{"id":51035,"date":"2022-08-16T06:00:00","date_gmt":"2022-08-16T04:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/leregardlibre.com\/?p=50924"},"modified":"2022-08-16T06:00:00","modified_gmt":"2022-08-16T04:00:00","slug":"rester-dans-un-pays-de-cingles","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/litterature\/rester-dans-un-pays-de-cingles\/","title":{"rendered":"Rester dans \u00abun pays de cingl\u00e9s\u00bb"},"content":{"rendered":"<p class=\"has-drop-cap\"><strong>J\u2019aurais tendance \u00e0 dire que <em>Le domaine Pouchkine<\/em> est un roman sur des questions existentielles. Des questions existentielles concernant un homme aspir\u00e9 par le projet d\u2019exil de son (ex-)femme. Des questions existentielles sur l\u2019art et la cr\u00e9ation. Des questions existentielles sur les choix de vie d\u2019un trentenaire. Et tout \u00e7a, dans un contexte de dissidence en p\u00e9riode sovi\u00e9tique. \u00c7a fait beaucoup pour un bouquin de 140 pages. Alors, non, on ne comprend pas tout, tout de suite. Je dirais m\u00eame que certains passages sont meilleurs que d\u2019autres. Et pourtant, l\u2019\u00e9criture en vaut le d\u00e9tour.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<!--more Lire la recension (en libre acc\u00e8s)-->\n\n\n\n<p>Dovlatov est un auteur qui se lit le matin. Allez savoir pourquoi. Je n\u2019avais pas eu le m\u00eame sentiment pour <em>La valise<\/em>, mais son ouvrage, <em>Le domaine Pouchkine<\/em>, en tous cas, ne se d\u00e9guste qu\u2019avant midi, accompagn\u00e9 d\u2019un caf\u00e9 et, pourquoi pas, d\u2019une playlist Spotify type&nbsp;<em>Sunday Morning<\/em>. Evitez d\u2019essayer de le d\u00e9chiffrer sur un filet de techno, le soir apr\u00e8s une journ\u00e9e de travail. Le brouhaha du train de 17h n\u2019est pas non plus pr\u00e9conis\u00e9. C\u2019est l\u2019exp\u00e9rience que j\u2019ai faite. Mais je suis du matin. Si vous \u00eates du soir, ma th\u00e9orie pourrait ne pas fonctionner\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Retenons simplement que pour lire Sergue\u00ef Dovlatov, il faut \u00eatre sacr\u00e9ment en forme. A jeun aussi. Contrairement \u00e0 son h\u00e9ros. Boris Alikhanov est un \u00e9crivain, ivrogne sur les bords \u2013 et les marges du personnage sont larges \u2013 qui tente de mener sa vie tant bien que mal, tout en essayant d\u2019\u00e9crire, pourquoi pas, un chef-d\u2019\u0153uvre intelligent et adul\u00e9 de tout le monde. Notez qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un r\u00e9cit plut\u00f4t sombre et acide. Avec un certain nombre de mots d\u2019esprit extr\u00eamement bien mis en valeur par la traductrice Christine Zeytounian-Belo\u00fcs:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>\u00abJe bois un coup avant de descendre, et mon \u00e9tat s\u2019en trouve am\u00e9lior\u00e9. On a \u00e9crit des dizaines de livres sur les m\u00e9faits de l\u2019alcool. Et pas une seule brochure consacr\u00e9e \u00e0 ses bienfaits. Je consid\u00e8re qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une lacune.\u00bb<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>L\u2019URSS ou l\u2019exil<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>C\u2019est donc l\u2019histoire d\u2019un (anti-)h\u00e9ros, Boris Alikhanov qui, dans les ann\u00e9es 60-70, se fait engager comme guide au domaine Pouchkine. Ce domaine&nbsp;est un complexe mus\u00e9al existant r\u00e9ellement et construit autour du noyau des terres familiales du po\u00e8te classique du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle Alexandre Pouchkine. Ce dernier, ultra-connu pour ses \u00e9crits, a aussi \u00e9t\u00e9 exil\u00e9 pour avoir appel\u00e9 \u00e0 la d\u00e9sob\u00e9issance civile face \u00e0 l\u2019Etat. Certains diraient peut-\u00eatre que Pouchkine a toujours \u00e9t\u00e9 plus lib\u00e9ral que r\u00e9volutionnaire. Reste qu\u2019il fut mis dans le m\u00eame panier que ses amis d\u00e9cembristes \u2013 un groupe d\u2019intellectuels qui exigeaient une Constitution garantissant notamment la libert\u00e9 d\u2019opinion et d\u2019expression au tsar \u2013 il fut donc chass\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>On pourrait avoir une analyse similaire concernant notre \u00e9crivain en devenir Boris Alikhanov. On lui demande en effet, dans les premi\u00e8res pages de l\u2019ouvrage: \u00abQu\u2019avez-vous? Vous \u00eates rouge.