{"id":518681,"date":"2023-06-16T06:00:00","date_gmt":"2023-06-16T04:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/leregardlibre.com\/?p=518681"},"modified":"2023-06-16T06:00:00","modified_gmt":"2023-06-16T04:00:00","slug":"eugene-conteur-inenarrable","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/litterature\/eugene-conteur-inenarrable\/","title":{"rendered":"Eug\u00e8ne, conteur in\u00e9narrable"},"content":{"rendered":"<p class=\"has-drop-cap\"><strong>A la suite de la publication de son nouveau livre r\u00e9cemment prim\u00e9, <\/strong><em><strong>Lettre \u00e0 mon dictateur<\/strong><\/em><strong>, rendez-vous a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9crivain suisse Eug\u00e8ne pour une conversation \u00e0 son sujet, plac\u00e9e sous le signe de la m\u00e9moire et de l\u2019humour. Rencontre avec un dr\u00f4le de conteur.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<!--more LIRE LE PORTRAIT (ABONN\u00c9S)-->\n\n\n\n<p>Un froid matin de novembre dernier, sur la terrasse du Caf\u00e9 de Grancy, \u00e0 Lausanne. Nous souhaitons demander \u00e0 Eug\u00e8ne, l\u2019auteur de <em><a href=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/litterature\/quand-eugene-regle-ses-comptes-avec-nicolae-ceausescu\/\">Lettre \u00e0 mon dictateur<\/a><\/em> (Slatkine, 2022), pourquoi cet endroit qu\u2019il a choisi pour notre rendez-vous est \u00abun lieu important pour l\u2019histoire de [s]a famille\u00bb, mais nous sommes happ\u00e9s par le serveur (qui nous dit qu\u2019il faut aller commander au bar). Apr\u00e8s avoir donc demand\u00e9 trois caf\u00e9s, trois croissants et trois verres d\u2019eau, notre trinit\u00e9 (l\u2019\u00e9crivain, la photographe et le journaliste) s\u2019installe pour \u00e9couter l\u2019anecdote.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00abEn 1974, mes parents sont arriv\u00e9s \u00e0 Lausanne en tant que touristes. Ils fuyaient la Roumanie de Nicolae Ceausescu. A l\u2019\u00e9poque, il \u00e9tait possible de venir en Suisse en tant que touriste et de demander ensuite l\u2019asile politique. Aujourd\u2019hui, c\u2019est exclu. Cette ann\u00e9e-l\u00e0 donc, mes parents ont d\u00e9barqu\u00e9 \u00e0 Lausanne en voiture. Ils se sont arr\u00eat\u00e9s \u00e0 Grancy, justement. Ils connaissaient des amis roumains, vivant en Suisse, qu\u2019ils devaient appeler une fois arriv\u00e9s \u00e0 destination. Or il se trouve qu\u2019auparavant, \u00e0 quelques m\u00e8tres de l\u2019endroit o\u00f9 nous nous trouvons, il y avait une cabine t\u00e9l\u00e9phonique. C\u2019est de cette cabine que mes parents ont pris contact avec leurs amis. Cet \u00e9v\u00e9nement a marqu\u00e9 pour eux le d\u00e9but des d\u00e9marches pour s\u2019\u00e9tablir en Suisse. Je tiens cette histoire de ma m\u00e8re, qui me l\u2019a racont\u00e9e une fois quand nous passions par l\u00e0. Je consid\u00e8re donc cette cabine comme importante dans mon existence, je la vois comme le point de d\u00e9part \u00e0 notre vie en Suisse.