{"id":48740,"date":"2022-05-23T11:55:47","date_gmt":"2022-05-23T09:55:47","guid":{"rendered":"https:\/\/leregardlibre.com\/?p=48740"},"modified":"2022-05-23T11:55:47","modified_gmt":"2022-05-23T09:55:47","slug":"identite-suisse-sous-les-regards-contradictoires-de-deux-historiens","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/histoire\/identite-suisse-sous-les-regards-contradictoires-de-deux-historiens\/","title":{"rendered":"L\u2019identit\u00e9 suisse sous les regards contradictoires de deux historiens"},"content":{"rendered":"<p><em><a href=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/product\/le-regard-libre-no-85-dossier-suisse\/\">Le Regard Libre N\u00b0&nbsp;85<\/a> \u2013 <a href=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/tag\/fanny-agostino\/\">Fanny Agostino<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Dossier&nbsp;<a href=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/tag\/dossier-suisse\/\">\u00abLa Suisse, d\u00e9finition\u00bb<\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\"><strong>Les particularit\u00e9s de la Suisse font de ce pays un v\u00e9ritable terrain min\u00e9 pour la question de l\u2019appartenance identitaire. Unique aux yeux des uns, elle est plurielle aux yeux des autres. D\u2019autres encore la jugent inexistante. Pour d\u00e9finir les contours de cette probl\u00e9matique, nous avons confront\u00e9 les points de vue de deux historiens sp\u00e9cialistes de l\u2019histoire helv\u00e9tique, Dominique Dirlewanger et Olivier Meuwly. Quelle est leur vision de l\u2019identit\u00e9 suisse? Et quel regard portent-ils sur des \u00e9v\u00e9nements r\u00e9cents comme le d\u00e9boulonnage de statues ou la f\u00e9minisation de noms de rues? Regards crois\u00e9s.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<!--more Lire l\u2019article (abonn\u00e9s)-->\n\n\n\n<p>On pourrait les nommer les Starsky et Hutch de l\u2019histoire suisse. Olivier Meuwly et Dominique Dirlewanger forment un duo d\u2019historiens d\u00e9cid\u00e9ment difficile \u00e0 s\u00e9parer. En t\u00e9moignent leurs interventions dans les m\u00e9dias romands, mais aussi les nombreux d\u00e9bats et rencontres qu\u2019ils organisent ou dont ils sont les participants vedettes. Ils font partie des trois historiens \u00e0 avoir lanc\u00e9 en 2015 le projet \u00abD\u00e9fendre l\u2019histoire, il faut donner du temps \u00e0 l\u2019enseignement\u00bb. Leur revendication? Replacer l\u2019instruction de la branche au centre des pr\u00e9occupations. R\u00e9sultat: trois ans plus tard, une p\u00e9riode suppl\u00e9mentaire est ajout\u00e9e au programme des \u00e9l\u00e8ves de l\u2019\u00e9cole obligatoire du canton de Vaud. N\u2019y voyez pas une obsession de sp\u00e9cialiste; l\u2019histoire est au c\u0153ur de l\u2019actualit\u00e9. Convoqu\u00e9e par les institutions politiques, comm\u00e9mor\u00e9e dans l\u2019espace public, rappel\u00e9e par les ressemblances du pr\u00e9sent. Les deux intellectuels \u2013 c\u2019est leur grand point commun \u2013 veulent d\u00e9poussi\u00e9rer l\u2019image d\u2019un pass\u00e9 fig\u00e9 et d\u00e9suet au profit d\u2019une conception mouvante de l\u2019histoire.