{"id":513483,"date":"2022-11-03T06:00:00","date_gmt":"2022-11-03T05:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/leregardlibre.com\/?p=513483"},"modified":"2022-11-03T06:00:00","modified_gmt":"2022-11-03T05:00:00","slug":"le-retour-roman-inedit-episode-9","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/litterature\/le-retour-roman-inedit-episode-9\/","title":{"rendered":"\u00abLe retour\u00bb, roman in\u00e9dit, \u00e9pisode 9"},"content":{"rendered":"<p class=\"has-drop-cap\"><strong>Chaque mois, <\/strong><strong><em>Le Regard Libre<\/em><\/strong><strong> publie le roman in\u00e9dit Le retour du jeune auteur suisse Elliot Mazzella, sous forme de quinze \u00e9pisodes. Retour \u00e0 la fiction en ces pages, retour \u00e0 la vieille tradition du roman-feuilleton.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>Apr\u00e8s l\u2019agression de Joseph, Pierre n\u2019est toujours pas rentr\u00e9 au village. Sim\u00e9on, qui a ramen\u00e9 chez lui le corps de l\u2019\u00e9tranger comme s\u2019il \u00e9tait son fils, semble inquiet. Joseph, quant \u00e0 lui, repose dans une chambre o\u00f9 Leila veille. Elle sait que son p\u00e8re a quelque chose \u00e0 voir avec la mort de son ancien amour.<\/em><\/p>\n\n\n\n<!--more Lire l\u2019\u00e9pisode de roman (Abonn\u00e9s)-->\n\n\n\n<p>Tout le village s\u2019est lev\u00e9 t\u00f4t ce matin. Hommes, femmes et enfants. Personne n\u2019a fait exception \u00e0 la r\u00e8gle. Les enfants ont pleur\u00e9. Les m\u00e8res \u00e9taient d\u00e9bord\u00e9es. Les p\u00e8res s\u2019habillaient comme s\u2019ils allaient travailler. Mais aujourd\u2019hui personne ne travaille; non, c\u2019est jour de f\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p>Les derni\u00e8res \u00e9toiles se sont \u00e9teintes quand on prenait le petit-d\u00e9jeuner. Il a fallu expliquer aux enfants qu\u2019on devrait rester debout jusqu\u2019aux alentours de midi, alors autant bien se remplir la panse avant de partir! Les plus jeunes ne comprenaient pas pourquoi papa \u00e9tait si gai ce matin ni d\u2019o\u00f9 lui venait cette joie de vivre qui semblait l\u2019avoir quitt\u00e9 hier. Les plus vieux se regardaient avec beaucoup de complicit\u00e9 et confirmaient leur impression en hochant la t\u00eate, car oui, c\u2019est bien aujourd\u2019hui\u2026 Toutes les frimousses se sont alors \u00e9gay\u00e9es et tous les fils ont ressembl\u00e9 \u00e0 leur p\u00e8re, ou plut\u00f4t non, tous les p\u00e8res ont ressembl\u00e9 \u00e0 leurs fils.<\/p>\n\n\n\n<p>Sortis de table, ils ont couru s\u2019habiller. Il ne fallait pas que \u00e7a tra\u00eene, non, plus vite on y serait et mieux ce serait. Aux premi\u00e8res loges, si possible! On ne voudrait surtout rien rater!<\/p>\n\n\n\n<p>Sur les chemins qui m\u00e8nent \u00e0 la porcherie, se rejoignent les familles qui, tel un estuaire, vont se jeter dans la mer. On se salue avec beaucoup de bonhomie, les hommes se donnent des bourrades dans le dos et des poign\u00e9es de mains viriles; les jeunes les imitent; les filles vont avec les filles, les femmes avec les femmes. Tous sont exalt\u00e9s. C\u2019est qu\u2019on a beaucoup de choses \u00e0 se raconter! On s\u2019enquiert de la situation de chacun, des enfants, de la femme, des b\u00eates, du foin; puis on se tait et sourit b\u00eatement. Il vaut mieux ne pas tout se dire maintenant, sinon la journ\u00e9e risque d\u2019\u00eatre longue\u2026 quoiqu\u2019apr\u00e8s la tuaille, on aime \u00e0 se demander comment c\u2019\u00e9tait, comment chacun l\u2019a v\u00e9cue. Car chaque ann\u00e9e, elle marque les esprits diff\u00e9remment. Et, bien que la situation soit un peu particuli\u00e8re \u00e0 cause de l\u2019\u00e9tranger, ils sont toujours aussi nombreux \u00e0 se d\u00e9placer. C\u2019est peut-\u00eatre l\u2019occasion de penser \u00e0 autre chose, de remettre le cas de Joseph \u00e0 plus tard.