{"id":513432,"date":"2022-11-02T05:59:00","date_gmt":"2022-11-02T04:59:00","guid":{"rendered":"https:\/\/leregardlibre.com\/?p=513432"},"modified":"2022-11-02T05:59:00","modified_gmt":"2022-11-02T04:59:00","slug":"nouvelle-icone-de-la-resistance-mykolaiv-debusque-ses-traitres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/monde\/nouvelle-icone-de-la-resistance-mykolaiv-debusque-ses-traitres\/","title":{"rendered":"Nouvelle ic\u00f4ne de la r\u00e9sistance, Mykola\u00efv d\u00e9busque ses tra\u00eetres"},"content":{"rendered":"<p class=\"has-drop-cap\"><strong>Plusieurs missiles s\u2019\u00e9crasent quasi-quotidiennement sur des cibles sp\u00e9cifiques dans la cit\u00e9 portuaire. Des tirs de pr\u00e9cision rendus possible gr\u00e2ce \u00e0 des informateurs. Tandis que les autorit\u00e9s encouragent la d\u00e9lation, les habitants survivent, coup\u00e9s de tout.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<!--more Lire le reportage (Abonn\u00e9s)-->\n\n\n\n<p><em>Initialement, ce reportage, \u00e9crit en ao\u00fbt, \u00e9tait une commande d\u2019un magazine fran\u00e7ais, qui l\u2019a finalement refus\u00e9 pour les raisons expliqu\u00e9es dans la <a href=\"http:\/\/www.leregardlibre.com\/ukraine-quand-je-me-suis-fait-refuser-un-article-commande\">chronique de l\u2019auteure \u00e0 lire ici<\/a> et publi\u00e9e avec le pr\u00e9sent article dans notre \u00e9dition papier (<\/em>Le Regard Libre<em> N\u00b090) \u00e0 para\u00eetre ce vendredi 4 novembre<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>4h01, vendredi matin, Mykola\u00efv s\u2019\u00e9veille en sursaut. Une routine depuis le 24 f\u00e9vrier dernier pour les 200\u2019000 habitants rest\u00e9s dans la cit\u00e9 portuaire, qui comptent seulement 21 nuits de r\u00e9pit depuis le d\u00e9but de la guerre.<\/p>\n\n\n\n<p>A la d\u00e9flagration sourde, Viktor saute hors lit et court jusque dans sa cave. Quelques minutes plus tard, les murs tremblent \u00e0 nouveau, le plafond s\u2019effrite. Des briques s\u2019\u00e9croulent. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la rue, l\u2019aile droite de l\u2019Universit\u00e9 nationale Petro Mohyla de la mer Noire n\u2019est plus qu\u2019un champ de ruines. \u00abDeux S-300 se sont \u00e9cras\u00e9s sur le b\u00e2timent\u00bb, constate le lendemain matin Kotliar Yurii, vice-recteur de l\u2019universit\u00e9. Les S-300, ces d\u00e9fenses anti-a\u00e9riennes sovi\u00e9tiques que les Russes ont reconverti en missile sol-air gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019ajout d\u2019un GPS terrorisent la population. Plus que les impacts d\u2019artillerie, dont la ville \u00e9tait \u00e0 port\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 la contre-offensive ukrainienne, ces armes bricol\u00e9es fracassent les murs, d\u00e9truisent les immeubles.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00abOn nous dit de se cacher dans les abris anti-bombardements a\u00e9riens. Mais dans notre immeuble, il n\u2019y a pas de cave. On dort sur des matelas dans le couloir. Que voulez-vous qu\u2019on fasse d\u2019autre?\u00bb, s\u2019indigne Natalia, enseignante d\u2019anglais, vivant \u00e0 deux p\u00e2t\u00e9s de maisons de l\u2019universit\u00e9. D\u2019autant qu\u2019ici, le premier missile tombe toujours avant que la sir\u00e8ne ne s\u2019enclenche. Lanc\u00e9s depuis les territoires occup\u00e9s de Kherson, ils ne mettent que trois minutes \u00e0 atteindre leur cible. C\u2019est la loterie. \u00abMais on a pris l\u2019habitude de vivre ainsi. On s\u2019endort le soir en esp\u00e9rant que la nuit se passera bien. Et on se r\u00e9veille le matin en envoyant des messages \u00e0 nos proches pour s\u2019assurer qu\u2019eux aussi, ont pass\u00e9 la nuit\u00bb, raconte Natalia.