sa pierre branlante datant de l\u2019\u00e9poque celtique. Ils prirent un sentier \u00e0 gauche qui les conduisit, selon la carte que consultait Albert Durand, en dessous du vieil h\u00f4tel du Klimsenhorn et de sa chapelle, cela jusqu\u2019au c\u00e9l\u00e8bre petit lac de l\u2019Oberalp.<\/p>\n\n\n\n<p>Selon la l\u00e9gende, le corps du gouverneur romain Ponce Pilate y avait \u00e9t\u00e9 jet\u00e9 en dernier recours, apr\u00e8s avoir s\u00e9journ\u00e9 dans le Tibre, puis dans le Rh\u00f4ne, provoquant partout de violents orages, d\u00e9solation et d\u00e9vastation. Le Conseil de la ville de Lucerne s\u2019en \u00e9tait m\u00eame m\u00eal\u00e9 et des interdictions officielles avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9cr\u00e9t\u00e9es \u00e0 quatre reprises, d\u00e8s 1370 et jusqu\u2019en 1578. A cette \u00e9poque, il ne fallait laisser personne s\u2019approcher du lac, ni y jeter des pierres ou des branches, sous peine de graves sanctions. Cela avait dur\u00e9 jusqu\u2019en 1585, lorsqu\u2019un pr\u00eatre de Lucerne s\u2019\u00e9tait rendu sur les lieux avec toute une cohorte de fid\u00e8les. Le pr\u00eatre avait volontairement jet\u00e9 des pierres dans le mar\u00e9cage o\u00f9 venaient boire les chocards, et m\u00eame y avait p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 en relevant sa soutane. Il ne s\u2019\u00e9tait rien pass\u00e9, ni bouillonnement, ni orage ou autre grave cataclysme.<\/p>\n\n\n\n<p>Parvenu enfin un peu en dessus du lac, Aim\u00e9 fut \u00e0 la fois d\u00e9\u00e7u et surpris par l\u2019aspect des lieux envahis par la v\u00e9g\u00e9tation. Les explications de son guide \u00e9taient certes fort int\u00e9ressantes et fond\u00e9es, mais dans son imagination il s\u2019attendait \u00e0 voir l\u00e0 des sir\u00e8nes, ces femmes-poissons qui plongent au fond du c\u0153ur des hommes pour y retrouver des \u00e9motions englouties, ou m\u00eame apercevoir des nymphes ou des na\u00efades, voire des ondines, celles qui associent l\u2019\u00e9panouissement de leurs jeunes attraits charnels \u00e0 la m\u00e9moire de l\u2019eau. Mais il n\u2019y avait point de nymphe ni de na\u00efade et Aim\u00e9 garda pour lui sa d\u00e9ception.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019effort physique accompli jusque-l\u00e0 et \u00e0 accomplir encore, le grand air des sommets et la perspective de la descente en t\u00e9l\u00e9cabine furent autant d\u2019\u00e9l\u00e9ments qui contribu\u00e8rent \u00e0 remettre rapidement Aim\u00e9 sur le sentier des r\u00e9alit\u00e9s tangibles: il avait faim. Albert Durand lui proposa de ne pas remonter jusqu\u2019au grand h\u00f4tel du sommet, ce qui \u00e9tait en r\u00e9alit\u00e9 faire un d\u00e9tour, mais au contraire de redescendre jusqu\u2019\u00e0 la station de Fr\u00e4kmuntegg o\u00f9 ils trouveraient \u00e0 manger. Il y avait l\u00e0 un restaurant self-service o\u00f9 l\u2019on servait diff\u00e9rentes vari\u00e9t\u00e9s de r\u00f6stis, dont l\u2019une, piquante, se nommait pr\u00e9cis\u00e9ment <em>Drachenr\u00f6stis<\/em>. Mais il ne fallait pas tarder, car il fermait \u00e0 dix-sept heures, en semaine comme le dimanche. Cette proposition r\u00e9jouit le c\u0153ur d\u2019Aim\u00e9 et ils se mirent \u00e0 nouveau en route d\u2019un bon pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Le ciel, qui avait \u00e9t\u00e9 mena\u00e7ant en dessus du myst\u00e9rieux lac, s\u2019\u00e9claircissait \u00e0 nouveau. Albert Durand, en meilleure forme apr\u00e8s ce repas lors duquel ils \u00e9voqu\u00e8rent surtout leurs chemins de vie personnels, d\u00e9cida de poursuivre la descente \u00e0 pied (environ une heure et demie) par M\u00fclim\u00e4s, puis Krienseregg d\u2019o\u00f9 ils \u00e9taient venus.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Et la t\u00e9l\u00e9cabine? demanda Aim\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Eh bien, nous la prendrons sur son premier tron\u00e7on, \u00e0 Krienseregg. Pour vous faire encore ce petit plaisir, avait ajout\u00e9 Albert Durand.<\/p>\n\n\n\n<p>Cet ancien fonctionnaire n\u2019avait pas l\u2019esprit routinier, comme le d\u00e9couvrait Aim\u00e9. Ouvert \u00e0 l\u2019impr\u00e9vu et \u00e0 la nouveaut\u00e9, il vivait chaque journ\u00e9e de sa retraite comme un v\u00e9ritable cadeau \u00ab\u2009par-dessus le march\u00e9\u2009\u00bb, selon cette expression qui exprimait bien son caract\u00e8re ouvert et sa g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019apr\u00e8s-midi \u00e9tait presque sur son d\u00e9clin lorsqu\u2019ils se retrouv\u00e8rent ainsi au point de d\u00e9part, cette station inf\u00e9rieure de la t\u00e9l\u00e9cabine \u00e0 Kriens, \u00ab\u2009the gateway to the Pilatus\u2009\u00bb, comme l\u2019indiquaient les d\u00e9pliants touristiques. Ils se quitt\u00e8rent l\u00e0, r\u00e9ciproquement enchant\u00e9s par cette belle journ\u00e9e v\u00e9cue en montagne.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>La suite dans la prochaine \u00e9dition du <em>Regard Libre<\/em>.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em><a href=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/litterature\/la-nuit-du-gutsch-andre-durussel-roman-inedit-episode-1-10\/\">Vers le pr\u00e9c\u00e9dent \u00e9pisode<\/a><\/em><\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Voici la suite du nouveau roman de l\u2019\u00e9crivain suisse Andr\u00e9\u00a0Durussel, publi\u00e9 en primeur dans Le Regard Libre durant toute l\u2019ann\u00e9e 2024.<\/p>","protected":false},"author":1,"featured_media":522613,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[17],"tags":[972,52,53,561,973,54,55],"class_list":["post-522967","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-litterature","tag-la-nuit-du-gutsch","tag-litterature-francophone","tag-litterature-romande","tag-litterature-suisse","tag-lucerne","tag-roman","tag-roman-feuilleton"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/522967","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=522967"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/522967\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=522967"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=522967"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=522967"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}