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la porcherie, il est temps de faire leur choix. Les hommes les ont pouss\u00e9s contre le mur du fond. Mais J\u00e9r\u00e9mie n\u2019arrive pas \u00e0 se d\u00e9cider.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 C\u2019est fou, quand m\u00eame\u2026 Regarde ces b\u00eates, regarde-les un peu\u2026 elles en savent plus sur la vie que nous. Qu\u2019on les enferme ou non, elles sont pas libres. Je veux dire, elles sont r\u00e9sign\u00e9es\u2026 Tu vois pas? Bah approche et regarde-les un peu\u2026 Regarde-moi ces gros porcs!&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ils sont venus pour eux, c\u2019est une certitude. Lequel sera donc l\u2019heureux \u00e9lu? Le plus gras sans doute, celui avec le plus d\u2019embonpoint! Mais le boucher est toujours aussi ind\u00e9cis. Il doit savoir pourtant, \u00e0 quel point ces pauvres b\u00eates sont effray\u00e9es. Mais il y a autre chose. J\u00e9r\u00e9mie se demande toujours lequel doit recouvrer sa libert\u00e9. C\u2019est vrai, lequel m\u00e9rite de revoir le soleil? M\u00eame si c\u2019est pour moins d\u2019un quart d\u2019heure, \u00e7a en vaut peut-\u00eatre le coup? D\u2019une certaine mani\u00e8re, il est leur sauveur.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Bon, \u00e7a vient?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Oh \u00e7a va! Laisse-moi prendre le temps, putain. C\u2019est leur vie qui est en jeu, l\u00e0! T\u2019es nerveux, toi. Qu\u2019est-ce qui va pas? T\u2019es pas content d\u2019\u00eatre l\u00e0, avec moi, avec nous?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 C\u2019est que je me fais du souci pour\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Pour qui?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Pour Pierre\u2026 Tu sais bien\u2026 Il n\u2019est pas revenu hier, et personne ne l\u2019a crois\u00e9 aujourd\u2019hui\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Ah\u2026 Et t\u2019as peur qu\u2019il soit pas l\u00e0 \u00e0 temps, c\u2019est \u00e7a? Ouais, je comprends, manquer la tuaille c\u2019est pas de chance. Bon, c\u2019est bon. Je crois que je l\u2019ai trouv\u00e9, notre champion!<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque les hommes sortent, ils sont accueillis par un tonnerre d\u2019applaudissements. C\u2019est comme s\u2019ils revenaient de guerre ou mieux, comme s\u2019ils allaient se battre devant tout le monde \u00e0 la place du cochon. Mais les choses se passeront autrement et c\u2019est, peut-\u00eatre, ce qui explique leur sourire de vainqueurs. Car oui, pour le village entier, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 une victoire\u2026 qui parierait sur le cochon?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est dommage que Pierre ne soit pas l\u00e0 pour voir \u00e7a. Mais bon, il est encore jeune et son avenir est rempli de tuailles.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>On demande \u00e0 la foule de s\u2019\u00e9carter. Les villageois forment un cercle autour de la b\u00eate. Elle commence \u00e0 s\u2019affoler. Les sourires se creusent. Les enfants sont surexcit\u00e9s. Que la f\u00eate commence! Les hommes se mettent en position, ils sont quatre, peut-\u00eatre cinq, peut-\u00eatre plus encore. Ils convergent vers l\u2019animal. Ses jambes flageolent. On esp\u00e8re qu\u2019il ne va pas se chier dessus, ce serait certes amusant, mais moins commode pour les hommes. Il ne va quand m\u00eame pas se laisser prendre comme \u00e7a? Si c\u2019est le cas, les spectateurs n\u2019en retireront aucun plaisir, bien au contraire, ils seront frustr\u00e9s. Non, il a l\u2019air d\u00e9termin\u00e9 maintenant. C\u2019est \u00e7a, oui, c\u2019est \u00e7a. Approche, approche!