{"id":516470,"date":"2023-02-24T06:00:00","date_gmt":"2023-02-24T05:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/leregardlibre.com\/?p=516470"},"modified":"2023-02-24T06:00:00","modified_gmt":"2023-02-24T05:00:00","slug":"francois-sureau-un-an-dans-la-foret","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/litterature\/francois-sureau-un-an-dans-la-foret\/","title":{"rendered":"Fran\u00e7ois Sureau: \u00abJe ressens une diminution du d\u00e9sir de libert\u00e9\u00bb"},"content":{"rendered":"<p class=\"has-drop-cap\"><strong>Enarque, avocat de la libert\u00e9, militaire, \u00e9crivain. Fran\u00e7ois Sureau a v\u00e9cu mille vies. Elu \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise en 2020, le voil\u00e0 immortel. Rencontre autour de son ouvrage <\/strong><em><strong>Un an dans la for\u00eat<\/strong><\/em><strong>, qui s\u2019int\u00e9resse \u00e0 Blaise Cendrars, l\u2019\u00e9crivain bourlingueur suisse.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<!--more LIRE L\u2019INTERVIEW (ABONN\u00c9S)-->\n\n\n\n<p>Colonel de r\u00e9serve au service du commandement de la L\u00e9gion \u00e9trang\u00e8re, \u00e9crivain publi\u00e9 par Gallimard, fondateur, avec sa femme Ayyam Sureau, de l\u2019association Pierre Claver, qui aide des demandeurs d\u2019asile ou r\u00e9fugi\u00e9s dans l\u2019apprentissage de la langue fran\u00e7aise, Fran\u00e7ois Sureau semble inclassable. Mais ses boussoles sont connues: la d\u00e9fense des libert\u00e9s publiques et la litt\u00e9rature. Entretien au sujet de la for\u00eat, de Blaise Cendrars, de ses liens avec la Suisse et \u00e9videmment de la libert\u00e9!<\/p>\n\n\n\n<h6 class=\"wp-block-heading\"><em><strong>Le Regard Libre<\/strong><\/em><strong>: Vous parlez de la for\u00eat comme d\u2019un \u00abport\u00bb. Un espace de libert\u00e9. Instinctivement, quand on pense \u00e0 la libert\u00e9, on pense \u00e0 l\u2019eau ou au ciel, plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 la for\u00eat. Pourquoi c\u2019est la for\u00eat qui vous a marqu\u00e9?<\/strong><\/h6>\n\n\n\n<p>Fran\u00e7ois Sureau: Assez curieusement, l\u2019eau, l\u2019oc\u00e9an, la mer m\u2019ont toujours sembl\u00e9 le contraire de la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9, du contr\u00f4le, de l\u2019apaisement. Pour moi, l\u2019eau, ce sont les ab\u00eemes, les gouffres. Le mal pr\u00e9sent dans les profondeurs. La baleine dont on ne sait pas exactement ce qu\u2019elle veut. Il y a toujours eu dans la mer quelque chose qui m\u2019attirait, \u00e9videmment \u2013&nbsp;j\u2019ai un peu navigu\u00e9. Mais aussi quelque chose d\u2019inqui\u00e9tant. Le territoire de l\u2019aventure n\u2019est certainement pas le territoire de la s\u00e9curit\u00e9, dans le bon sens du terme, ou de l\u2019approfondissement des choses.<\/p>\n\n\n\n<h6 class=\"wp-block-heading\"><strong>Pourquoi la for\u00eat, alors?<\/strong><\/h6>\n\n\n\n<p>La for\u00eat a toujours repr\u00e9sent\u00e9 pour moi un vrai port. Certains \u00e9l\u00e9ments se forment dans l\u2019enfance ou au gr\u00e9 de la r\u00e9flexion spirituelle. J\u2019ai toujours \u00e9t\u00e9 attir\u00e9 par la for\u00eat de Sherwood, celle de Robin des Bois. L\u2019endroit o\u00f9 se r\u00e9fugier quand les institutions publiques ne vous satisfont plus. Dans la for\u00eat, il y a quelque chose d\u2019anarchiste et aussi une dimension proprement spirituelle, pr\u00e9sente chez les auteurs orthodoxes. S\u00e9raphin de Sarov, par exemple, qui, dans <em>L\u2019Entretien avec Motovilov<\/em>, passe son temps \u00e0 expliquer comment il essaie de devenir l\u2019ami des b\u00eates sauvages. Il y a dans la for\u00eat comme une forme d\u2019\u00e9cologie spirituelle. L\u2019id\u00e9e d\u2019un monde r\u00e9concili\u00e9 qui \u00e9voque le jardin d\u2019Eden. Quand il m\u2019arrive de lire la Bible, l\u2019un de mes versets pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s est au d\u00e9but de la Gen\u00e8se: \u00abIls entendirent le pas de Dieu qui se promenait dans le jardin \u00e0 la brise du jour, et l\u2019homme et sa femme se cach\u00e8rent devant Dieu parmi les arbres du jardin.\u00bb Pour moi, c\u2019est cela, la for\u00eat. C\u2019est quelque chose qui est hant\u00e9 par l\u2019essentiel. Alors que la mer est hant\u00e9e par le danger.<\/p>\n\n\n\n<h6 class=\"wp-block-heading\"><strong>Vous parlez par ailleurs de la for\u00eat comme d\u2019un paradis pour les anarchistes. Pour ma part, enfant, je voyais la for\u00eat comme quelque chose de grand, qui nous d\u00e9passe et qui \u00e9tait ordonn\u00e9, plut\u00f4t \u00e9quilibr\u00e9. Loin de l\u2019anarchie\u2026<\/strong><\/h6>\n\n\n\n<p>Ce n\u2019est pas contradictoire! La for\u00eat est un paradis pour les anarchistes, parce qu\u2019on fait dans la for\u00eat l\u2019exp\u00e9rience d\u2019un ordre naturel et bienfaisant qui nous rassure. Car il n\u2019a pas \u00e0 voir avec nos propres fautes. Alors que dans les institutions publiques, surtout d\u00e9mocratiques, tout ce qui ne marche pas, on peut, dans la mesure o\u00f9 nous sommes des citoyens conscients, se l\u2019imputer \u00e0 crime. C\u2019est de&nbsp;<em>\u2013&nbsp;Suite&nbsp;p.