<\/p>\n\n\n\n<p>Mykola\u00efv a repouss\u00e9 l\u2019avanc\u00e9e russe du d\u00e9but de la guerre en essuyant de lourdes pertes militaires et civiles. La ligne de front, \u00e0 20 kilom\u00e8tres au sud, est relativement stable mais les enjeux sont \u00e9normes d\u2019un point de vue strat\u00e9gique. Mykola\u00efv, c\u2019est le plus grand port de la mer Noire et c\u2019est la porte d\u2019entr\u00e9e pour Odessa.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais dans la chaleur moite de l\u2019apr\u00e8s-midi, la guerre semble s\u2019\u00eatre tass\u00e9e. La rue Sobornaya, longue voie pi\u00e9tonne qui traverse le centre de la ville \u00abautrefois bond\u00e9e de passants, remplie d\u2019enfants qui jouent\u00bb, selon Natalia, est maintenant quasiment vide. Quelques femmes v\u00eatues de robes fleuries ou des hommes trop \u00e2g\u00e9s pour faire la guerre trimballent des litres d\u2019eau \u00e0 l\u2019ombre des platanes. Puis, dans une perpendiculaire, un attroupement. Quelques centaines de personnes attendent dans la plus grande tranquillit\u00e9. Au bout de la file, une dizaine de robinets reli\u00e9s \u00e0 une citerne.Les canalisations d\u2019eau alimentant Mykola\u00efv ont \u00e9t\u00e9 endommag\u00e9es par des tirs russes mi-avril. Un mois plus tard, de l\u2019eau sortait \u00e0 nouveau des robinets\u2009: brune-sal\u00e9e cette-fois-ci. Alors pour cuisiner, boire ou se brosser les dents, les habitants viennent se ravitailler en eau potable. Juste derri\u00e8re, le camion de World Food Kitchen. Des volontaires s\u2019activent. Ils cuisinent quotidiennement l\u2019\u00e9quivalent de 5000 portions. \u00abJe viens chercher \u00e0 manger ici car je n\u2019ai pas de travail en ce moment et \u00e0 60 ans je n\u2019ai pas encore le droit \u00e0 la retraite\u00bb, explique Valentina. Et pour \u00e9chapper \u00e0 la torpeur, la cit\u00e9 portuaire du sud de l\u2019Ukraine n\u2019a m\u00eame pas acc\u00e8s \u00e0 ses innombrables berges. Les acc\u00e8s sont bloqu\u00e9s, zones militaires obligent.<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis d\u00e9but ao\u00fbt, deux couvre-feux de 24 heures sont venus rythmer le quotidien estival de Mykola\u00efv. Dix jours avant, Vitaly Kim, gouverneur de l\u2019oblast de Mykola\u00efv, avait, dans une allocution vid\u00e9o publi\u00e9e sur Telegram, promis une r\u00e9compense de 100 dollars \u00e0 quiconque apporterait des informations permettant de d\u00e9busquer un collaborateur avec la Russie. Il avait aussi d\u00e9clar\u00e9 que la ville serait ferm\u00e9e pendant plusieurs jours afin que les autorit\u00e9s locales puissent effectuer des recherches de maison en maison pour trouver les personnes soup\u00e7onn\u00e9es de collaborer avec la Russie.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00abL\u2019op\u00e9ration a \u00e9t\u00e9 un grand succ\u00e8s. Nous avons re\u00e7u plus de 300 lettres utiles. Environ 90\u2009% de ceux qui ont communiqu\u00e9 des informations ont refus\u00e9 l\u2019argent\u00bb, affirme-t-il au d\u00e9tour d\u2019une rue dans laquelle il nous a donn\u00e9 rendez-vous. C\u2019est ainsi, debout, que le charismatique responsable de l\u2019administration militaire r\u00e9gionale rencontre d\u00e9sormais les journalistes. Car depuis qu\u2019une frappe russe a touch\u00e9 le 29 mars dernier le si\u00e8ge de l\u2019administration r\u00e9gionale de Mykola\u00efv, o\u00f9 se trouvait son bureau, les mesures de s\u00e9curit\u00e9 sont drastiques. \u00abHeureusement que nos ennemis sont des cons. Ils avaient oubli\u00e9 que nous appliquons le changement