\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\" id=\"h-histoire-d-une-dette\">Histoire d\u2019une dette<\/h3>\n\n\n\n<p>A ce stade, quelques pr\u00e9cisions biographiques s\u2019imposent: Eug\u00e8ne a quitt\u00e9 la Roumanie \u00e0 l\u2019\u00e2ge de six ans avec son fr\u00e8re. Ses parents, qui avaient demand\u00e9 l\u2019asile en Suisse, ont obtenu un visa pour leurs enfants. Mais cette rupture avec le pays natal ne se fait pas dans la douceur. En t\u00e9moigne une anecdote grapill\u00e9e dans son bouquin <em>Lettre \u00e0 mon dictateur<\/em>: lorsque le petit Eug\u00e8ne, accompagn\u00e9 de son fr\u00e8re, a d\u00fb passer le contr\u00f4le de s\u00e9curit\u00e9 pour monter dans l\u2019avion qui l\u2019emm\u00e8nerait vers la Suisse, la polici\u00e8re roumaine lui a confisqu\u00e9 un petit soldat de plomb. Eug\u00e8ne a pleur\u00e9. Mais cela n\u2019a pas suffi \u00e0 attendrir la garde-fronti\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p><em>\u00abApr\u00e8s dix-sept mois d\u2019attente, tes fonctionnaires ont enfin d\u00e9livr\u00e9 notre \u201cvisa de sortie d\u00e9finitive\u201d. Mon fr\u00e8re et moi avons quitt\u00e9 ta R\u00e9publique socialiste de Roumanie par un matin de novembre pluvieux. Juste avant d\u2019embarquer dans l\u2019avion, tes douaniers m\u2019ont fouill\u00e9. Une femme \u00e0 k\u00e9pi a d\u00e9nich\u00e9 dans la poche droite de mon pantalon un petit soldat de plomb en plastique. Confisqu\u00e9. Il n\u2019y a pas de petit plaisir quand on est douanier. L\u2019avion a d\u00e9coll\u00e9 une heure plus tard. Je suis n\u00e9 six jours avant que l\u2019homme ne marche sur la Lune, mais \u00e0 l\u2019\u00e2ge de six ans j\u2019ai atterri dans un monde plus \u00e9trange encore: la Suisse.\u00bb (Extrait de Lettre \u00e0 mon dictateur)<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Une quarantaine d\u2019ann\u00e9es plus tard, Eug\u00e8ne est d\u00e9sormais un \u00e9crivain consacr\u00e9 \u2013 au moment o\u00f9 a lieu cet entretien, nul ne le sait encore, mais l\u2019auteur se verra attribuer l\u2019un des Prix suisses de litt\u00e9rature, ainsi que le Prix des Libraires Payot. Professeur \u00e0 l\u2019Institut litt\u00e9raire de Bienne, \u00e9cole au sein de laquelle il contribue \u00e0 former la nouvelle g\u00e9n\u00e9ration d\u2019auteurs, Eug\u00e8ne est \u00e9galement com\u00e9dien et metteur en sc\u00e8ne. Au d\u00e9but de cette seconde d\u00e9cennie du XXI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, c\u2019est \u00e0 la Roumanie justement, et \u00e0 Nicolae Ceausescu en particulier,&nbsp; qu\u2019Eug\u00e8ne revient avec cette <em>Lettre \u00e0 mon dictateur<\/em>. Un ouvrage dans lequel Eug\u00e8ne solde une \u00abdette\u00bb qu\u2019il a envers ce dictateur, en lui \u00e9crivant une lettre justement. Mais quel rapport entre l\u2019autoproclam\u00e9 \u00abG\u00e9nie des Carpates\u00bb et Eug\u00e8ne l\u2019\u00e9crivain? Dans l\u2019article de notre confr\u00e8re du <em>Temps<\/em>, la m\u00e8che est vendue tr\u00e8s rapidement: Eug\u00e8ne \u00abdoit [litt\u00e9ralement] sa vie\u00bb \u00e0 Nicolae Ceausescu. Expliquons. Eug\u00e8ne est n\u00e9 en 1969. Trois ans plus t\u00f4t, Ceausescu, qui souhaitait mener une politique nataliste, a \u00e9dict\u00e9 un d\u00e9cret interdisant l\u2019avortement. Or, lorsque la m\u00e8re d\u2019Eug\u00e8ne, qui vivait difficilement avec son mari et son fils \u00e2g\u00e9 d\u2019un an, a appris qu\u2019elle \u00e9tait enceinte d\u2019un nouvel enfant, elle a re\u00e7u la nouvelle \u00abcomme une catastrophe\u00bb. Elle souhaitait avorter. Mais le d\u00e9cret de Ceausescu l\u2019en a emp\u00each\u00e9\u2026<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p><em>\u00abTu es entr\u00e9 dans l\u2019appartement de mon enfance, \u00e0 Lausanne. Tu t\u2019es install\u00e9 dans le fauteuil vide de mon p\u00e8re. Tu m\u2019as d\u00e9visag\u00e9. J\u2019ai d\u00e9test\u00e9 le sentiment de sup\u00e9riorit\u00e9 qui envahissait ton regard. Tu le savais, n\u2019est-ce pas, Nicolae? D\u00e8s le d\u00e9but. Je suis n\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 toi. Gr\u00e2ce \u00e0 ton d\u00e9cret. Et moi qui croyais que je ne te devais rien! La dette envers toi pesait sur mes \u00e9paules d\u00e8s le premier jour.