&nbsp;42<\/em> notre faute si cela ne marche pas. Dans la for\u00eat, on fait une exp\u00e9rience enfantine. Ce dont je parle rel\u00e8ve de l\u2019imagination, pas de la construction politique.<\/p>\n\n\n\n<h6 class=\"wp-block-heading\"><strong>C\u2019est-\u00e0-dire?<\/strong><\/h6>\n\n\n\n<p>Je ne propose pas de vivre dans la for\u00eat, en peau de b\u00eate. Mais on y fait cette exp\u00e9rience enfantine, imaginaire, d\u2019un ordre naturel et bienfaisant qui nous d\u00e9passe, qui nous entoure, qui ne pose pas de probl\u00e8me particulier. En plus, pour un temp\u00e9rament anarchiste, la for\u00eat, c\u2019est l\u2019anarchie sans risque. Parce que, d\u2019une certaine mani\u00e8re, si l\u2019on est anarchiste dans une ville, on s\u2019expose au grief de favoriser le d\u00e9sordre, qui m\u00e8ne \u00e0 une situation dans laquelle les plus forts l\u2019emporteront sur les plus faibles. C\u2019est difficile d\u2019imaginer vivre sans les institutions du contrat social dans tous les endroits qui ne sont pas la for\u00eat. Alors que dans la for\u00eat, m\u00eame quand on y va en bande comme dans <em>Robin des Bois<\/em>, on n\u2019est jamais nombreux et on a la possibilit\u00e9 d\u2019\u00eatre en quelque sorte anarchiste pour soi-m\u00eame. Ce qui est un sentiment extr\u00eamement agr\u00e9able. C\u2019est pourquoi je me suis toujours vu comme un Petit Poucet qui aurait sem\u00e9 des cailloux non pas pour sortir de la for\u00eat, mais pour enfin parvenir \u00e0 y entrer.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><a href=\"http:\/\/leregardlibre.com\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/2_francois-sureau-en-janvier-2023--adrien-largemain-pour-le-regard-libre.jpg\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/2_francois-sureau-en-janvier-2023--adrien-largemain-pour-le-regard-libre-1024x683.jpg\" alt=\"Un an dans la for\u00eat\" class=\"wp-image-516474\"\/><\/a><figcaption>L\u2019\u00e9crivain Fran\u00e7ois Sureau, membre de l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise: \u00abDans le d\u00e9sir de s\u2019engager, il y a probablement le d\u00e9sir de se d\u00e9gager de la faute.\u00bb \u00a9 Adrien Largemain pour <em>Le Regard Libre<\/em><\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<h6 class=\"wp-block-heading\"><strong>C\u2019est quand le silence se fait dans une for\u00eat que, paradoxalement, on entend beaucoup mieux les choses, les d\u00e9tails, les mouvements. Ce qui n\u2019est pas le cas dans d\u2019autres endroits qui sont li\u00e9s au silence, comme les \u00e9glises, o\u00f9 l\u2019on n\u2019entend rien, sauf not<\/strong><strong>re libert\u00e9 int\u00e9rieure.<\/strong><\/h6>\n\n\n\n<p>C\u2019est cela, la dimension spirituelle de la for\u00eat. C\u2019est un silence \u00e9pais qui est comme une parole en elle-m\u00eame. C\u2019est le silence dans lequel on a l\u2019impression que naissent \u00e0 la fois la parole de la nature et la parole de l\u2019\u00e2me. Et o\u00f9 l\u2019on arrive \u00e0 les entendre. Le silence ici ne s\u2019oppose pas au bruit, mais aux bruits inutiles. Aux paroles futiles. Tout ce que dicte le souci de soi et de la repr\u00e9sentation de soi. On n\u2019a personne aux yeux de qui se faire valoir dans la for\u00eat. On devient disponible \u00e0 toutes sortes de choses, comme aux branches qui craquent sous le poids de la neige. Dans ce silence naissent des bruits r\u00e9els ou imagin\u00e9s qui ont un effet, \u00e0 mes yeux, assez prodigieux sur l\u2019\u00e2me.<\/p>\n\n\n\n<h6 class=\"wp-block-heading\"><strong>Vous dites que ce qui oppose les hommes et qui vous les rend sympathiques, ce n\u2019est pas tant leur position religieuse ou politique, mais leur capacit\u00e9 ou non \u00e0 comprendre cette dimension spirituelle de la for\u00eat, prise dans ce qu\u2019elle repr\u00e9sente: le d\u00e9sir non de s\u2019y perdre, mais celui de s\u2019y retrouver.&nbsp;<\/strong><\/h6>\n\n\n\n<p>Ce que je dis ne rel\u00e8ve pas de la cat\u00e9gorie du raisonnement, mais plut\u00f4t de la familiarit\u00e9 d\u2019esprit. C\u2019est en particulier un antidote aux passions fran\u00e7aises, qui sont exag\u00e9r\u00e9ment politiques. Je pense que nous sommes l\u2019un des seuls pays d\u2019Europe \u00e0 classer les \u00e9crivains d\u2019abord en fonction de leur affiliation politique et d\u2019une certaine mani\u00e8re, \u00e0 devoir lutter pour aimer des \u00e9crivains qui ne sont pas de notre bord, \u00e0 devoir justifier sans cesse nos pr\u00e9f\u00e9rences. On rel\u00e8ve comme une sorte de surprise incroyable le fait que L\u00e9on Daudet, qui a pourtant pass\u00e9 une grande partie de sa vie \u00e0 \u00eatre antis\u00e9mite, ait \u00e9t\u00e9 l\u2019un des grands d\u00e9fenseurs de <em>A la recherche du temps perdu<\/em>, en particulier au moment de l\u2019attribution du Goncourt \u00e0 Proust pour <em>A l\u2019ombre des jeunes filles en fleurs<\/em>. Or, cette surprise n\u2019\u00e9tonne que nous autres Fran\u00e7ais. Dans la plupart des autres pays, ce n\u2019est pas ce crit\u00e8re-l\u00e0 qui vient en premier. Pour moi, la division entre les hommes n\u2019est pas entre la droite et la gauche, entre le r\u00e9alisme et le surr\u00e9alisme, entre le mat\u00e9rialisme et l\u2019id\u00e9alisme. La vraie division r\u00e9side entre ceux qui pensent avoir fait l\u2019exp\u00e9rience du myst\u00e8re du monde et ceux qui y sont r\u00e9fractaires.