d\u2019heure. Ils ont bombard\u00e9 \u00e0 8h44 en pensant qu\u2019il \u00e9tait une heure plus tard. Vitaly Kim n\u2019\u00e9tait pas encore arriv\u00e9 \u00e0 son bureau\u00bb, raconte Dmytro, militaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Une fois les lettres de d\u00e9nonciation collect\u00e9es et trait\u00e9es, la traque a pu commencer. Une chasse aux sorci\u00e8res pour laquelle 1500 hommes ont \u00e9t\u00e9 mobilis\u00e9s. \u00abPr\u00e8s de 200 unit\u00e9s de notre police, appuy\u00e9e par 48 unit\u00e9s mobiles suppl\u00e9mentaires, ont v\u00e9rifi\u00e9 pr\u00e8s de 70\u2019000 adresses\u00bb. Un chiffre \u00e9norme sachant que la population d\u2019avant-guerre avoisinait le demi-million et o\u00f9 plus de 50\u2009% de la population aurait fui. Pour l\u2019instant, Vitaly Kim ne divulgue aucune information sur le nombre de personnes arr\u00eat\u00e9es car \u00abcela peut nuire \u00e0 notre objectif final\u00bb. Il \u00e9voque uniquement les 21 proc\u00e8s ouverts et le nombre de cinq personnes recherch\u00e9es dans d\u2019autres affaires qui ont \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9es. \u00abJe peux aussi confirmer que beaucoup de tra\u00eetres ont quitt\u00e9 la ville. Ils se cachent car se savent recherch\u00e9s\u00bb, assure Vitaly Kim, pour qui le premier objectif a \u00e9t\u00e9 rempli: \u00ables canaux Telegram russes o\u00f9 \u00e9taient envoy\u00e9es les informations sont d\u00e9sormais vides. Nos ennemis n\u2019ont plus d\u2019informations sur les coordonn\u00e9es de nouvelles cibles\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><a href=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/batiment-bombarde-de-ladministration-regionale-de-mykolaiv--aout-2022--sophie-woeldgen.jpeg\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/batiment-bombarde-de-ladministration-regionale-de-mykolaiv--aout-2022--sophie-woeldgen-683x1024.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-513451\"\/><\/a><figcaption>Ba\u0302timent bombarde\u0301 de l\u2019administration re\u0301gionale de Mykolai\u0308v. Aou\u0302t 2022 \u00a9 Sophie Woeldgen<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Les informations sur les lieux bombard\u00e9s sont \u00e9galement gard\u00e9es secr\u00e8tes. Selon Natalia, pr\u00e8s de quarante des soixante \u00e9coles de la r\u00e9gion ont \u00e9t\u00e9 touch\u00e9es. \u00abNotre administration ne nous communique pas le nombre exact. Peut-\u00eatre qu\u2019elle ne veut pas nous effrayer\u00bb, sugg\u00e8re l\u2019enseignante. Vitaly Kim fournit une autre explication: \u00abNous ne voulons plus fournir d\u2019informations aux Russes sur le succ\u00e8s \u00e9ventuel de leurs frappes\u00bb, explique-t-il. Car l\u2019arm\u00e9e ennemie pilonne souvent juste: \u00ables Russes savent exactement o\u00f9 frapper et si leurs missiles tombent aux bons endroits\u00bb, constate Natalia, c\u2019est qu\u2019ils re\u00e7oivent de l\u2019aide\u00bb, sugg\u00e8re-t-elle.<\/p>\n\n\n\n<p>En effet, des collaborateurs envoyaient des informations pr\u00e9cises aux forces russes via des canaux secrets Telegram. \u00abLes r\u00e9tributions allaient de 1000 \u00e0 10\u2019000 Hryvnia\u00bb, explique Vitaly Kim, pour qui \u00abquelques personnes transmettent des informations sans savoir qu\u2019elles aident la Russie.\u00bb Et le gouverneur de poursuivre: \u00abD\u2019autres l\u2019ont fait pour l\u2019argent. D\u2019autres encore car ils sont en col\u00e8re contre des personnes d\u2019ici. Certaines encore adorent l\u2019URSS ou n\u2019ont pas de cerveau. Chaque situation est particuli\u00e8re. C\u2019est comme un jeu pour les Russes. Les autorit\u00e9s donnent une premi\u00e8re t\u00e2che, plut\u00f4t simple. Si la personne l\u2019a r\u00e9ussi, ils lui donnent une mission plus compliqu\u00e9e. Les Russes jouent avec nous.