\u00bb (Extrait de Lettre \u00e0 mon dictateur)<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Tel un fant\u00f4me, Ceausescu planait sur la vie d\u2019Eug\u00e8ne. Pendant tout ce temps. C\u2019est la r\u00e9ception d\u2019une lettre, celle d\u2019une adolescente de Vevey, dans le cadre d\u2019un projet organis\u00e9 par le Th\u00e9\u00e2tre Le Reflet, qui a pouss\u00e9 Eug\u00e8ne \u00e0 s\u2019atteler \u00e0 ce nouveau r\u00e9cit. Une missive dans laquelle la jeune femme, dont la m\u00e8re lui a appris qu\u2019elle avait avort\u00e9 de son pr\u00e9c\u00e9dent enfant, s\u2019adressait \u00e0 sa grande s\u0153ur ou grand fr\u00e8re d\u00e9c\u00e9d\u00e9. \u00abQuand j\u2019ai re\u00e7u cette lettre, j\u2019ai mis de c\u00f4t\u00e9 les autres projets sur lesquels je travaillais et je me suis lanc\u00e9\u00bb, confie l\u2019auteur.<\/p>\n\n\n\n<p>On l\u2019aura compris, Eug\u00e8ne n\u2019aime gu\u00e8re Ceausescu. Plus tard, lors de notre \u00e9change, lorsqu\u2019on l\u2019interrogera sur l\u2019origine de son inspiration, il nous r\u00e9pondra: \u00abPour les autres, je ne sais pas. En ce qui me concerne, je consid\u00e8re qu\u2019on peut \u00e9crire <em>contre<\/em> quelque chose. A la base, cette <em>Lettre \u00e0 mon dictateur<\/em>, c\u2019est donc une \u00e9nergie dirig\u00e9e contre Ceausescu. Je mets des gags et de l\u2019humour dans les situations, mais tout cela est contre lui. J\u2019ai d\u00fb enlever des insultes dans le texte, car au bout d\u2019un moment cela devenait difficile \u00e0 lire\u2026 On avait bien compris, que je ne l\u2019appr\u00e9ciais pas\u2026\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\" id=\"h-la-memoire\">La m\u00e9moire<\/h3>\n\n\n\n<p>Lorsque Eug\u00e8ne \u00e9tait petit, il b\u00e9gayait souvent. Mais il adorait faire du th\u00e9\u00e2tre: il avait remarqu\u00e9 que lorsqu\u2019il jouait un r\u00f4le, il ne b\u00e9gayait pas. Par la suite, le futur \u00e9crivain suivit l\u2019option th\u00e9\u00e2tre au Gymnase du Bugnon, \u00e0 Lausanne. Puis, vers 16-17 ans, ce furent les cours d\u2019improvisation aupr\u00e8s de G\u00e9rard Digglemann. Hier comme aujourd\u2019hui, Eug\u00e8ne interpr\u00e8te ses propres textes sur les planches. Il aimerait d\u2019ailleurs bien r\u00e9aliser une adaptation th\u00e9\u00e2trale de <em>Lettre \u00e0 mon dictateur<\/em>&nbsp;<em>[ndlr: il en a fait une performance pour le festival Textures 1-5 mars 2023]<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>De son aveu, Eug\u00e8ne \u00ab\u00e9crit d\u00e8s qu\u2019il a un moment\u00bb. Il garde ses id\u00e9es en t\u00eate et parvient \u00e0 \u00e9crire le soir ou le matin, chez lui, dans le train\u2026 Contrairement au clich\u00e9 litt\u00e9raire, Eug\u00e8ne est un \u00e9crivain qui ne parvient pas \u00e0 \u00e9crire dans les caf\u00e9s. Sacril\u00e8ge? \u00abUne fausse bonne id\u00e9e\u00bb, rigole-t-il. \u00abIl y a trop de bruit et c\u2019est trop int\u00e9ressant. On peut observer les gens et voir comment ils se comportent. Il se passe des choses dr\u00f4les, dans les caf\u00e9s.