<\/p>\n\n\n\n<h6 class=\"wp-block-heading\"><strong>Qu\u2019entendez-vous par \u00abmyst\u00e8re du monde\u00bb?<\/strong><\/h6>\n\n\n\n<p>Je veux parler de cette impression, \u00e9prouv\u00e9e depuis mon enfance, que ce monde tel que nous le voyons n\u2019est que le reflet de quelque chose de v\u00e9ritable, cach\u00e9 derri\u00e8re son apparence. Qu\u2019il faut \u00e9carter le voile des apparences, que la vraie vie est absente. Je ne veux pas dire par-l\u00e0 que tout est sinistre. Au contraire. Tout ce qu\u2019on voit de bien ou de mal, ici et ailleurs, est comme une sorte d\u2019image de quelque chose qui existe ailleurs, et nous n\u2019en voyons que les reflets projet\u00e9s sur un mur. Les gens qui attendent quelque chose de ce myst\u00e8re, qui y sont sensibles et qui essaient de l\u2019\u00e9lucider, me sont plus proches. Quelle que soit leur affiliation politique ou philosophique. Des gens qui, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de quatorze ou quinze ans, ont err\u00e9 dans les for\u00eats de Sologne, en attendant de voir appara\u00eetre Yvonne de Galais&nbsp;\u2013&nbsp;h\u00e9ro\u00efne du roman <em>Le Grand Meaulnes<\/em>&nbsp;\u2013&nbsp;au d\u00e9tour d\u2019un chemin, me sont beaucoup plus proches que ceux que cette \u00e9vocation fait sourire. Et ces personnes, on les reconna\u00eet au premier coup d\u2019\u0153il. On sait que les gens appartiennent \u00e0 cette cat\u00e9gorie ou qu\u2019ils n\u2019y appartiennent pas. Quand ils n\u2019y appartiennent pas, seraient-ils du m\u00eame avis que moi sur les choses, ou subtils et cultiv\u00e9s: je me sens s\u00e9par\u00e9 d\u2019eux par un ab\u00eeme.<\/p>\n\n\n\n<h6 class=\"wp-block-heading\"><strong>Une homme qui partage cette approche, c\u2019est Blaise Cendrars. Pourquoi lui avoir consacr\u00e9 un r\u00e9cit?<\/strong><\/h6>\n\n\n\n<p>Ce qui m\u2019a frapp\u00e9 chez Cendrars, c\u2019est le compos\u00e9 particulier d\u2019optimisme et de pessimisme radical qui le caract\u00e9rise. Quand on lit la plupart de ses livres \u2013 L\u2019Or, Moravagine\u2026 \u2013 on est frapp\u00e9 par la combinaison de deux th\u00e8mes: la faute et le mal. Il y a chez Cendrars une dimension spirituelle forte. Bien que je n\u2019aie aucune lumi\u00e8re particuli\u00e8re sur ses convictions religieuses, il avait l\u2019air d\u2019\u00eatre \u00e0 peu pr\u00e8s un agnostique. C\u2019est du moins ce qu\u2019il a dit. Toutefois, quel genre d\u2019agnostique peut avoir \u00e9crit le po\u00e8me P\u00e2ques \u00e0 New York? Comme disait Kafka, \u00abil faut s\u2019approcher de la vie des autres avec autant de r\u00e9serve que devant les portes de l\u2019enfer\u00bb. On n\u2019en sait rien et il ne faut pas en parler. Mais ce qui est frappant, c\u2019est qu\u2019il semble hant\u00e9 par le rapport de ces deux formes du p\u00e9ch\u00e9 originel que sont la faute et du mal. La faute, notamment \u00e0 travers le th\u00e8me de la guerre. Vue sous l\u2019uniforme de la L\u00e9gion \u00e9trang\u00e8re. La faute, c\u2019est la faute originelle. Laquelle? Pour lui, elle est double. C\u2019est la faute des autres. C\u2019est la faute d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 mis au monde. Il a eu des mots extr\u00eamement durs sur sa propre naissance: \u00abSi j\u2019avais pu d\u00e9j\u00e0 parler, j\u2019aurais dit: merde, je ne veux pas vivre!\u00bb. Mais aussi la faute dont on s\u2019accuse, avec cette fianc\u00e9e myst\u00e9rieuse pr\u00e9nomm\u00e9e H\u00e9l\u00e8ne, dont on ne saura jamais si elle s\u2019est suicid\u00e9e, si elle est morte dans la r\u00e9volution russe, si elle a \u00e9t\u00e9 victime d\u2019un tremblement de terre \u00e0 Odessa ou \u00e0 Bakou, mais dont il a parl\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises par la suite.<\/p>\n\n\n\n<h6 class=\"wp-block-heading\"><strong>C\u2019est peut-\u00eatre paradoxal, mais il voit \u00e9galement la guerre comme un moyen de tester sa libert\u00e9 individuelle et personnelle.