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant, cette collaboration f\u00e9conde \u00e9tait tout sauf \u00e9vidente. En 2010, Dominique Dirlewanger publie un ouvrage intitul\u00e9 <em><a href=\"https:\/\/www.payot.ch\/Detail\/tell_me__la_suisse_racontee_autrement-dominique_dirlewanger-9782889500284\">Tell me: La Suisse racont\u00e9e autrement<\/a><\/em>. A partir de son exp\u00e9rience d\u2019enseignant et des questions formul\u00e9es par ses \u00e9l\u00e8ves, il propose de r\u00e9examiner les grands mythes et les r\u00e9cits fondateurs de l\u2019histoire de Suisse et de les mettre en perspective \u00e0 travers leur r\u00e9appropriation et leur usage \u00e0 travers le temps. De son c\u00f4t\u00e9, Olivier Meuwly prend connaissance du livre et en fait la critique dans un <a href=\"https:\/\/www.letemps.ch\/opinions\/mythes-abattre\">billet d\u2019opinion publi\u00e9 par <em>Le Temps<\/em><\/a>. Son diagnostic? Un postulat de d\u00e9part int\u00e9ressant et pertinent, mais des conclusions biais\u00e9es par une posture jug\u00e9e trop id\u00e9ologique, orient\u00e9e \u00e0 gauche. Cette divergence a permis aux deux hommes de nourrir une r\u00e9flexion et d\u2019initier une collaboration dans un but commun: celui d\u2019une revalorisation de l\u2019histoire.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Assumer sa posture politique<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Il n\u2019est pas besoin d\u2019effectuer une longue recherche afin de comprendre pourquoi les deux universitaires sont convoqu\u00e9s conjointement. En effet, s\u2019ils ont en commun leur formation en histoire, ils se diff\u00e9rencient par ce que les m\u00e9dias appellent leur \u00absensibilit\u00e9 politique\u00bb. Alors, se complaisent-ils dans cette pratique d\u2019\u00e9tiquetage? Pour Olivier Meuwly, membre du Parti lib\u00e9ral-radical (PLR) et souvent pr\u00e9sent\u00e9 comme un historien des droites, c\u2019est une donn\u00e9e pleinement assum\u00e9e de sa lecture du monde: \u00abJe reconnais que j\u2019ai une sensibilit\u00e9 de droite. D\u00e8s lors, elle doit \u00eatre interrog\u00e9e dans le regard que je peux poser sur les \u00e9l\u00e9ments historiques.\u00bb Une donn\u00e9e contextuelle qui a pu \u00eatre \u00e9lud\u00e9e chez d\u2019autres: \u00abBeaucoup d\u2019historiens n\u00e9gligent leur point de vue personnel et croient pouvoir livrer un regard objectif. Je pense qu\u2019un historien doit aussi assumer ses propres \u2018\u2018d\u00e9terminations\u2019\u2019. L\u2019histoire se nourrit forc\u00e9ment de ces points de vue. Pendant longtemps, celui de gauche a \u00e9t\u00e9 dominant et il n\u2019\u00e9tait pas assum\u00e9. Je crois qu\u2019il faut le dire, non pas pour le d\u00e9noncer, mais, si l\u2019on estime que le regard exclusivement de gauche n\u2019est pas correct, il faut pouvoir dire pourquoi et comment on peut l\u2019interpr\u00e9ter autrement, \u00e0 condition que les r\u00e8gles scientifiques soient respect\u00e9es.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>La trajectoire d\u2019Olivier Meuwly est singuli\u00e8re. D\u2019abord par sa seconde casquette de juriste, mais aussi parce que ses travaux d\u2019historien se sont plac\u00e9s en marge de la recherche: \u00abLes ann\u00e9es\u00a090, \u00e0 partir desquelles j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 \u00eatre actif, correspondaient au moment o\u00f9 l\u2019UDC r\u00e9activait les mythes. Parall\u00e8lement, la gauche continuait son travail \u2013 avec un vernis scientifique souvent de qualit\u00e9 \u2013 qui visait \u00e0 d\u00e9molir l\u2019histoire \u2018\u2018bourgeoise\u2019\u2019. En face, Christoph Blocher est arriv\u00e9 avec sa mitrailleuse sans trop se soucier de scientificit\u00e9. Et