\u00bb Il encha\u00eene avec une autre anecdote: \u00abUne fois, j\u2019\u00e9tais dans un caf\u00e9. Un t\u00e9l\u00e9phone sonne. La personne \u00e0 la table d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u00e9croche et dit \u201cOuais, ouais, je suis toujours dans le train, ouais, j\u2019arrive\u201d. Cela devient passionnant. Il parlait suffisamment fort en plus, donc on pouvait \u00e9couter. On se demande \u00e0 qui il ment et tout \u00e7a\u2026 Il y a une histoire!\u00bb <em>(Rires)<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Les lieux d\u2019\u00e9criture de l\u2019auteur de <em>La Vall\u00e9e de la Jeunesse<\/em> sont plut\u00f4t typiques : \u00e0 son domicile, dans les transports. Mais l\u2019\u00e9crivain nous avoue tout de m\u00eame quelque chose d\u2019original: \u00abPendant le Covid, comme tout \u00e9tait ferm\u00e9, j\u2019allais \u00e9crire \u00e0 l\u2019Eglise Saint-Paul de Lausanne pour m\u2019isoler. C\u2019est une \u00e9glise tr\u00e8s peu fr\u00e9quent\u00e9e, je suis d\u00e9sol\u00e9 pour ce lieu \u00e9videmment\u2026 Je faisais du coworking avec J\u00e9sus. Cela fonctionnait tr\u00e8s bien.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><a href=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/wp-content\/uploads\/2023\/06\/eugene--indra-crittin-pour-le-regard-libre_1-1.jpg\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/wp-content\/uploads\/2023\/06\/eugene--indra-crittin-pour-le-regard-libre_1-1-1024x768.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-518726\"\/><\/a><figcaption class=\"wp-element-caption\">Eug\u00e8ne, \u00e0 Lausanne, en novembre 2022 \u00a9 Indra Crittin pour <em>Le Regard Libre<\/em><\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>L\u2019un des th\u00e8mes centraux de l\u2019\u0153uvre d\u2019Eug\u00e8ne est la m\u00e9moire. Dans ses \u0153uvres, l\u2019auteur \u00e9voque des souvenirs, tant\u00f4t d\u2019enfance, tant\u00f4t de jeunesse. Il dialogue entre le pr\u00e9sent et le pass\u00e9. A l\u2019instar de Grancy, les souvenirs d\u2019Eug\u00e8ne affluent quand il se balade dans cette ville dans laquelle il vit et a pass\u00e9 sa jeunesse, Lausanne. \u00abQuand je roule en bus ou \u00e0 v\u00e9lo dans les rues lausannoises, les souvenirs remontent. Il y a toujours des associations d\u2019id\u00e9es qui se font en voyageant ou en me baladant \u00e0 travers la ville\u00bb, explique-t-il en souriant.<\/p>\n\n\n\n<p>A quels autres th\u00e8mes s\u2019int\u00e9resse Eug\u00e8ne? \u00abIl y a l\u2019identit\u00e9 et la question des accents qui reviennent plusieurs fois\u00bb, r\u00e9pond-il. Il est vrai qu\u2019Eug\u00e8ne \u2013 qui \u00e0 l\u2019origine s\u2019orthographiait \u00abEugen\u00bb \u2013 est habitu\u00e9 au questionnement identitaire. \u00abQui sommes-nous vraiment? Je crois que nous sommes un patchwork. Il est difficile d\u2019\u00eatre une seule chose. C\u2019est pour cela que je parle des accents. Je n\u2019ai pas vraiment l\u2019accent vaudois. Quand je suis en France, on trouve que j\u2019ai un accent bizarre. Pas suisse, mais un dr\u00f4le d\u2019accent\u2026 Au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, mon \u00e9pouse et moi-m\u00eame avons d\u00e9m\u00e9nag\u00e9 \u00e0 B\u00e2le et y avons