\u00bb Et sa r\u00e9ponse: \u00abUniquement de l\u2019ext\u00e9rieur. A l\u2019int\u00e9rieur, je suis un d\u00e9mocrate constitutionnel \u00e0 l\u2019ancienne mode.\u00bb&nbsp; Il faut dire, \u00e0 ce stade de la chronique, que Boris Alikhanov collabore avec des revues dissidentes. On comprendra d\u2019ailleurs rapidement qu\u2019il est suivi par le KGB. Les services secrets ne lui poseront que peu de probl\u00e8mes. Dovlatov lui-m\u00eame aurait profit\u00e9 de l\u2019aide de l\u2019organe pour s\u2019exiler \u00e0 la fin des ann\u00e9es septante. Les parall\u00e8les entre la vie de l\u2019auteur et ceux de son h\u00e9ros sont perp\u00e9tuels.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>\u00abEmigrer \u00e9quivalait \u00e0 na\u00eetre une seconde fois.\u00bb<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>L\u2019exil. Justement. Autre \u00e9l\u00e9ment important du r\u00e9cit. La probl\u00e9matique pourrait simplement \u00eatre r\u00e9sum\u00e9e par \u00abfaut-il fuir ou affronter?\u00bb L\u2019ex-femme de notre h\u00e9ros, Tania, a d\u00e9cid\u00e9 de partir aux Etats-Unis avec leur fille. Un d\u00e9chirement pour Alikhanov \u2013 qui, soit dit en passant, ne s\u2019occupe pas tellement de sa petite Macha (c\u2019\u00e9tait une autre \u00e9poque) et couche encore avec la m\u00e8re (comme quoi rien n\u2019a chang\u00e9).&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab<em><em>\u2013 <\/em><\/em>La seule voie honn\u00eate est celle des erreurs, des d\u00e9ceptions et de l\u2019espoir. La vie est une d\u00e9couverte des fronti\u00e8res du bien et du mal \u00e0 travers l\u2019exp\u00e9rience personnelle\u2026 Il n\u2019y a pas d\u2019autre moyen\u2026 Je suis arriv\u00e9 \u00e0 une \u00e9tape\u2026 Et je pense qu\u2019il n\u2019est pas trop tard\u2026<\/em><br><em><em>\u2013 <\/em>Ce ne sont que des mots.<\/em><br><em><em>\u2013 <\/em>Les mots, c\u2019est mon m\u00e9tier.<\/em><br><em><em>\u2013 <\/em>Encore d\u2019autres. Tout est d\u00e9j\u00e0 d\u00e9cid\u00e9. Pars avec nous. Tu vivras une autre vie.<\/em><br><em>\u2013 Pour un \u00e9crivain, c\u2019est la mort.\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Deux visions s\u2019affrontent alors. Tania demande pourquoi il ne veut pas \u00e9migrer. Il r\u00e9pond \u00abIl n\u2019y a rien \u00e0 expliquer\u2026 Ma langue, mon peuple, mon pays de cingl\u00e9s\u2026 M\u00eame les flics sovi\u00e9tiques, je les aime bien\u00bb. Elle r\u00e9torque \u00abL\u2019amour, c\u2019est la libert\u00e9. Tant que les portes sont ouvertes, \u00e7a va. Mais quand les portes sont ferm\u00e9es de l\u2019ext\u00e9rieur, c\u2019est la prison\u00bb. Mais lui n\u2019en d\u00e9mord pas. D\u2019autant qu\u2019il est attach\u00e9 \u00e0 sa langue. Le russe. \u00abQuand on est forc\u00e9 de s\u2019exprimer dans une langue \u00e9trang\u00e8re, on perd quatre-vingts pour cent de sa personnalit\u00e9. On n\u2019a plus la capacit\u00e9 de plaisanter, le sens de l\u2019ironie dispara\u00eet. Cette seule id\u00e9e m\u2019\u00e9pouvante.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>\u00abDerri\u00e8re son dos, un gros mot \u00e9tait trac\u00e9 \u00e0 la craie. Une injure sans destinataire. De l\u2019art pour l\u2019art.\u00bb<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Une vie, entre angoisses et mus\u00e9e<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Il faut dire que le pauvre gar\u00e7on est tourment\u00e9. Il boit, on l\u2019a mentionn\u00e9. Et au-del\u00e0 de son image de p\u00e9dant-intellectuel-\u00e9gocentrique-ambitieux-rat\u00e9, on comprend tr\u00e8s vite qu\u2019il est surtout dans une qu\u00eate existentielle d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e. \u00abEn apparence, j\u2019\u00e9tais un homme de lettres \u00e0 part enti\u00e8re. En fait, je me trouvais au bord de la d\u00e9rive mentale\u00bb, affirme-t-il. Car l\u2019ivrogne par intermittence qu\u2019est Boris repr\u00e9sente surtout la page blanche par laquelle Dovlatov nous questionne sur la puret\u00e9 de la production artistique. La phrase: \u00abA trente ans, il faut avoir r\u00e9solu tous ses probl\u00e8mes, hormis ceux directement li\u00e9s au processus de cr\u00e9ation\u00bb revient au moins deux fois dans ce petit bouquin.