{"id":518562,"date":"2023-06-06T06:00:00","date_gmt":"2023-06-06T04:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/leregardlibre.com\/?p=518562"},"modified":"2023-06-06T06:00:00","modified_gmt":"2023-06-06T04:00:00","slug":"les-plaies-ouvertes-dun-deuil-entre-moscou-et-la-siberie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/litterature\/les-plaies-ouvertes-dun-deuil-entre-moscou-et-la-siberie\/","title":{"rendered":"Les plaies ouvertes d\u2019un deuil entre Moscou et la Sib\u00e9rie"},"content":{"rendered":"<p class=\"has-drop-cap\"><strong><em>Blessure<\/em>, c\u2019est d\u2019abord cette longue attente avant la mort d\u2019une m\u00e8re malade. Puis, les milliers de kilom\u00e8tres parcourus dans toute la Russie avec ses cendres. Une autofiction po\u00e9tique, mais \u00e0 la limite de l\u2019exhibitionnisme. Vraie et puissante, ou juste choquante?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<!--more LIRE LA RECENSION (EN LIBRE ACC\u00c8S)-->\n\n\n\n<p>\u00abMa m\u00e8re est morte et j\u2019ai transport\u00e9 ses cendres de Voljski <em>(ndlr:&nbsp;1&rsquo;000 km au sud de Moscou)<\/em> \u00e0 Oust-Ilimsk <em>(ndlr: 1&rsquo;000 km au nord d\u2019Irkoutsk, en Sib\u00e9rie)<\/em> pendant deux longs mois, j\u2019ai v\u00e9cu avec ses restes dans ma chambre et j\u2019ai beaucoup r\u00e9fl\u00e9chi. Puis je les ai enterr\u00e9s en Sib\u00e9rie dans une terre noire et froide, parmi des pins maigrichons. Voil\u00e0 toute l\u2019histoire. Et elle est importante.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est ainsi que l\u2019\u00e9crivaine f\u00e9ministe russe Oksana Vasyakina r\u00e9sume son autofiction <em>Blessure<\/em>. Et si l\u2019histoire est importante, c\u2019est surtout parce qu\u2019elle raconte le cheminement de deuil de la jeune femme. Un parcours pour se construire en dehors du regard maternel et de celui de toute une soci\u00e9t\u00e9 russe superstitieuse. La mort comme un soulagement, qui la laisse pourtant \u00abnue sur la route\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Les modules encombrants d\u2019une fus\u00e9e<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Cette ambigu\u00eft\u00e9 des sentiments nourrit d\u2019ailleurs le r\u00e9cit. Tout comme elle entoure la relation qu\u2019Oksana entretient avec sa m\u00e8re. Elle dit avoir \u00e9t\u00e9 fascin\u00e9e par elle. Elle dit l\u2019avoir ador\u00e9e. Mais elle dit aussi l\u2019avoir crainte et d\u00e9test\u00e9e. Enfant, elle manquait de tendresse et se retrouvait face \u00e0 des amants violents. Sans recevoir le moindre coup, l\u2019auteure a pourtant grandi dans la peur et la n\u00e9gligence.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans un jeu psychologique complexe, l\u2019\u00e9crivaine et narratrice tente alors de r\u00e9parer le lien en vivant une relation fusionnelle avec les cendres de la d\u00e9funte. Un voyage initiatique qui se termine par l\u2019enterrement lib\u00e9rateur et la suppression de toute trace du corps maternel. La disparition de la m\u00e8re \u2014 mais \u00e9galement auparavant, celle de la grand-m\u00e8re et celle du beau-p\u00e8re \u2014 lui permet de se d\u00e9tacher du poids des g\u00e9n\u00e9rations ant\u00e9rieures. Dans une m\u00e9taphore toute sovi\u00e9tique, Oksana Vasyakina explique qu\u2019elle \u00abd\u00e9colle comme une fus\u00e9e dont les \u00e9tages un \u00e0 un se d\u00e9tachent(\u2026) facilitant (sa) trajectoire et (son) vol\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>La fille qui avait tu\u00e9 sa m\u00e8re<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Ce r\u00e9cit est \u00e9galement une plong\u00e9e minutieuse de l\u2019auteure dans l\u2019intimit\u00e9 du corps. Car Oksana voit petit \u00e0 petit la \u00abf\u00e9minitude\u00bb sacr\u00e9e de sa m\u00e8re dispara\u00eetre \u00e0 cause de son cancer. D\u2019abord un sein: coup\u00e9. Puis les cheveux: tomb\u00e9s. Une maladie qui aurait \u00e9t\u00e9 caus\u00e9e, selon la g\u00e9nitrice, par une goutte de lait maternel qui se serait durcie dans son sein. En d\u2019autres termes, sa fille lui aurait d\u2019abord vol\u00e9 son identit\u00e9 avant de la tuer.