{"id":49316,"date":"2022-06-10T06:00:00","date_gmt":"2022-06-10T04:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/leregardlibre.com\/?p=49316"},"modified":"2022-06-10T06:00:00","modified_gmt":"2022-06-10T04:00:00","slug":"quand-la-peur-de-la-science-se-cristallise-dans-lart","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/arts-visuels\/quand-la-peur-de-la-science-se-cristallise-dans-lart\/","title":{"rendered":"Quand la peur de la science se cristallise dans l\u2019art"},"content":{"rendered":"<p class=\"has-drop-cap\"><strong>L\u2019art et la science sont un couple de longue date et leur relation est le th\u00e9\u00e2tre d\u2019enrichissements mutuels. Apr\u00e8s la fascination des artistes pour l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 et les ondes durant le XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, c\u2019est au tour du nucl\u00e9aire de faire l\u2019objet de leur pr\u00e9occupation apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale. Revenir sur les relations tumultueuses entre art et science au XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle dans un ciel charg\u00e9 de nuages en champignon, nous permet d\u2019avoir un certain recul sur cette peur de l\u2019arme nucl\u00e9aire, si tristement d\u2019actualit\u00e9.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<!--more lire l\u2019analyse (abonn\u00e9s)-->\n\n\n\n<p>Depuis la Renaissance, la production artistique est ins\u00e9parable de la m\u00e9decine et de l\u2019observation de la nature. L\u2019ouverture et la curiosit\u00e9 intellectuelle sont peut-\u00eatre les principales dispositions que partagent artistes et scientifiques. Leur relation, celle d\u2019un couple de longue date, se base sur des valeurs communes, comme la volont\u00e9 de mieux percevoir le monde et de mieux en disposer.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans cette dynamique d\u2019\u00e9change et de recherche, de nouveaux espaces d\u2019interaction apparaissent, m\u00ealant conception et production d\u2019\u0153uvres. Beaucoup d\u2019artistes de diff\u00e9rentes \u00e9poques ont de ce fait incorpor\u00e9 la recherche de la v\u00e9rit\u00e9 au centre de leur protocole, \u00e0 l\u2019instar des scientifiques, dans le but de chercher \u00e0 produire une connaissance du monde. Les scientifiques et les artistes partent du m\u00eame refuge, celui de la condition humaine avec ses pulsions cr\u00e9atrices. Et ils partagent les m\u00eames outils: la d\u00e9couverte du microscope au XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, par exemple, n\u2019a pas seulement servi des exp\u00e9riences de laboratoire.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>La peur de la science<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Scientifiques et artistes ont cependant des ambitions diff\u00e9rentes. Typiquement, leur relation subit un moment de crise avec la nouvelle technologie qu\u2019est l\u2019arme nucl\u00e9aire. Par cette d\u00e9couverte, la science va tourner le dos \u00e0 l\u2019art en devenant un alli\u00e9 de la guerre, un de ses acteurs incontournables. Une situation qui va devenir angoissante tant pour les artistes que pour la population dans son ensemble, car elle modifie profond\u00e9ment la d\u00e9finition de ce que l\u2019humanit\u00e9 est capable de faire: d\u00e9truire litt\u00e9ralement une ville, une r\u00e9gion, un continent, autrement dit s&rsquo;annihiler elle-m\u00eame en l\u2019espace de quelques secondes.<\/p>\n\n\n\n<p>Les artistes se sont ainsi adonn\u00e9s \u00e0 une critique de la bombe atomique par les moyens qui leur sont propres. En 1947, le plasticien allemand Wols peint une huile sur toile intitul\u00e9e <em>La flamme<\/em>. Dans cette \u0153uvre, l\u2019artiste s\u2019exprime par la peinture, qui durant cette p\u00e9riode incarne le m\u00e9dium traditionnel. C\u2019est une fa\u00e7on de dire \u00abC\u2019\u00e9tait mieux avant\u00bb, mieux avant ces nouvelles technologies qui nous d\u00e9truisent. Son \u0153uvre rassure.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">\u00abUn monde d\u00e9composable \u00e0 l\u2019infini\u00bb<\/h3>\n\n\n\n<p>Au-del\u00e0 d\u2019une simple menace, le nuage en champignon prend une dimension r\u00e9elle \u00e0 la suite d\u2019Hiroshima et de Nagasaki. La c\u00e9l\u00e8bre s\u00e9rigraphie <em>Atomic bomb<\/em> (1965) d\u2019Andy Warhol le refl\u00e8te bien. Un nuage en champignon d\u2019un noir puissant sur un fond rouge vif, r\u00e9p\u00e9t\u00e9 vingt-cinq fois. Toutes les images ne sont cependant pas identiques; elles ont \u00e9t\u00e9 \u00e0 chaque fois retravaill\u00e9es par l\u2019artiste afin de sugg\u00e9rer la dissolution du champignon. Le fond rouge s\u2019estompe ainsi progressivement, faisant la part belle au noir, qui s\u2019accentue pour ne laisser aucune respiration \u00e0 l\u2019arri\u00e8re-plan, \u00e0 la ville, au Japon, que le nuage a englouti vingt ans plus t\u00f4t.