<\/p>\n\n\n\n<p>Et ce sont peut-\u00eatre ces assertions qui m\u2019ont oblig\u00e9e \u00e0 appr\u00e9cier l\u2019ouvrage de bon matin. Suivre les p\u00e9rip\u00e9ties d\u2019un trentenaire en proie aux angoisses concernant ses choix d\u2019une vie, cela ne s\u2019affronte qu\u2019au meilleur de sa forme.<\/p>\n\n\n\n<p>On notera que le r\u00e9cit est encore rythm\u00e9 d\u2019anecdotes du quotidien au mus\u00e9e. Racont\u00e9es \u00e9videmment avec beaucoup d\u2019ironie. D\u2019abord les styles des visiteurs, ceux-ci allant du d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9 \u00e0 l\u2019ultra cultiv\u00e9. Puis les guides, du tr\u00e8s \u00e9loquent \u00e0 celui atteint de fl\u00e9mingite aigu\u00eb. Et enfin, les femmes qui gravitent autour de ce petit monde: \u00e0 la recherche d\u2019hommes; rien que des hommes; pas de crit\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<p>En conclusion, m\u00eame si, parfois, je me suis sentie d\u00e9pass\u00e9e par les nombreuses r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 des auteurs russes, celles aux lieux cens\u00e9s \u00eatre connus ou encore celles li\u00e9es \u00e0 un contexte sovi\u00e9tique houleux, j\u2019ai surtout aim\u00e9 le voyage int\u00e9rieur de ce h\u00e9ros, habit\u00e9 par une envie de vivre la libert\u00e9 dans son propre pays. Avec d\u00e9sinvolture. Peut-\u00eatre tout le contraire de Dovlatov qui finira par s\u2019en aller.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Ecrire \u00e0 l\u2019auteure:&nbsp;<a href=\"mailto:diana-alice.ramsauer@leregardlibre.com\">diana-alice.ramsauer@leregardlibre.com<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Cr\u00e9dit photo: B\u00e2timent composant le&nbsp;mus\u00e9e-r\u00e9serve m\u00e9morial Pouchkine \u00abMikha\u00eflovsko\u00efe\u00bb \u00a9&nbsp;DR<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Vous venez de lire un article en libre acc\u00e8s.&nbsp;<\/strong>D\u00e9bats, analyses, actualit\u00e9s culturelles:&nbsp;<a href=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/abonnement\/\">abonnez-vous<\/a>&nbsp;\u00e0 notre m\u00e9dia de r\u00e9flexion pour nous soutenir et avoir acc\u00e8s \u00e0 tous nos contenus!<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-media-text alignwide is-stacked-on-mobile\" style=\"grid-template-columns:35% auto\"><figure class=\"wp-block-media-text__media\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/wp-content\/uploads\/2022\/08\/Pouchkine.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-50930 size-full\"\/><\/figure><div class=\"wp-block-media-text__content\">\n<p><strong>Sergue\u00ef Dovlatov&nbsp;<br><em>Le domaine Pouchkine<\/em><br>Traduction de&nbsp;Christine Zeytounian-Belo\u00fcs<br>La Baconni\u00e8re&nbsp;<br>2022<br>147 pages<\/strong><\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-buttons is-layout-flex wp-block-buttons-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-button\"><a class=\"wp-block-button__link\" href=\"https:\/\/mobile.payot.ch\/Detail\/le_domaine_pouchkine-serguei_dovlatov-9782889600748?fp=1\">Commander le livre<\/a><\/div>\n<\/div>\n<\/div><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019aurais tendance \u00e0 dire que Le domaine Pouchkine est un roman sur des questions existentielles. Des questions existentielles concernant un homme aspir\u00e9 par le projet d\u2019exil de son (ex-)femme. Des questions existentielles sur l\u2019art et la cr\u00e9ation. Des questions existentielles [&hellip;]<\/p>","protected":false},"author":1,"featured_media":508643,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[17],"tags":[13,472,88,54,31],"class_list":["post-51035","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-litterature","tag-critiques-litteraires","tag-desobeissance-civile","tag-liberte","tag-roman","tag-urss"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/51035","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=51035"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/51035\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=51035"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=51035"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=51035"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}