v\u00e9cu pendant trois ans. C\u2019est lorsque j\u2019ai d\u00fb parler allemand que mon b\u00e9gaiement est revenu. Celui-ci est li\u00e9, je pense, \u00e0 l\u2019ins\u00e9curit\u00e9. Le b\u00e9gaiement a \u00e9t\u00e9 une partie importante de mon identit\u00e9 \u2013 j\u2019ai b\u00e9gay\u00e9 de 0 \u00e0 20 ans \u2013 et, tout \u00e0 coup, lors de mon s\u00e9jour \u00e0 B\u00e2le, il est revenu ! Je me suis dit que ce n\u2019\u00e9tait pas possible ! Il est rest\u00e9 pendant environ six mois et, une fois que j\u2019ai mieux ma\u00eetris\u00e9 l\u2019allemand, ce trouble s\u2019est calm\u00e9. Tout cela pour dire que les identit\u00e9s sont tr\u00e8s fluctuantes. Ces sont des choses qui montent et qui descendent. Alors il y a beaucoup d\u2019explorations \u00e0 faire. Je parle de cela dans mes livres.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\" id=\"h-le-mentor-des-futurs-ecrivains-suisses\">Le mentor des futurs \u00e9crivains suisses<\/h3>\n\n\n\n<p>En tant que professeur et mentor \u00e0 l\u2019Institut litt\u00e9raire de Bienne, Eug\u00e8ne enseigne l\u2019\u00e9criture aux auteurs de demain et anime diff\u00e9rents ateliers. \u00abCe travail est plus qu\u2019int\u00e9ressant. C\u2019est une Rolls-Royce!\u00bb, dit-il. La m\u00e9taphore nous \u00e9chappe un peu. On l\u2019invite \u00e0 d\u00e9velopper du regard. \u00abC\u2019est le luxe que de me retrouver avec des \u00e9tudiants qui ont envie d\u2019\u00e9crire. Pas une fois je ne dois leur demander de ranger leurs t\u00e9l\u00e9phones.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Nous lui demandons comment se d\u00e9roule cet \u00abenseignement de l\u2019\u00e9criture\u00bb, ce m\u00e9tier d\u2019\u00e9crivain, \u00e0 lui qui s\u2019est form\u00e9 en autodidacte \u2013 personne ne lui a appris \u00ab\u00e0 \u00e9crire\u00bb. \u00abVous leur apprenez des techniques\u2026\u00bb, tentons-nous. \u00abNon!\u00bb, r\u00e9pond notre interlocuteur. \u00abJe leur apprends \u00e0 lire leurs textes, \u00e0 relire leurs textes. Je leur parle, par exemple, de \u2018\u2018la promesse du texte\u2019\u2019: d\u00e8s le d\u00e9but, ton texte annonce une promesse. Est-ce que tu tiens ta promesse ou est-ce que cela se perd en route? On parle de la structure des textes, de leur ton, etc. Je fais des retours au sujet de ceux-ci. La technique nous occupe aussi: le discours indirect libre, par exemple, en examinant par exemple l\u2019effet que ce proc\u00e9d\u00e9 produit. Ils le sentent apr\u00e8s. Nous organisons des ateliers d\u2019\u00e9critures sur les dialogues, etc. Mais \u00e0 la fin des fins, c\u2019est l\u2019auteur du texte qui d\u00e9cide s\u2019il prend mes suggestions ou non, car c\u2019est lui qui \u00e9crit. La promesse du texte, c\u2019est quelque chose d\u2019important. Il faut se rendre compte de ce que l\u2019on annonce.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Mais quelles sont les passions d\u2019Eug\u00e8ne? \u00abJ\u2019ai <em>Star Wars<\/em> comme plaisir\u00bb, me r\u00e9pond-il. Enthousiaste, il nous d\u00e9taille sa passion en racontant une anecdote plusieurs fois servie : \u00abQuand <em>La Vall\u00e9e de la Jeunesse<\/em> a \u00e9t\u00e9 mise sur pied au th\u00e9\u00e2tre, le soir de la premi\u00e8re, le metteur en sc\u00e8ne, Christian Denisart, s\u2019est point\u00e9 avec un cadeau gigantesque pour moi: il s\u2019agissait de l\u2019ultime maquette <em>Star Wars<\/em> de la bataille de Hoth.