au milieu, d\u00e9mocrates-chr\u00e9tiens et lib\u00e9raux-radicaux n\u2019avaient plus rien \u00e0 dire. Les deux partis s\u2019\u00e9taient compl\u00e8tement d\u00e9shistoricis\u00e9s. Tout \u00e0 coup, il y avait un espace pour ce regard sur l\u2019histoire qui avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9sert\u00e9. Ce n\u2019\u00e9tait pas tant la possibilit\u00e9 de porter un regard lib\u00e9ral comme une mission sacr\u00e9e que de reprendre un travail de recherche. Il s\u2019agissait de voir s\u2019il n\u2019y avait pas d\u2019autres mani\u00e8res de comprendre les \u00e9v\u00e9nements que de tomber dans la militance de gauche ou dans l\u2019outrance de l\u2019UDC.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Dominique Dirlewanger, lui, a des accointances de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019\u00e9chiquier politique. Ma\u00eetre d\u2019enseignement au gymnase Provence \u00e0 Lausanne, collaborateur \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Lausanne et chercheur associ\u00e9 au Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV), il pr\u00e9f\u00e8re diff\u00e9rencier son orientation politique et son m\u00e9tier, sans pour autant masquer ses positions: \u00abL\u2019\u00e9tiquette \u2018\u2018historien de gauche\u2019\u2019, c\u2019est surtout pour me situer politiquement. Je vote \u00e0 gauche et je dirais que je suis plut\u00f4t un historien critique, car il m\u2019arrive de critiquer la gauche\u2026 avec un point de vue de gauche. Dans ma formation d\u2019historien, il est vrai que j\u2019ai longtemps \u00e9t\u00e9 berc\u00e9 par le marxisme. Je ne crois pas avoir reni\u00e9 cette approche. Je pense qu\u2019elle a plus de qualit\u00e9s que de d\u00e9fauts pour analyser les transformations sociales, surtout lorsqu\u2019on travaille sur le XIX<sup>e<\/sup> et le XX<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Mais cette caract\u00e9ristique est aussi un gage d\u2019honn\u00eatet\u00e9 intellectuelle, assure-t-il, ce qui rejoint les propos de son confr\u00e8re de droite: \u00abCela me permet d\u2019assumer encore plus une possible objectivation de ma pens\u00e9e. Elle serait beaucoup moins cr\u00e9dible si je ne me situais pas politiquement et que je faisais semblant d\u2019avoir une position positiviste dans laquelle les sources et les \u00e9v\u00e9nements se lisent de mani\u00e8re neutre et imm\u00e9diate.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>L\u2019identit\u00e9 suisse: une ou multiple?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Dans un pays o\u00f9 les langues nationales se comptent au nombre de quatre et o\u00f9 l\u2019on d\u00e9signe fr\u00e9quemment par le terme de <em>R\u00f6stigraben<\/em> la fronti\u00e8re culturelle et politique entre la r\u00e9gion romande et la r\u00e9gion al\u00e9manique, est-il tout de m\u00eame possible de parler d\u2019une identit\u00e9 commune \u00e0 chaque citoyen? Pour Dominique Dirlewanger, la question est vertigineuse si l\u2019on ne consid\u00e8re pas une \u00e9chelle variable: \u00abLes Suisses ont des identit\u00e9s cantonales, des identit\u00e9s de genre, des orientations sexuelles, des aspirations sociales et culturelles qui font qu\u2019il y a plein d\u2019identit\u00e9s diff\u00e9rentes. Il y a une identit\u00e9 vaudoise, mais celle-ci appara\u00eet quand on est confront\u00e9 \u00e0 des Valaisans ou des Genevois. Bien s\u00fbr, il y a des identit\u00e9s plus ou moins affirm\u00e9es en fonction de l\u2019histoire.