<\/strong><\/h6>\n\n\n\n<p>Dans le d\u00e9sir de s\u2019engager, il y a probablement le d\u00e9sir de se d\u00e9gager de la faute. C\u2019est vrai en particulier de la L\u00e9gion \u00e9trang\u00e8re. Surtout \u00e0 son \u00e9poque, parce qu\u2019elle \u00e9tait quand m\u00eame compos\u00e9e de gens qui \u00e9taient l\u00e0 parce qu\u2019ils voulaient se faire oublier et parce qu\u2019ils voulaient retrouver une nouvelle vie sous une identit\u00e9 enti\u00e8rement diff\u00e9rente. Il parle quelque part de la fl\u00e9trissure de la L\u00e9gion \u00e9trang\u00e8re. Pas seulement de la fl\u00e9trissure qu\u2019on \u00e9prouve \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la L\u00e9gion lorsqu\u2019on se trouve soumis aux rudesses de l\u2019entra\u00eenement. Mais de la fl\u00e9trissure qui vous y a conduit. La chose dont on essaie de se lib\u00e9rer en venant l\u00e0. En plus de la faute, son autre grand th\u00e8me est le mal. On le voit dans <em>Moravagine<\/em>. Cendrars est hant\u00e9 par le myst\u00e8re du mal. Ce qu\u2019il a probablement cherch\u00e9 dans la guerre en s\u2019engageant, c\u2019est quelque chose qui avait trait \u00e0 son propre d\u00e9sir d\u2019exp\u00e9rimenter les limites du myst\u00e8re du mal. On tue, mais on tue sous l\u2019uniforme. On tue pour une grande cause, on tue de mani\u00e8re licite, de mani\u00e8re d\u00e9mocratique, parce que le gouvernement vous le demande. Mais on tue quand m\u00eame. Sa c\u00e9l\u00e8bre citation \u00abJ\u2019ai tu\u00e9 le Boche. J\u2019\u00e9tais plus vif et plus rapide que lui\u00bb montre que la guerre \u00e9tait une sorte d\u2019exp\u00e9rience du mal, qu\u2019il a voulu voir comme une lib\u00e9ration.<\/p>\n\n\n\n<h6 class=\"wp-block-heading\"><strong>La fin de cette citation est \u00e9clairante sur son \u00e9volution: \u00abJ\u2019ai le sens de la r\u00e9alit\u00e9, moi, po\u00e8te. J\u2019ai agi. J\u2019ai tu\u00e9. Comme celui qui veut vivre.\u00bb On est pass\u00e9 d\u2019un Cendrars qui refusait de na\u00eetre \u00e0 un homme qui veut vivre.<\/strong><\/h6>\n\n\n\n<p>Peut-\u00eatre ce sacrifice humain est-il vu par lui comme une deuxi\u00e8me naissance. Cette citation de Cendrars me permet d\u2019illustrer pourquoi j\u2019aime sa po\u00e9sie. Sa fa\u00e7on d\u2019incorporer tous les \u00e9l\u00e9ments du monde moderne dans ses \u0153uvres est remarquable. L\u2019industrie, les machines techniques, les paquebots, les soutes, les cales, les mines. Tout cela conf\u00e8re \u00e0 sa po\u00e9sie une dimension tellurique qui est extraordinaire. Ce n\u2019est pas une simple po\u00e9sie de l\u2019\u00e9tat d\u2019\u00e2me. C\u2019est une po\u00e9sie du monde r\u00e9el.<\/p>\n\n\n\n<h6 class=\"wp-block-heading\"><strong>Fait \u00e9tonnant chez Cendrars, bien que la technique lui a \u00f4t\u00e9 une partie de son corps (sa main de po\u00e8te), il n\u2019est pas rancunier.<\/strong><\/h6>\n\n\n\n<p>C\u2019est un point qui le lie \u00e0 Apollinaire. Ce sont deux auteurs qui me captivent, pour les raisons que vous dites. Dans le d\u00e9bat public, il existe habituellement une v\u00e9ritable binarit\u00e9 entre le camp de l\u2019avenir et le camp du pass\u00e9, qui voudrait que si l\u2019on aime le pass\u00e9, on n\u2019aime rien de l\u2019avenir. Et qu\u2019\u00e0 l\u2019oppos\u00e9, si on aime l\u2019avenir, on rejette le pass\u00e9. Cendrars \u00e9chappe compl\u00e8tement \u00e0 \u00e7a. Comme Apollinaire. Il a une conception du monde qui est poly\u00e9drique. Il ne voit pas la vie de fa\u00e7on binaire, en camps qui s\u2019opposent. Certes, il est sans illusion, comme Apollinaire, sur les drames du monde moderne de la technique. Il a en revanche une esp\u00e8ce d\u2019amour de ce monde dans ses r\u00e9alisations. Tout cela fait que l\u2019un comme l\u2019autre, qui ont incroyablement souffert du monde technique, n\u2019en ont jamais dit de mal. Alors qu\u2019Apollinaire a pris un \u00e9clat de shrapnel dans la t\u00eate, et a fini par en mourir, et que Cendrars a perdu son bras. Mais n\u00e9anmoins, \u00e7a ne les a pas conduits \u00e0 dire du mal du monde dans lequel ils vivaient. C\u2019est l\u2019indice d\u2019une vitalit\u00e9, d\u2019une ouverture de compas prodigieuses. Dans un monde actuel qui est, au contraire de celui de Cendrars et d\u2019Apollinaire, habit\u00e9 par le ressentiment.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/1_francois-sureau-en-janvier-2023--adrien-largemain-pour-le-regard-libre-1-1024x683.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-516492\"\/><figcaption>\u00a9 Adrien Largemain pour <em>Le Regard Libre<\/em><\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<h6 class=\"wp-block-heading\"><strong>Quand Cendrars parle de la guerre, il confirme cette vision non-binaire du monde. Il refuse d\u2019\u00e9lever au rang de h\u00e9ros les gens qui font la guerre et parle de ses ennemis sur le champ de bataille comme de \u00absemblables\u00bb.