&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>J\u00e9r\u00e9mie est le premier \u00e0 se lancer. Il fait face \u00e0 l\u2019animal seul. C\u2019est qu\u2019il a besoin d\u2019une excuse, notre J\u00e9r\u00e9mie; oui, il veut avoir mal pour l\u00e9gitimer son acte futur. Voil\u00e0, il a re\u00e7u le premier coup. Le porc semble reprendre confiance en ses moyens. La foule est en liesse.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Cette ann\u00e9e, les hommes ont pris leur temps. On dirait qu\u2019ils veulent l\u2019\u00e9puiser avant de lui passer la corde dans la gueule. Mais regardez-le! Il n\u2019a nulle part o\u00f9 aller! Il est traqu\u00e9! Il ne peut m\u00eame plus avancer, ni reculer d\u2019ailleurs\u2026 c\u2019en est fini.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ils le ma\u00eetrisent. Une corde est pass\u00e9e dans sa gueule, une autre autour de son pied. Le pauvre, il se d\u00e9bat encore. On voit que c\u2019est un animal, qu\u2019il n\u2019est pas au courant\u2026 mais c\u2019est inutile.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Allez, qu\u2019on le tra\u00eene au socle! Mais qu\u2019on le tra\u00eene bien, s\u2019il vous pla\u00eet! Il faut que \u00e7a dure, que ce soit plaisant \u00e0 regarder!&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le porc est abattu par J\u00e9r\u00e9mie. Les hommes le pendent, la t\u00eate dans le vide et les pattes immobilis\u00e9es. On dirait que\u2026 non? Si. C\u2019est du jamais vu! Il vit encore! oui! le porc est vivant! Il doit se demander o\u00f9 il est, et pourquoi le monde est \u00e0 l\u2019envers.<\/p>\n\n\n\n<p>Les femmes autorisent leurs enfants \u00e0 s\u2019approcher de l\u2019animal. C\u2019est la rel\u00e8ve, les hommes de demain! On leur laisse jouer avec lui. Ils le harc\u00e8lent. De toutes parts, ils le frappent avec des b\u00e2tons. Les hommes interviennent, il ne faudrait pas trop ab\u00eemer la viande.<\/p>\n\n\n\n<p>Les enfants retrouvent leur m\u00e8re avec joie. Elles les cajolent, leur demandent s\u2019ils se sont bien amus\u00e9s et les embrassent tendrement.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Il est temps. J\u00e9r\u00e9mie sort son couteau de mani\u00e8re ostentatoire. Il appartenait \u00e0 son p\u00e8re et \u00e0 son grand-p\u00e8re avant lui. C\u2019est la fiert\u00e9 de la famille! Et, sans vouloir se vanter, de tout le village! Il va le saigner, ce gros porc!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Venez, les femmes!&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>J\u00e9r\u00e9mie sectionne l\u2019art\u00e8re. Les femmes r\u00e9cup\u00e8rent le sang qui, plus tard, sera transform\u00e9 en boudin. Les enfants sont \u00e9merveill\u00e9s, leur visage s\u2019illumine. Les mots leur manquent pour exprimer ce qu\u2019ils ressentent, c\u2019est pourquoi ils sautent sur place, surexcit\u00e9s, ils en redemandent! J\u00e9r\u00e9mie fait signe aux plus jeunes.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Alors les petits gars? \u00c7a vous a plu?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Et les gamins de r\u00e9pondre \u00e0 l\u2019unisson: \u00abOuiiii!\u00bb&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Il se tourne vers Sim\u00e9on.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Allez, tra\u00eenons pas! Je crois qu\u2019elle restera dans les annales, cette tuaille!