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>En 2018, Sarah Forster, hockeyeuse dans l\u2019\u00e9quipe nationale, avait d\u00e9ambul\u00e9 lors de la c\u00e9r\u00e9monie d\u2019ouverture des Jeux olympiques avec un drapeau jurassien. L\u2019identit\u00e9 cantonale d\u00e9passerait-elle celle de la nation? Ce cas s\u2019explique pour l\u2019enseignant par les remous que conna\u00eet le canton, notamment avec la ville de Moutier. Consid\u00e9r\u00e9e dans un spectre plus large, cette anecdote r\u00e9v\u00e8le aussi les sp\u00e9cificit\u00e9s du pays: \u00abCe qui est int\u00e9ressant avec le mod\u00e8le de la Conf\u00e9d\u00e9ration suisse, c\u2019est que les multiples identit\u00e9s peuvent coexister alors m\u00eame qu\u2019elles sont conflictuelles. Si l\u2019on fait la comparaison avec la France, le mod\u00e8le jacobin centralisateur va tout de suite trouver ses limites dans la confrontation entre l\u2019identit\u00e9 fran\u00e7aise et l\u2019identit\u00e9 corse ou bretonne. En Belgique, les identit\u00e9s wallonne et flamande se superposent avec d\u2019autres clivages: catholiques et protestants se divisent en Flamands et Wallons tout comme les r\u00e9gions industrielles et les r\u00e9gions de service. Ces distinctions sont cumulatives dans ce cas alors qu\u2019en Suisse, elles sont diverses. On a des cantons catholiques et protestants qui m\u00e9langent villes et campagnes. Cela permet de faire exister de mani\u00e8re pacifique ces identit\u00e9s multiples.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019identit\u00e9 suisse n\u2019est pas aussi plurielle pour Olivier Meuwly, car elle prend racine dans le syst\u00e8me politique: \u00abJe pense qu\u2019en Suisse, l\u2019identit\u00e9 \u2013 qui est \u00e9videmment devenue une notion dangereuse \u2013 existe surtout par l\u2019esprit du f\u00e9d\u00e9ralisme et de la d\u00e9mocratie directe. Au-del\u00e0 des pures normes, ces deux institutions ont cr\u00e9\u00e9 un espace. La notion de <em>Willensnation<\/em> n\u2019est pas fausse, mais ne m\u2019a jamais vraiment enthousiasm\u00e9. La Suisse s\u2019est construite au XIII<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle par des chemins tortueux. C\u2019est le f\u00e9d\u00e9ralisme et la d\u00e9mocratie directe qui cr\u00e9ent son unit\u00e9. La Suisse est tr\u00e8s pragmatique. On disait: \u2018\u2018plut\u00f4t faire la paix entre cantons que de se faire absorber par les autres pays\u2019\u2019. Il n\u2019y a pas de po\u00e9sie l\u00e0-dedans, c\u2019est tr\u00e8s rationnel. Les outils qui ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9velopp\u00e9s pour lutter contre les conflits sont devenus des facteurs identitaires. La d\u00e9mocratie directe et le f\u00e9d\u00e9ralisme, c\u2019est l\u2019abscisse et l\u2019ordonn\u00e9e. Toutes les politiques n\u00e9es \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur ont \u00e9t\u00e9 tamis\u00e9es par ces deux donn\u00e9es pour cr\u00e9er la pens\u00e9e politique suisse.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Une donn\u00e9e que le juriste consid\u00e8re comme actuellement sous-\u00e9valu\u00e9e: \u00abNous avons une grande pens\u00e9e politique qui n\u2019est malheureusement pas reconnue comme telle. Pourtant, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, des pens\u00e9es ext\u00e9rieures ont \u00e9t\u00e9 traduites dans un contexte cadenass\u00e9 par la d\u00e9mocratie directe et le f\u00e9d\u00e9ralisme qui sont des facteurs de maintien de la paix, ce qui explique que les cantons puissent ressortir comme des micro-Etats. L\u2019histoire de la Suisse, c\u2019est 26\u00a0histoires plus une. Un Genevois comprendra mieux un Lyonnais qu\u2019un Appenzellois\u2026 mais il pourra travailler avec un Appenzellois et pas forc\u00e9ment avec le Lyonnais.