<\/strong><\/h6>\n\n\n\n<p>Oui, cela me rappelle la phrase de Julien Green: \u00abLes civils se ha\u00efssent, les soldats se battent. Seuls les civils demeurent irr\u00e9conciliables\u00bb. J\u2019ai une pr\u00e9f\u00e9rence pour ceux qui font la guerre et qui en souffrent par rapport \u00e0 ceux qui la d\u00e9cident. Cendrars, c\u2019est quelqu\u2019un qui est non pas du c\u00f4t\u00e9 des gouvernants pour le dire vite, mais du c\u00f4t\u00e9 des gouvern\u00e9s et des plus expos\u00e9s des gouvern\u00e9s, ceux qui font la guerre parce que les gouvernants le leur demandent. Il y a cela chez Cendrars, sans qu\u2019il s\u2019attarde \u00e0 y trouver une v\u00e9ritable signification, h\u00e9roique en particulier, qui le rendrait acceptable. Pas de niaiserie, pas de propagande.<\/p>\n\n\n\n<h6 class=\"wp-block-heading\"><strong>L\u2019id\u00e9e que m\u00eame des ennemis sont au final des semblables parce qu\u2019ils vivent la m\u00eame chose que vous, c\u2019est aussi ce que vous avez v\u00e9cu quand vous \u00e9tiez engag\u00e9 dans l\u2019arm\u00e9e?&nbsp;<\/strong><\/h6>\n\n\n\n<p>Oui, mais recouvert par une r\u00e9alit\u00e9 absolument id\u00e9ologique. Qui existait d\u00e9j\u00e0 en 1914-18 et en 1939-45 bien s\u00fbr, \u00e0 cause du nazisme. L\u2019id\u00e9e que la seule raison admissible de faire une guerre, c\u2019est de penser que vos ennemis se sont soustraits \u00e0 la nature humaine. C\u2019est une caract\u00e9ristique des Etats d\u00e9mocratiques qui n\u2019acceptent pas la guerre, sauf dans des situations limites o\u00f9 il faut vraiment la faire parce qu\u2019on a l\u2019impression que l\u2019adversaire s\u2019est retranch\u00e9 de la commune nature par des d\u00e9cisions qui lui sont propres. C\u2019\u00e9tait le cas en 14-18, quand on voyait l\u2019Allemagne comme le monument de la barbarie et de l\u2019imp\u00e9rialisme. Et, \u00e9videmment, en 39-45 avec le nazisme. A mon \u00e9poque aussi, avec la lutte contre ce qu\u2019on appelait le terrorisme, qui est un manteau recouvrant des r\u00e9alit\u00e9s extraordinairement diff\u00e9rentes. Cette esp\u00e8ce de condamnation morale est n\u00e9cessaire dans les Etats d\u00e9mocratiques pour entrer en guerre. Maintenant, quand on est sur place, en tant que soldat, \u00e7a ne se pr\u00e9sente pas de la m\u00eame mani\u00e8re. C\u2019est-\u00e0-dire que ceux qui se battent ne passent pas leur temps \u00e0 produire de l\u2019id\u00e9ologie\u2026<\/p>\n\n\n\n<h6 class=\"wp-block-heading\"><strong>Vous dites que Cendrars devrait \u00eatre lu \u00e0 cinquante ans et non \u00e0 vingt ans. Pourquoi?<\/strong><\/h6>\n\n\n\n<p><em>L\u2019homme foudroy\u00e9<\/em> est un grand livre, mais il fait partie des ouvrages qu\u2019on ne lit avec profit que plus vieux. Dans la mesure o\u00f9 il y a chez Cendrars un art permanent du mensonge et de la r\u00e9invention de soi-m\u00eame, auxquels vous devenez particuli\u00e8rement sensible une fois que la vie vous a un peu instruit de ses d\u00e9tours et permis d\u2019am\u00e9liorer les jugements que vous pouvez porter sur vous. A partir de l\u00e0, vous devenez sensible \u00e0 cette ruse permanente de Cendrars avec sa propre biographie. Quand on est jeune, on esp\u00e8re avoir compris ce qui est bien ou mal. On croit savoir ce qu\u2019il faut faire. Apr\u00e8s, on se rend compte qu\u2019il n\u2019en est rien. C\u2019est quand on s\u2019est rendu compte qu\u2019il n\u2019en \u00e9tait rien que Cendrars devient extr\u00eamement familier et fraternel.<\/p>\n\n\n\n<h6 class=\"wp-block-heading\"><strong>Et qu\u2019est-ce qu\u2019il faudrait lire \u00e0 vingt ans?<\/strong><\/h6>\n\n\n\n<p>Il y a toutes sortes de choses \u00e0 lire \u00e0 vingt ans. De Chateaubriand, on peut lire <em>Les M\u00e9moires d\u2019outre-tombe<\/em>, pour cette errance \u00e0 la fois int\u00e9rieure et ext\u00e9rieure. Et puis, naturellement, \u00e0 cet \u00e2ge on est f\u00e2ch\u00e9. Du moins je l\u2019\u00e9tais! Alors, pour \u00e9vacuer le trop plein d\u2019\u00e9nergie, il faut lire les grands romans de la vengeance. Comme <em>Le Comte de Monte-Cristo<\/em>, d\u2019Alexandre Dumas.<\/p>\n\n\n\n<h6 class=\"wp-block-heading\"><strong>Cendrars, c\u2019est aussi l\u2019occasion d\u2019\u00e9voquer la Suisse. Quels sont vos liens avec ce pays?<\/strong><\/h6>\n\n\n\n<p>Une partie de ma famille vient de Berne et de Del\u00e9mont. La famille de ma m\u00e8re a quitt\u00e9 la France au moment de la R\u00e9vocation de l\u2019Edit de Nantes <em>(ndlr : 18 octobre 1685)<\/em>, et c\u2019est mon arri\u00e8re-grand-p\u00e8re qui est revenu en France. Les deux branches de la famille sont longtemps rest\u00e9es li\u00e9es. Enfant, je passais mes vacances en Suisse\u2026<\/p>\n\n\n\n<h6 class=\"wp-block-heading\"><strong>Qu\u2019est-ce qu\u2019il y a de suisse dans le personnage de Cendrars?