&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Mais Sim\u00e9on est absent. Son regard s\u2019est fix\u00e9 sur le cadavre du cochon qu\u2019on d\u00e9place dans la maie. Il n\u2019a pas pris la peine de lui r\u00e9pondre. Il aide \u00e0 porter les bassines d\u2019eau chaude. La soie est enlev\u00e9e. On va maintenant lui arracher les ongles. Les femmes de tout \u00e0 l\u2019heure reviennent et r\u00e9cup\u00e8rent les boyaux que l\u2019on utilise habituellement comme contenant pour les boudins.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a des rires, il y a de la joie. Tous les torts qu\u2019on a subis, les petites injustices quotidiennes sont oubli\u00e9s. Aujourd\u2019hui, on se pardonne tout. On est pr\u00eat \u00e0 tout recommencer. On se prend dans les bras et danse autour du cochon suspendu en chantant un air du pays. Difficile de r\u00e9sister \u00e0 l\u2019appel de la nostalgie. Tous semblent se rem\u00e9morer leur vie d\u2019antan, allant de tuaille en tuaille. Tous sauf Sim\u00e9on qui se tient \u00e0 l\u2019\u00e9cart, plong\u00e9 dans ses pens\u00e9es, d\u00e9solidaris\u00e9. Tous ces rires, ces dents jaunes, ces femmes hommasses et ces hommes sans qualit\u00e9s! Tous mis\u00e9rables! M\u00e9diocres! Il n\u2019y a que\u2026&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 O\u00f9 est ma fille, o\u00f9 est Leila?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Les villageois ont commenc\u00e9 \u00e0 s\u2019enivrer. Ils n\u2019entendent d\u00e9j\u00e0 plus cette voix d\u2019outre-tombe. Sim\u00e9on la cherche du regard, ne la voit pas. O\u00f9 est-elle? Dans son lit, avec l\u2019\u00e9tranger? Avec ce sale petit morveux qui n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 fichu de crever quand il \u00e9tait encore temps? Et maintenant il vit? Oui, il est avec sa fille, couch\u00e9 sur un lit de fleurs. Son c\u0153ur bat, mais il n\u2019a toujours pas repris connaissance.<\/p>\n\n\n\n<p>Sa t\u00eate tourne. Sim\u00e9on s\u2019appuie sur le bord de la table et vomit. Il s\u2019essuie la bouche avec le revers de sa main et prend la fuite.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>*<\/p>\n\n\n\n<p>Leila a ferm\u00e9 les yeux mais ne s\u2019est pas endormie. Elle ne se le pardonnerait pas. Elle doit veiller. Parfois Joseph toussote et elle croit qu\u2019il va revenir \u00e0 la vie. Mais ses paupi\u00e8res restent closes, son souffle irr\u00e9gulier, et les battements de son c\u0153ur imperceptibles. Joseph est tomb\u00e9 au fond de lui-m\u00eame, il a travers\u00e9 toutes les strates de sa m\u00e9moire avant d\u2019arriver dans un lieu enfoui, oscillant entre l\u2019\u00eatre et le non-\u00eatre.<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>La suite, le mois prochain<\/strong><\/em>.<br><br><strong>Vous venez de lire<\/strong> <strong>un \u00e9pisode paru dans<\/strong> <em><a href=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/cpt-editions\/le-regard-libre-no89-dossier-fin-du-monde\/\"><strong>Le Regard Libre N\u00b0 89<\/strong><\/a><\/em><strong>.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Vous pouvez lire <a href=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/litterature\/le-retour-episode-5\/\">l<\/a><a href=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/litterature\/le-retour-roman-inedit-episode-8\/\">\u2019\u00e9pisode pr\u00e9c\u00e9dent<\/a><\/strong>.<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Apr\u00e8s l\u2019agression de Joseph, Pierre n\u2019est toujours pas rentr\u00e9 au village. 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