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>\u00abD\u00e9construire\u00bb, mais pour quoi faire?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>On comprend alors pourquoi les r\u00e9cits et les mythes, lorsqu\u2019ils sont instrumentalis\u00e9s par le discours politique et institutionnel, permettent de consolider une identit\u00e9 commune \u00e0 tous les Helv\u00e8tes. Tant Olivier Meuwly que Dominique Dirlewanger s\u2019accordent pour affirmer que ces r\u00e9cits ont \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9s et mod\u00e9lis\u00e9s au fil du temps en fonction de l\u2019adh\u00e9sion qu\u2019ils pouvaient g\u00e9n\u00e9rer. Pour le premier, c\u2019est d\u2019ailleurs ainsi que l\u2019histoire ancr\u00e9e \u00e0 gauche tire son \u00e9pingle du jeu: \u00abJe reconnais que c\u2019est leur grand apport. C\u2019\u00e9tait une maladresse des historiens de droite dont personne n\u2019\u00e9tait dupe. Par exemple, le 1<sup>er<\/sup> ao\u00fbt, on ne sait pas tr\u00e8s bien ce qu\u2019il s\u2019est pass\u00e9. Le but \u00e9tait purement politique. Ces mythes ont des choses \u00e0 dire et il est clair qu\u2019il faut les d\u00e9construire. Y compris les mythes de la gauche qui disent tous quelque chose de l\u2019appr\u00e9ciation de la soci\u00e9t\u00e9 sur des \u00e9v\u00e9nements \u00e0 un moment donn\u00e9, mais qui doivent aussi \u00eatre soumis \u00e0 cette approche critique.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Or, cette d\u00e9construction ne doit pas se faire dans n\u2019importe quel but: \u00abLa science historique a beaucoup initi\u00e9 ce combat de relativisation qui est tomb\u00e9 dans la n\u00e9gation, ce qui est un probl\u00e8me. Cela consiste \u00e0 dire que comme ces mythes sont al\u00e9atoires, le reste du discours historique peut \u00eatre ni\u00e9. On retrouve un peu cela avec l\u2019exemple de la <em>Landsgemeinde<\/em>. Certes, il n\u2019y a pas de lien direct entre elle et la d\u00e9mocratie directe d\u2019aujourd\u2019hui. En revanche, son esprit et son id\u00e9al utopique restent un mod\u00e8le de r\u00e9f\u00e9rence. L\u2019id\u00e9e est sublim\u00e9e et on la retrouve ult\u00e9rieurement, donc on ne peut pas faire comme si la Suisse jaillissait comme une somptueuse cr\u00e9ation lunaire. C\u2019est une construction qui passe par la recherche de solutions qui se s\u00e9dimentent les unes sur les autres. Tout cela forme une culture qui explique les outils utilis\u00e9s aujourd\u2019hui.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Pour le second, la d\u00e9construction n\u2019est \u00e9galement pas un but en soi: \u00abTout d\u00e9pend de sa d\u00e9finition. Je l\u2019adopte volontiers s\u2019il s\u2019agit de comprendre les r\u00e9cits et d\u2019en \u00e9valuer la morale. C\u2019est comme les <em>Fables<\/em> de la Fontaine. On peut les lire \u00e0 8 ans avec un certain niveau de sens et les relire \u00e0 18 ans en tenant compte des enjeux politiques qui nous \u00e9chappaient dix ans plus t\u00f4t. Le processus de d\u00e9construction permet un niveau plus profond d\u2019analyse: on comprend comment le mythe s\u2019est impos\u00e9 et ce qu\u2019il nous dit de mani\u00e8re universelle, comment il s\u2019actualise. Cela enrichit consid\u00e9rablement notre compr\u00e9hension du r\u00e9cit.