<\/strong><\/h6>\n\n\n\n<p>Plusieurs choses. D\u2019abord, le regard fran\u00e7ais sur la Suisse. La Suisse est un pays insaisissable pour un Fran\u00e7ais. Insaisissable parce que les Fran\u00e7ais le voient soit comme un ensemble de stations de sports d\u2019hiver, soit comme un paradis fiscal. Les Fran\u00e7ais les mieux inform\u00e9s le donnent en exemple comme le petit pays du r\u00e9f\u00e9rendum et de la d\u00e9mocratie directe \u2013 la \u00abpetite nation\u00bb, ch\u00e8re \u00e0 Rousseau. Mais les \u00e9tranget\u00e9s de la Suisse, que Cendrars, \u00e0 mon avis, incarne assez bien, sont extr\u00eamement peu perceptibles par les Fran\u00e7ais. Car il y a des \u00e9tranget\u00e9s en Suisse, avec la combinaison d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 extr\u00eamement organis\u00e9e et d\u2019un r\u00e9el ferment anarchiste, m\u00eame si cela d\u00e9pend bien s\u00fbr des cantons. Il y a un myst\u00e8re suisse. Cette Suisse, qui \u00e9tait quand m\u00eame le r\u00e9servoir des meilleurs soldats d\u2019Europe pendant cinq si\u00e8cles et qui d\u00e9cide tout d\u2019un coup d\u2019arr\u00eater \u00e7a. Il y a, au-del\u00e0 du caract\u00e8re apparemment apais\u00e9 de ce petit pays, la violence des oppositions internes, y compris religieuses. Notamment au cours des affrontements du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, dont le souvenir existe encore. Il y a le fait que les Suisses, qui ne se d\u00e9barrassent pas de leur accent, sont incroyablement ouverts \u00e0 la possibilit\u00e9 d\u2019\u00eatre \u00e0 l\u2019\u00e9tranger et d\u2019y vivre toute leur vie. On croise des Suisses partout. J\u2019en ai vu d\u2019Oulan-Bator \u00e0 Alexandrie, partout. Absolument partout. Dans les endroits les plus recul\u00e9s, et semblant y vivre de mani\u00e8re totalement naturelle, comme si, d\u2019une certaine mani\u00e8re, la transplantation leur \u00e9tait naturelle. Cet ensemble de combinaisons de la neutralit\u00e9 et de la violence, du caract\u00e8re enracin\u00e9 et d\u00e9racin\u00e9, organis\u00e9 mais libre. Tous ces \u00e9l\u00e9ments, qui sont pour moi le myst\u00e8re suisse, s\u2019incarnent bien dans Blaise Cendrars.<\/p>\n\n\n\n<h6 class=\"wp-block-heading\"><strong>Le mod\u00e8le institutionnel de la Suisse peut-il \u00eatre une source d\u2019inspiration pour la France, qui semble dans une impasse?<\/strong><\/h6>\n\n\n\n<p>Je suis r\u00e9serv\u00e9 sur l\u2019utilit\u00e9 pratique de la philosophie politique compar\u00e9e. Les institutions naissent de l\u2019histoire. Je ne suis personnellement pas un fanatique de la d\u00e9mocratie directe, en ce qui concerne la France. La d\u00e9mocratie directe n\u2019est pas une solution, mais un sympt\u00f4me. En Suisse, le sympt\u00f4me d\u2019une conception raisonnablement prosa\u00efque des int\u00e9r\u00eats politiques. Alors qu\u2019elle n\u2019est nullement une solution en France, un pays m\u00fb par une absence totale de sens des r\u00e9alit\u00e9s, un go\u00fbt pour les mythologies politiques et pour les grandes constructions abstraites. En revanche, sur le plan du f\u00e9d\u00e9ralisme, sur le plan de la d\u00e9centralisation du pays, la Suisse est peut-\u00eatre davantage un exemple \u00e0 suivre pour la France.<\/p>\n\n\n\n<h6 class=\"wp-block-heading\"><strong>Revenons \u00e0 la litt\u00e9rature. Qu\u2019est-ce qui vous a lanc\u00e9 vers l\u2019\u00e9criture?<\/strong><\/h6>\n\n\n\n<p>Il y a probablement des centaines de mani\u00e8res d\u2019\u00e9crire. Mais je fais une diff\u00e9rence entre ceux qui \u00e9crivent pour cr\u00e9er un monde et ceux qui \u00e9crivent pour parler de leur monde. Je ne me suis jamais vu comme un romancier. Comme quelqu\u2019un qui pouvait faire concurrence au bon Dieu, cr\u00e9er une foultitude de personnages imaginaires et des destin\u00e9es. Pour moi, la litt\u00e9rature a plut\u00f4t \u00e9t\u00e9, depuis toujours, une tentative d\u2019\u00e9lucidation du monde. C\u2019est-\u00e0-dire le regarder, l\u2019observer et voir l\u2019effet qu\u2019il produisait sur moi et en chercher le sens de mani\u00e8re individuelle. Je suis tout \u00e0 fait insatisfait de ce que j\u2019ai \u00e9crit, mais j\u2019en prends mon parti, de mani\u00e8re naturelle. Les livres n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 pour moi quelque chose \u00e0 propos duquel je recherche la perfection et l\u2019ach\u00e8vement. Ils ont plut\u00f4t repr\u00e9sent\u00e9 pour moi, quand je les \u00e9crivais, des copeaux tomb\u00e9s du fait de passer sur les asp\u00e9rit\u00e9s de l\u2019existence le rabot de la litt\u00e9rature. C\u2019est la raison pour laquelle je suis d\u2019ailleurs plus sensible aux auteurs qui partagent cette vision. Je me sens plus proche de Chateaubriand que de Balzac, de Breton que de Jules Romains.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><a href=\"http:\/\/leregardlibre.com\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/3_francois-sureau-en-janvier-2023--adrien-largemain-pour-le-regard-libre.jpg\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/3_francois-sureau-en-janvier-2023--adrien-largemain-pour-le-regard-libre-1024x683.jpg\" alt=\"Un an dans la for\u00eat\" class=\"wp-image-516475\"\/><\/a><figcaption>\u00a9 Adrien Largemain pour <em>Le Regard Libre<\/em><\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<h6 class=\"wp-block-heading\"><strong>Vous confiez n\u2019avoir \u00abjamais \u00e9t\u00e9 vraiment tent\u00e9 de rencontrer des \u00e9crivains\u00bb. Pourquoi?