\u00bb Eug\u00e8ne s\u2019arr\u00eate. \u00abSi vous voyez ce que c\u2019est, c\u2019est bien. Sinon c\u2019est pas grave\u00bb, dit-il en riant. \u00abC\u2019est la plan\u00e8te o\u00f9 il y a de la glace, non?\u00bb, r\u00e9pondons-nous. \u00abOui! La plan\u00e8te <em>hot<\/em> o\u00f9 il y a de la glace! C\u2019est de l\u2019humour!\u00bb, susurre-t-il en se frappant la cuisse avec sa main. Il n\u2019y a pas \u00e0 dire, Eug\u00e8ne a toujours le mot pour rire.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><a href=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/wp-content\/uploads\/2023\/06\/eugene--indra-crittin-pour-le-regard-libre_3-1-683x1024.jpg\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/wp-content\/uploads\/2023\/06\/eugene--indra-crittin-pour-le-regard-libre_3-1-683x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-518725\"\/><\/a><figcaption class=\"wp-element-caption\">Eug\u00e8ne, \u00e0 Lausanne, en novembre 2022 \u00a9 Indra Crittin pour <em>Le Regard Libre<\/em><\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Quand nous lui demandons ce qu\u2019il a fait avec cette maquette g\u00e9ante de <em>Star Wars<\/em>, l\u2019auteur nous r\u00e9pond qu\u2019il l\u2019a gard\u00e9e, intacte, pendant plus d\u2019une d\u00e9cennie, pour pouvoir l\u2019offrir \u00e0 son fils lors des f\u00eates de P\u00e2ques. Une mani\u00e8re pour Eug\u00e8ne de l\u00e9guer au futur ses passions. Outre <em>Star Wars<\/em>, Eug\u00e8ne appr\u00e9cie le fait de se balader dans les parcs et les jardins publics. \u00abQuand je me rends \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, je visite forc\u00e9ment un des parcs de la ville, que cela soit le jardin botanique ou un autre parc. J\u2019admets que ce n\u2019est pas super sportif comme loisir, c\u2019est plut\u00f4t contemplatif\u2026 A l\u2019Institut litt\u00e9raire, au printemps 2023, j\u2019organiserai une semaine d\u2019\u00e9criture sur l\u2019\u00e9criture dans diff\u00e9rents jardins. Par exemple, nous allons \u00e9crire dans un jardin \u00e0 la fran\u00e7aise. Si l\u2019on prend les th\u00e8mes du jardin \u00e0 la fran\u00e7aise (sym\u00e9trie, contr\u00f4le\u2026) et qu\u2019on se les donne comme contraintes, est-ce que cela change l\u2019\u00e9criture? Nous ferons le m\u00eame exercice avec un jardin \u00e0 l\u2019anglaise. Un type de jardin totalement diff\u00e9rent. Dans les jardins \u00e0 l\u2019anglaise, il faut m\u00e9nager des surprises. Il y a un jardin \u00e0 l\u2019anglaise, \u00e0 Lausanne, dans le parc de Mon-Repos, avec deux ruines \u2013 l\u2019une m\u00e9di\u00e9vale et l\u2019autre romaine.\u00bb&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Interrog\u00e9 sur son panth\u00e9on litt\u00e9raire personnel, Eug\u00e8ne \u00e9voque sans peine les noms de Georges Perec et de Jorge Louis Borges. \u00abJe suis rest\u00e9 super fan de Georges Perec, qui se donne des contraintes d\u2019\u00e9criture. Je m\u2019en donne aussi d\u2019ailleurs, m\u00eame si les siennes sont plus difficiles et contraignantes. Je suis aussi un grand admirateur de Borges.