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Pour illustrer l\u2019apport de la compr\u00e9hension d\u2019un mythe par la d\u00e9construction, l\u2019historien \u00e9voque l\u2019exemple de Guillaume Tell: \u00abSon r\u00e9cit est fix\u00e9 en 1804 par le dramaturge allemand Schiller dans le mouvement de r\u00e9action \u00e0 la mise \u00e0 mort de Louis&nbsp;XVI par les r\u00e9volutionnaires, mais elle est aussi utilis\u00e9e par la gauche \u00e0 la fin du XIX<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la lutte des classes. Aujourd\u2019hui, le mythe a un nouvel usage culturel, notamment dans la publicit\u00e9. C\u2019est un argument marketing comme l\u2019arbal\u00e8te \u00e9tait le symbole des produits d\u2019exportation suisse avec les notions de pr\u00e9cision et de rigueur. Il est important de faire ce travail de contextualisation.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>L\u2019enjeu de l\u2019histoire de la Suisse dans l\u2019enseignement<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Au-del\u00e0 de ces questions, peut-on dire que les jeunes s\u2019int\u00e9ressent vraiment \u00e0 l\u2019identit\u00e9 de leur pays? L\u2019enseignant r\u00e9pond par l\u2019affirmative: \u00abIl suffit de voir par exemple lors des coupes du monde de football, ou avec les jeunesses campagnardes, qui repr\u00e9sentent des manifestations d\u2019identit\u00e9 qui mettent en interaction la Suisse avec des pays \u00e9trangers. L\u2019int\u00e9r\u00eat de travailler avec les \u00e9l\u00e8ves sur ces sujets, c\u2019est de montrer la fragilit\u00e9 de ces identit\u00e9s qui sont des facteurs de coh\u00e9sion contraignants et cadrants. Et en m\u00eame temps, il faut voir comment on peut les employer pour les actualiser afin de penser l\u2019avenir. Ces entit\u00e9s sont faites pour \u00e9voluer et non pour \u00eatre fig\u00e9es.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Cet enjeu passe \u00e9galement par l\u2019instruction. Malgr\u00e9 une restructuration de la branche \u00e0 l\u2019\u00e9cole, Olivier Meuwly note que des disparit\u00e9s persistent: \u00abPour beaucoup d\u2019enseignants form\u00e9s \u00e0 cette \u00e9cole de gauche, il faut oser remettre en question certains a priori. Avec les nouvelles g\u00e9n\u00e9rations, je pense que cela peut se faire, mais il y a encore beaucoup de retard \u00e0 cause de gens claustr\u00e9s dans une vision unilat\u00e9rale et qui sont mal arm\u00e9s pour accepter que les choses soient en v\u00e9rit\u00e9 plus compliqu\u00e9es. Il faut \u00eatre cultiv\u00e9s avant de pouvoir critiquer la culture en question.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>L\u2019identit\u00e9 suisse vue de l\u2019\u00e9tranger<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Se d\u00e9finir de l\u2019int\u00e9rieur est une chose, mais que disent nos voisins? Ces derni\u00e8res ann\u00e9es, l\u2019outil de la d\u00e9mocratie directe a largement \u00e9t\u00e9 cit\u00e9 comme un exemple \u00e0 suivre: les politiques fran\u00e7ais, notamment de droite, semblent l\u2019envier et en faire la singularit\u00e9 helv\u00e9tique la plus saillante. Faut-il y voir une vision avant tout politique de la Suisse \u00e0 l\u2019\u00e9tranger? La r\u00e9ponse est affirmative pour Olivier Meuwly: \u00abComment mettre de l\u2019identit\u00e9 dans un pays aussi complexe et diff\u00e9rent? C\u2019est pour cela que la question du f\u00e9d\u00e9ralisme et de la d\u00e9mocratie directe est centrale. C\u2019est cette architecture politique qui constitue cette Suisse particuli\u00e8re et cette double identit\u00e9 cantonale et nationale. Nous nous comprenons gr\u00e2ce \u00e0 ces outils.