<\/strong><\/h6>\n\n\n\n<p>Je n\u2019ai pas plus de plaisir ou de d\u00e9plaisir \u00e0 rencontrer un \u00e9crivain qu\u2019\u00e0 rencontrer un&nbsp;cafetier, un soldat ou un banquier. Les hommes sont des hommes. J\u2019adh\u00e8re, parce que j\u2019en ai fait l\u2019exp\u00e9rience personnelle, \u00e0 cette id\u00e9e que celui qui \u00e9crit et celui qui vit ne sont pas les m\u00eames. Il m\u2019est arriv\u00e9 de rencontrer des \u00e9crivains et d\u2019\u00eatre impressionn\u00e9 par eux. Mais j\u2019\u00e9tais plus impressionn\u00e9 par le souvenir que je retrouvais en eux de ce que j\u2019avais lu, que par ce qu\u2019ils disaient. Etre \u00e9crivain ne dit rien de la qualit\u00e9 d\u2019un homme.<\/p>\n\n\n\n<h6 class=\"wp-block-heading\"><strong>Vous vous inscrivez dans l\u2019id\u00e9e que l\u2019on peut s\u00e9parer l\u2019homme et l\u2019artiste?<\/strong><\/h6>\n\n\n\n<p>C\u2019est une \u00e9vidence. D\u2019ailleurs, cette id\u00e9e de la distinction de l\u2019homme et de l\u2019artiste se fonde sur la possibilit\u00e9 non pas de les aimer, mais de les condamner. Curieusement, notre \u00e9poque relativiste est une grande adepte des condamnations. Vous remarquerez que quand on dit qu\u2019on ne peut pas s\u00e9parer l\u2019homme de l\u2019\u0153uvre, c\u2019est toujours \u00e0 des fins hostiles. Il y a un d\u00e9sir de porter condamnation auquel je me sens absolument \u00e9tranger, en raison de vieilles lectures relatives \u00e0 la paille et la poutre et \u00e0 mon scepticisme face \u00e0 l\u2019id\u00e9e de juger ses semblables. En fait, sit\u00f4t que l\u2019on se regarde soi-m\u00eame avec un peu d\u2019honn\u00eatet\u00e9, on perd rapidement toute qualit\u00e9 pour porter un jugement exp\u00e9ditif sur autrui. Et puis, il y a un deuxi\u00e8me point qui est qu\u2019un livre peut avoir un effet b\u00e9n\u00e9fique en lui-m\u00eame, alors m\u00eame que son auteur est particuli\u00e8rement r\u00e9pr\u00e9hensible. Par exemple, je n\u2019aime pas C\u00e9line en qualit\u00e9 d\u2019\u00e9crivain. Il a \u00e9crit des choses abominables, mais c\u2019est en qualit\u00e9 d\u2019\u00e9crivain que je ne l\u2019aime pas. Je vois bien d\u2019ailleurs ce qui, dans son \u0153uvre, son nihilisme, proc\u00e8de de ce que je n\u2019aime pas chez lui en tant qu\u2019homme. Mais ce qu\u2019il est en tant qu\u2019homme m\u2019est totalement indiff\u00e9rent. La phrase de Gide \u00abC\u2019est avec les beaux sentiments qu\u2019on fait de la mauvaise litt\u00e9rature\u00bb est juste. Mais en m\u00eame temps, elle induit en erreur. Parce que je crois plut\u00f4t qu\u2019il y a un rapport entre la recherche du bien et la qualit\u00e9 de l\u2019\u0153uvre. Cette recherche peut \u00eatre compliqu\u00e9e, bizarre, \u00e9trange. Mais il y a un rapport entre l\u2019un et l\u2019autre et cet influx me para\u00eet trop faible chez C\u00e9line pour que je puisse l\u2019aimer, ou qu\u2019il puisse m\u2019\u00eatre un compagnon b\u00e9n\u00e9fique.<\/p>\n\n\n\n<h6 class=\"wp-block-heading\"><strong>Vous \u00eates un ami de la libert\u00e9 reconnu. D\u2019o\u00f9 vous vient cet amour?<\/strong><\/h6>\n\n\n\n<p>L\u2019explication est double. La premi\u00e8re, c\u2019est que c\u2019est un th\u00e8me auquel j\u2019ai toujours \u00e9t\u00e9 sensible. En raison du poids que font peser sur nous les institutions, les d\u00e9cisions d\u2019autrui, la vie politique, les guerres. Je partage l\u2019id\u00e9e de James Joyce selon laquelle \u00abl\u2019histoire est un cauchemar dont j\u2019essaie de me r\u00e9veiller\u00bb. Je suis anim\u00e9, pas sur le plan de la r\u00e9flexion, mais sur le plan de l\u2019intuition, par le fait que, globalement, je trouve l\u2019ordre \u00e0 la fois pr\u00e9tentieux et pesant, singeant la cit\u00e9 de Dieu, se gargarisant d\u2019espoirs au nom desquels on envoie toutes sortes de gens se faire d\u00e9zinguer tous les quarante ans. Je suis tr\u00e8s sensible \u00e0 l\u2019imperfection de l\u2019ordre. Quand on est sensible \u00e0 l\u2019imperfection de l\u2019ordre, on se trouve projet\u00e9 dans le camp des amis de la libert\u00e9. Parce qu\u2019au fond, la libert\u00e9 nous para\u00eet \u00eatre la chose la plus pr\u00e9cieuse et le c\u0153ur secret de nous-m\u00eames, ce qui nous permet de co\u00efncider avec notre destin\u00e9e. Le mot libert\u00e9, on le retrouve aussi bien chez des \u00e9crivains comme Barbey d\u2019Aurevilly que chez Andr\u00e9 Breton ou chez Stendhal, alors m\u00eame que leurs options politiques \u00e9taient radicalement diff\u00e9rentes. Je suis tr\u00e8s sensible \u00e0 cela. Au fond, parce que je crois que je n\u2019aime pas l\u2019ordre, je suis sensible aux horreurs qu\u2019il provoque \u00e0 chaque g\u00e9n\u00e9ration. Justifi\u00e9es par toutes sortes de raisonnements g\u00e9n\u00e9raux. Alors l\u2019id\u00e9e de la libert\u00e9 individuelle m\u2019est incroyablement pr\u00e9cieuse. Une fois qu\u2019on a dit \u00e7a, la suite est extr\u00eamement compliqu\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<h6 class=\"wp-block-heading\"><strong>Pourquoi?