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Nous r\u00e9fl\u00e9chissons. Et pendant que nous parlons, surgit dans mon esprit une association. Retour en Roumanie. A l\u2019a\u00e9roport. Au petit soldat de plomb confisqu\u00e9 par la polici\u00e8re. \u00abComme vous travaillez beaucoup avec la m\u00e9moire, il me semble qu\u2019il y a un souvenir connect\u00e9 entre votre <em>Lettre \u00e0 mon dictateur<\/em> et <em>La Vall\u00e9e de la Jeunesse<\/em>. Quand vous quittez la Roumanie, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de six ans, l\u2019une des derni\u00e8res choses que l\u2019on fait avant de vous mettre dans l\u2019avion, c\u2019est de vous voler ce petit soldat de plomb auquel vous \u00e9tiez tr\u00e8s attach\u00e9 et vous pleurez. Et dans <em>La Vall\u00e9e de la Jeunesse<\/em>, lorsque vous allez avec votre fr\u00e8re en ce lieu, vous trouvez un petit soldat am\u00e9ricain en plomb\u2026 Vous retrouvez donc, en quelque sorte, un soldat perdu. A l\u2019exception que l\u2019un \u00e9tait, je pense, un soldat sovi\u00e9tique et l\u2019autre un soldat am\u00e9ricain\u2026\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00abLes deux sont li\u00e9s. Je ne sais pas si je parle du fait que je perds un soldat et que j\u2019en trouve un autre\u2026 C\u2019est comme si je compensais une perte. Il y en a une autre qui a \u00e9t\u00e9 compens\u00e9e. Celle de l\u2019ab\u00e9c\u00e9daire, \u00e0 savoir le premier livre que l\u2019on m\u2019a donn\u00e9, puis retir\u00e9 <em>[ndlr : dans <\/em>La Vall\u00e9e de la Jeunesse<em>, Eug\u00e8ne consacre un chapitre \u00e0 un ab\u00e9c\u00e9daire roumain auquel il \u00e9tait tr\u00e8s attach\u00e9 et qu\u2019on lui a repris, lorsqu\u2019il \u00e9tait jeune et qu\u2019on a su qu\u2019il allait quitter la Roumanie]<\/em>. Environ trente ans plus tard, les Editions Autrement, en France, m\u2019ont propos\u00e9 de r\u00e9aliser un ab\u00e9c\u00e9daire. Alors j\u2019ai fait un ab\u00e9c\u00e9daire en fran\u00e7ais, intitul\u00e9 <em>Voyage en Ab\u00e9c\u00e9die<\/em> (2001). C\u2019\u00e9tait aussi une mani\u00e8re de compenser un manque par rapport \u00e0 la Roumanie.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab\u2013&nbsp;Qu\u2019est-ce que tu as trouv\u00e9 l\u00e0? demande papa.&nbsp;<\/em><br><em>\u2013&nbsp;Un soldat. Il est \u00e0\u00e0\u00e0\u00e0 moi.&nbsp;<\/em><br><em>\u2013&nbsp;Tu me le montres?&nbsp;<\/em><br><em>Je le lui tends. Papa l\u2019examine un moment, puis me d\u00e9clare qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un soldat am\u00e9ricain. Il para\u00eet qu\u2019ils ont battu les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale.\u00bb (Extrait de La Vall\u00e9e de la Jeunesse)<\/em><\/p>\n\n\n\n<h6 class=\"wp-block-heading\" id=\"h-vous-venez-de-lire-un-portrait-publie-dans-notre-edition-papier-le-regard-libre-n-9-7\">Vous venez de lire un portrait publi\u00e9 dans notre \u00e9dition papier (<a href=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/cpt-editions\/le-regard-libre-n97-dossier-federales-2023\/\"><em>Le Regard Libre N\u00b09<\/em>7<\/a>).<\/h6>\n\n\n\n<p><em>Ecrire \u00e0 l\u2019auteur : <a href=\"mailto:ivan.garcia@leregardlibre.com\">ivan.garcia@leregardlibre.com<\/a><\/em><\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>A la suite de la publication de son nouveau livre r\u00e9cemment prim\u00e9, \u00abLettre \u00e0 mon dictateur\u00bb, rendez-vous a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9crivain suisse Eug\u00e8ne pour une conversation \u00e0 son sujet, plac\u00e9e sous le signe de la m\u00e9moire et de l\u2019humour. 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