\u00bb Un instrument unique et impossible \u00e0 transposer: \u00abPour les Le Pen, c\u2019\u00e9tait un outil g\u00e9nial pour leurs revendications sur l\u2019immigration ou le retour de la peine de mort. Mais tout cela reste compliqu\u00e9, car si on peut parler d\u2019adaptation et d\u2019imitation, on ne peut parler de transposition. Dans sa campagne, Bruno Le Maire avait propos\u00e9 un r\u00e9f\u00e9rendum pour obliger le Parlement \u00e0 devoir traiter un sujet. C\u2019est un moyen d\u2019initier un processus. Puis, cela a \u00e9t\u00e9 oubli\u00e9 avec Macron et sa convention citoyenne. Val\u00e9rie P\u00e9cresse est revenue \u00e0 la charge dans l\u2019un de ses meetings. Aussi, l\u2019Allemagne commence \u00e0 comprendre que ces outils ne sont pas uniquement fascistes \u2013 ils ont longtemps \u00e9t\u00e9 persuad\u00e9s que c\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 ces outils que Hitler est mont\u00e9 au pouvoir, alors que cela est faux.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>La r\u00e9ponse de son coll\u00e8gue se d\u00e9tache largement de cette conception d\u2019une identit\u00e9 politique de l\u2019\u00e9tranger: \u00abL\u2019identit\u00e9 de la Suisse \u00e0 l\u2019\u00e9tranger est d\u2019abord construite sur les banques, le chocolat et les montres. Ces trois st\u00e9r\u00e9otypes sont en m\u00eame temps trois \u00e9l\u00e9ments d\u2019histoire int\u00e9ressants: il n\u2019y a pas de cacaotier en Suisse, donc ce clich\u00e9 est directement li\u00e9 \u00e0 une industrie de transformation avec les \u00e9changes outremer. La technologie horlog\u00e8re a \u00e9t\u00e9 import\u00e9e au moment du grand exode des huguenots fran\u00e7ais avec la r\u00e9vocation de l\u2019Edit de Nantes. Enfin, la place financi\u00e8re suisse s\u2019est construite \u00e0 la fin du XIX<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle d\u2019abord autour du financement des chemins de fer et ult\u00e9rieurement avec la Premi\u00e8re et la Seconde Guerre mondiale, gr\u00e2ce au financement et l\u2019exportation de capitaux.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Cette analyse consid\u00e8re que la place de la d\u00e9mocratie directe n\u2019est pas aussi centrale dans l\u2019imaginaire autour de la Suisse que le discours politique fran\u00e7ais le laisse entendre: \u00abIl y a une lecture assez conservatrice de la Suisse qui la peint comme un grand village, qui encense la <em>Landsgemeinde<\/em> et qui loue une soi-disant absence d\u2019\u00e9lites, avec un peuple qui vote et qui se transmue dans l\u2019id\u00e9e de la d\u00e9mocratie directe. Certes, c\u2019est un bel instrument qui n\u2019est pas inint\u00e9ressant dans ses qualit\u00e9s. Il permet d\u2019aborder de nombreux sujets politiques. Mais il a deux limites. La premi\u00e8re se mesure avec les taux d\u2019abstention record. Cela reste plus proche d\u2019une d\u00e9mocratie directe censitaire (m\u00eame si le mot est provocateur), car la majorit\u00e9 de la population ne vote pas. Si l\u2019on regarde les r\u00e9sultats des votations, il n\u2019y a jamais eu de droit progressiste acquis avec cet instrument. On a seulement bloqu\u00e9 des projets ou introduit des \u00e9l\u00e9ments conservateurs ou r\u00e9trogrades.