<\/p>\n\n\n\n<p>Selon Nicolas Bourriaud, historien et critique d\u2019art, le proc\u00e9d\u00e9 m\u00e9canique de la s\u00e9rigraphie d\u2019Andy Warhol prend alors tout son sens: \u00abLa s\u00e9rialit\u00e9 du Pop n\u2019est pas uniquement une traduction de la production de masse, mais aussi celle de la r\u00e9action en cha\u00eene de l\u2019explosion atomique, l\u2019image d\u2019un monde d\u00e9composable \u00e0 l\u2019infini par la fission nucl\u00e9aire.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Sous les nuages<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>La science, une fois incarn\u00e9e par la bombe atomique, change profond\u00e9ment de d\u00e9finition pour la soci\u00e9t\u00e9. Mais ce ph\u00e9nom\u00e8ne n\u2019est pas nouveau. Au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, on a commenc\u00e9 \u00e0 penser la fin vertigineuse du monde, qui signerait la disparition de l\u2019esp\u00e8ce humaine. Hiroshima et Nagazaki jouent cependant un r\u00f4le majeur dans la gradation de l\u2019angoisse en mat\u00e9rialisant la fin de l\u2019homme du fait d\u2019un accident nucl\u00e9aire.<\/p>\n\n\n\n<p>Joao Ribas, curateur du Mus\u00e9e Serralves de Porto, est l\u2019auteur et th\u00e9oricien d\u2019une m\u00e9taphore dans le texte <em>Under the Clouds: From Paranoia to the Digital Sublime<\/em>, tir\u00e9 d\u2019une exposition. Selon lui, il y aurait deux sortes de nuages au XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle: celui de la bombe atomique et le nuage qu\u2019on d\u00e9signe par sa traduction anglaise, le <em>cloud<\/em> \u2013 celui de l\u2019information.<\/p>\n\n\n\n<p>Les effets et les affects de ce dernier nous assaillent. Ses donn\u00e9es nous submergent de besoins, d\u2019exigences et de sensations. Les informations qui flottent en lui remplacent la menace invisible des radiations. L\u2019image singuli\u00e8re du nuage, invisible, mais flottant au-dessus de nous, repr\u00e9sente tout, des abstractions du syst\u00e8me financier au caract\u00e8re de plus en plus m\u00e9diatis\u00e9 de nos relations sociales, en passant par le r\u00f4le des algorithmes et l\u2019interconnexion. Dans ces nuages ineffables r\u00e9side la nature fantasmagorique de notre sublime contemporain.<\/p>\n\n\n\n<h6 class=\"wp-block-heading\">Une invitation \u00e0 la r\u00e9flexion<\/h6>\n\n\n\n<p>Le dialogue entre l\u2019art et la science est sans nul doute primordial, pour les questions actuelles comme pour celles de demain. Les artistes servent de catalyseurs pour nos enjeux scientifiques et \u00e9thiques. Avec leur ma\u00eetrise de la mise en forme, ils invitent \u00e0 la r\u00e9flexion, ils nous rendent sensibles, de mani\u00e8re intuitive, aux grands probl\u00e8mes en lien avec la technique, le transhumanisme, l\u2019intelligence artificielle ou encore le nucl\u00e9aire. A d\u00e9faut d\u2019apporter des r\u00e9ponses, ils donnent corps aux questions les plus chaudes.<\/p>\n\n\n\n<p>Au lieu d\u2019attendre une catastrophe nucl\u00e9aire pour en faire une exposition, il serait peut-\u00eatre opportun d\u2019en concevoir une aujourd\u2019hui, maintenant que la menace est palpable \u00e0 l\u2019Est. Avant qu\u2019il ne soit trop tard. Car si les artistes n\u2019ont malheureusement pas le pouvoir de changer litt\u00e9ralement le monde, ils influencent tr\u00e8s certainement les d\u00e9bats publics.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Ecrire \u00e0 l\u2019auteure:<\/em> <em><a href=\"mailto:aude.robert-tissot@leregardlibre.com\">aude.robert-tissot@leregardlibre.com<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Vous venez de lire un article d\u2019<a href=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/author\/aude-robert-tissot\/\">Aude Robert-Tissot<\/a>&nbsp;paru dans notre dossier th\u00e9matique&nbsp;<a href=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/tag\/dossier-nucleaire\/\">\u00abLe grand retour du nucl\u00e9aire\u00bb<\/a>, dans&nbsp;<a href=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/product\/le-regard-libre-no-86-dossier-nucleaire\/\"><em>Le Regard Libre<\/em>&nbsp;N\u00b0&nbsp;86<\/a>.<\/strong><a href=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/litterature\/die-physiker-dossier-nucleaire\/?share=facebook&#038;nb=1\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\"><\/a><\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019art et la science sont un couple de longue date et leur relation est le th\u00e9\u00e2tre d\u2019enrichissements mutuels. 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