<\/strong><\/h6>\n\n\n\n<p>Parce qu\u2019on ne peut pas admettre facilement que cette libert\u00e9 \u2013 laquelle proc\u00e8de \u00e0 l\u2019origine d\u2019une sorte de pulsion, de respiration personnelle \u2013 soit la libert\u00e9 de faire le mal, d\u2019inciter \u00e0 la violence ou de d\u00e9truire la paix civile. Cette libert\u00e9 doit donc \u00eatre born\u00e9e. D\u00e8s lors qu\u2019elle est born\u00e9e par des institutions, on se trouve projet\u00e9 imm\u00e9diatement dans la conscience des imperfections dont je parlais tout \u00e0 l\u2019heure. On fait comme malgr\u00e9 soi un retour \u00e0 l\u2019ordre. Le go\u00fbt de la libert\u00e9, c\u2019est un exercice de funambule. L\u2019amoureux de la libert\u00e9, c\u2019est quelqu\u2019un qui est sur son fil, entre l\u2019impression de ce qu\u2019il se doit \u00e0 lui-m\u00eame et la conscience que le mauvais usage de la libert\u00e9 est \u00e9galement dramatique. L\u2019\u00e9quilibre du funambule n\u2019est jamais acquis.<\/p>\n\n\n\n<h6 class=\"wp-block-heading\"><strong>Des exemples r\u00e9cents?<\/strong><\/h6>\n\n\n\n<p>Ce qui m\u2019inqui\u00e8te depuis quelques ann\u00e9es, c\u2019est ce que je ressens confus\u00e9ment comme \u00e9tant la diminution de l\u2019influx de la libert\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire la diminution du d\u00e9sir de libert\u00e9 comme permettant d\u2019\u00eatre, de progresser, de cr\u00e9er, de trouver une issue positive aux contradictions qui existent au sein de la soci\u00e9t\u00e9. Ce qui me frappe, c\u2019est le pessimisme que nous manifestons \u00e0 l\u2019\u00e9gard des vertus positives de la libert\u00e9. Trop souvent, les amis de la libert\u00e9 reprochent \u00e0 l\u2019Etat toutes sortes de dispositifs visant \u00e0 contr\u00f4ler les personnes, les conversations, etc. En r\u00e9alit\u00e9, ils se trompent de cible, car au fond, dans les pays d\u00e9mocratiques, l\u2019Etat ne fait rien d\u2019autre que ce que la majorit\u00e9 de la population demande explicitement ou implicitement. Or, nous assistons \u00e0 une diminution de l\u2019amour de la libert\u00e9 \u00abquoi qu\u2019il en co\u00fbte\u00bb, chez les citoyens eux-m\u00eames. Elle est probablement due \u00e0 un affaiblissement de notre amour profond de l\u2019humanit\u00e9 en tant qu\u2019humanit\u00e9. Ce qui a chang\u00e9, ce n\u2019est pas l\u2019Etat, c\u2019est le citoyen.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Co-fondateur du m\u00e9dia Liber-th\u00e9, <strong>Nicolas Jutzet<\/strong> est responsable de projets \u00e0 l\u2019Institut lib\u00e9ral, en Suisse. Dernier ouvrage paru sous sa direction: <\/em>Faut-il tol\u00e9rer l\u2019intol\u00e9rance?<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-media-text alignwide is-stacked-on-mobile\" style=\"grid-template-columns:18% auto\"><figure class=\"wp-block-media-text__media\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/leregardlibre.com\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/un-an-dans-la-foret.jpg\" alt=\"un-an-dans-la-foret\" class=\"wp-image-516471 size-full\"\/><\/figure><div class=\"wp-block-media-text__content\">\n<p><strong>Fran\u00e7ois Sureau<\/strong><br><em><strong>Un an dans la for\u00eat<\/strong><\/em><br><strong>Gallimard<\/strong><br><strong>2022&nbsp;<\/strong><br><strong>96 pages<\/strong><\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-buttons is-layout-flex wp-block-buttons-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-button\"><a class=\"wp-block-button__link\" href=\"https:\/\/www.payot.ch\/Detail\/un_an_dans_la_foret-francois_sureau-9782072985232?cId=0\">Commander le livre<\/a><\/div>\n<\/div>\n<\/div><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Enarque, avocat de la libert\u00e9, militaire, \u00e9crivain. Fran\u00e7ois Sureau a v\u00e9cu mille vies. Elu \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise en 2020, le voil\u00e0 immortel. Rencontre autour de son ouvrage Un an dans la for\u00eat, qui s\u2019int\u00e9resse \u00e0 Blaise Cendrars, l\u2019\u00e9crivain bourlingueur suisse.<\/p>","protected":false},"author":1,"featured_media":516473,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[17],"tags":[734,735,57,88],"class_list":["post-516470","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-litterature","tag-blaise-cendrars","tag-francois-sureau","tag-interviews","tag-liberte"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/516470","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=516470"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/516470\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=516470"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=516470"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=516470"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}