<\/p>\n\n\n\n<p>Pas \u00e9tonnant que la trentenaire ait alors de la peine \u00e0 se construire en tant que femme. L\u2019impact sur sa sexualit\u00e9 est flagrant. \u00abLa figure de ma m\u00e8re a toujours \u00e9t\u00e9 \u00e9troitement li\u00e9e au sexe. A mon sexe, pas au sexe en g\u00e9n\u00e9ral. Dans mon esprit, la figure maternelle \u00e9tait directement li\u00e9e \u00e0 la jouissance, au plaisir et \u00e0 la honte.\u00bb Ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 la mort de sa m\u00e8re qu\u2019elle apprend \u00e0 aimer son corps et \u00e0 se laisser aimer. Une lecture toute psychanalytique.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>L\u2019autofiction comme t\u00e9l\u00e9r\u00e9alit\u00e9 pour intello?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Que l\u2019intime devienne public et politique est une \u00e9volution \u00e0 soutenir \u00e0 tout prix. La f\u00e9ministe et activiste lesbienne qu\u2019est Oksana Vasyakina nous fait d\u00e9couvrir certaines facettes de la Russie du XXI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle tr\u00e8s loin des clich\u00e9s. Et cela fait du bien. En revanche, et c\u2019est souvent le risque dans l\u2019autofiction, les d\u00e9tails intimes fr\u00f4lent ici l\u2019exhibitionnisme. Mettant le lecteur dans un r\u00f4le de voyeuriste. Cela en devient presque g\u00eanant.<\/p>\n\n\n\n<p>Qui a besoin de conna\u00eetre l\u2019odeur des s\u00e9cr\u00e9tions vaginales de cette femme mourante? Ou de suivre dans le menu d\u00e9tail les douleurs caus\u00e9es par la vaginite de l\u2019auteure au sortir de la morgue? Ce sentiment de d\u00e9go\u00fbt nous fait-il prendre conscience de notre regard malsain sur la mort, sur la vieillesse et sur le corps des femmes? Ou est-il simplement choquant et peu n\u00e9cessaire? L\u2019autofiction, au travers de sa forme psychoth\u00e9rapique, serait-elle devenue de la t\u00e9l\u00e9r\u00e9alit\u00e9 pour intello?<\/p>\n\n\n\n<p>On laissera les lecteurs et lectrices se faire leur propre avis. Reste qu\u2019au-del\u00e0 de son c\u00f4t\u00e9 expiatoire, ce roman est courageux par les questions qu\u2019il pose. <em>Blessure<\/em> d\u2019Oksana Vasyakina est une vision alternative de l\u2019\u00e2me russe. Enfin un regard neuf sur une Russie trop souvent enferm\u00e9e dans un regard occidental born\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Ecrire \u00e0 l\u2019auteur:&nbsp;<a class=\"\" href=\"mailto:diana-alice.ramsauer@leregardlibre.com\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">diana-alice.ramsauer@leregardlibre.com<\/a>&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Vous venez de lire un article en libre acc\u00e8s.<\/strong>&nbsp;D\u00e9bats, analyses, actualit\u00e9s culturelles:&nbsp;<a href=\"http:\/\/leregardlibre.com\/abonnement\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">abonnez-vous<\/a>&nbsp;\u00e0 notre m\u00e9dia de r\u00e9flexion pour nous soutenir et avoir acc\u00e8s \u00e0 tous nos contenus!<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-media-text alignwide is-stacked-on-mobile\" style=\"grid-template-columns:17% auto\"><figure class=\"wp-block-media-text__media\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/wp-content\/uploads\/2023\/06\/medaillon-blessure.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-518563 size-full\"\/><\/figure><div class=\"wp-block-media-text__content\">\n<p><strong>Oksana Vasyakina&nbsp;<br><em>Blessure&nbsp;<\/em><br>Traduction de Rapha\u00eblle Pache<br>Robert Laffont&nbsp;<br>2023&nbsp;<br>335 pages<\/strong><\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-buttons is-layout-flex wp-block-buttons-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-button\"><a class=\"wp-block-button__link wp-element-button\" href=\"https:\/\/www.payot.ch\/Detail\/blessure-oksana_vasyakina__raphaelle_pache-9782221262757\">Commander le livre<\/a><\/div>\n<\/div>\n<\/div><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00abBlessure\u00bb, c\u2019est d\u2019abord cette longue attente avant la mort d\u2019une m\u00e8re malade. 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