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Natalia approuve: \u00abIl y a des collaborateurs parmi nous. Nous sommes tellement en col\u00e8re, tellement furieux contre eux.\u00bb Kotliar Yurii, le vice-recteur de l\u2019universit\u00e9 bombard\u00e9e cette nuit, \u00e9met une hypoth\u00e8se diff\u00e9rente: \u00abTh\u00e9oriquement c\u2019est possible que des informateurs aient transmis l\u2019information aux russes mais depuis que l\u2019arm\u00e9e et le SBU ont ferm\u00e9 la ville et arr\u00eat\u00e9 les collaborateurs, c\u2019est peu probable. Peut-\u00eatre que les Russes inventent la pr\u00e9sence d\u2019\u00e9l\u00e9ments militaires dans certains lieux afin de justifier le bombardement\u00bb. Une chose est certaine: le 8 ao\u00fbt dernier, le minist\u00e8re de la D\u00e9fense russe a publi\u00e9 dans son canal Telegram que \u00abdes unit\u00e9s de d\u00e9fense territoriale ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9ploy\u00e9es, des d\u00e9p\u00f4ts de munitions install\u00e9s\u00bb dans l\u2019universit\u00e9. D\u00e9nonciation ou extrapolation, le bombardement \u00e9tait pr\u00e9dit.<\/p>\n\n\n\n<p>En plus d\u2019occuper les autorit\u00e9s, les prises de position attisent les divergences au sein des habitants: \u00abC\u2019est s\u00fbr qu\u2019ici, la guerre divise des familles, des villes\u00bb, l\u00e2che Dmytro. Un de ses meilleurs amis, le cousin de sa premi\u00e8re femme, s\u2019est engag\u00e9 d\u00e8s 2014 du c\u00f4t\u00e9 des s\u00e9paratistes. Sa derni\u00e8re communication avec lui date de la veille de son entr\u00e9e chez les militaires, le 25 f\u00e9vrier: \u00abIl m\u2019a conseill\u00e9 de me rendre. \u201cMais quel con!\u201d lui ai-je r\u00e9pondu. Moi, je vais m\u2019engager dans l\u2019arm\u00e9e. Si on se revoit, l\u2019un ou l\u2019autre sera mort\u00bb, raconte cet ex-journaliste d\u2019une cha\u00eene de t\u00e9l\u00e9vision locale. Finalement son ex-femme, qui vivait \u00e0 Moscou jusqu\u2019au d\u00e9but de la guerre, avant de s\u2019exiler pour Berlin a collabor\u00e9 avec lui et la police \u00abpour le d\u00e9truire. Heureusement que j\u2019ai toujours eu une tr\u00e8s bonne relation avec mon ex!\u00bb s\u2019exclame-t-il. Moiti\u00e9-russe, comme beaucoup d\u2019habitants de Mykola\u00efv, les liens sont nombreux. \u00abMon cousin est officier dans l\u2019arm\u00e9e de Poutine. Et pour lui aussi c\u2019est tr\u00e8s simple: Si je le vois, je le tue\u00bb. Alors que la guerre se prolonge et que les forces s\u2019\u00e9puisent de chaque c\u00f4t\u00e9, avec un risque d\u2019enlisement de plus en plus souvent \u00e9voqu\u00e9, Dmytro refuse de remettre en question son engagement: \u00abUne fois la guerre termin\u00e9e, je vais d\u00e9cider si je veux revenir au journalisme. Que faire de ma vie. Mais maintenant je me suis engag\u00e9. Et un soldat ne doit pas r\u00e9fl\u00e9chir.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Ecrire a\u0300 l\u2019auteure : sophie.woeldgen@leregardlibre.com<\/p>\n\n\n\n<p><em>Une habitante du quartier passe devant l\u2019Universite\u0301 nationale Petro Mohyla de la mer Noire le lendemain de sa destruction<\/em> \u00a9 Sophie Woeldgen<\/p>\n\n\n\n<p>Vous venez de lire un reportage tir\u00e9 de notre \u00e9dition papier (Le Regard Libre N\u00b090).<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Plusieurs missiles s\u2019\u00e9crasent quasi-quotidiennement sur des cibles sp\u00e9cifiques dans la cit\u00e9 portuaire. 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