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Un exemple saute aux yeux de l\u2019historien, celui du droit de vote des femmes: \u00abCela a \u00e9t\u00e9 la croix et la banni\u00e8re pour le faire adopter en votation populaire. Si la plupart des pays europ\u00e9ens ont pu introduire le droit de vote des femmes d\u00e8s le lendemain de la Deuxi\u00e8me Guerre, ce n\u2019est pas qu\u2019ils \u00e9taient moins sexistes que les Suisses, c\u2019est simplement qu\u2019ils ne sont pas pass\u00e9s par un r\u00e9f\u00e9rendum.\u00bb Pire encore, la d\u00e9mocratie directe pourrait \u00eatre un vrai danger: \u00abIl y a certaines d\u00e9cisions o\u00f9 elle pourrait nous jouer de vilains tours. Si une initiative sur la peine de mort \u00e9tait lanc\u00e9e, je serais assez inquiet de savoir si cela pourrait \u00eatre accept\u00e9 suivant le d\u00e9roulement de la campagne. On serait tr\u00e8s emb\u00eat\u00e9, car une telle d\u00e9cision serait contraire \u00e0 toute une s\u00e9rie de chartes internationales sign\u00e9es par la Suisse. On serait \u00e0 rebours du d\u00e9veloppement de l\u2019histoire. La contradiction serait difficile \u00e0 r\u00e9gler.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>L\u2019histoire entre les mains des amateurs<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>En France, les tentatives visant \u00e0 vulgariser l\u2019histoire se sont multipli\u00e9es et rencontrent un certain succ\u00e8s. On pense \u00e0 St\u00e9phane Bern et son \u00e9mission \u00abSecret d\u2019Histoire\u00bb ou \u00e0 Lor\u00e0nt Deutsch et son livre \u00e0 succ\u00e8s <em>M\u00e9tronome: l\u2019histoire de France au rythme du m\u00e9tro<\/em>. Olivier Meuwly voit plut\u00f4t d\u2019un bon \u0153il ces amateurs qui se saisissent de l\u2019histoire: \u00abNotre discipline n\u2019est pas prot\u00e9g\u00e9e, tout le monde a le droit d\u2019en faire! Cela peut perturber, mais il y a toujours des historiens pour remettre en question ce qui est montr\u00e9. Personnellement, j\u2019appr\u00e9cie l\u2019\u00e9mission de St\u00e9phane Bern, mais aussi les podcasts sur Europe&nbsp;1. Si l\u2019on fait un travail d\u2019histoire et que l\u2019on s\u2019appuie sur des sources, cela convient; si l\u2019on se contente de raconter des histoires de crinoline, cela devient probl\u00e9matique.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Et c\u2019est justement ce manque de s\u00e9rieux qui pr\u00e9occupe Dominique Dirlewanger: \u00abIl y a une part de spectacularisation de l\u2019histoire avec ces amateurs. St\u00e9phane Bern et Lor\u00e0nt Deutsch font du journalisme historique \u00e0 vocation patrimoniale. C\u2019est tr\u00e8s situ\u00e9 id\u00e9ologiquement. Ind\u00e9niablement, ces gens ont un public: la nostalgie a toujours fait vendre. Mais celle-ci se place \u00e0 rebours d\u2019un certain nombre d\u2019acquis de la recherche.\u00bb L\u2019historien pr\u00e9f\u00e8re se tourner vers de nouveaux contenus: \u00abIl y a aussi une spectacularisation avec des gens beaucoup plus s\u00e9rieux. Par exemple, la cha\u00eene YouTube \u2018\u2018C\u2019est une autre histoire\u2019\u2019 de Manon Bril ou \u2018\u2018Nota Bene\u2019\u2019 de Benjamin Brillaud. A mon avis, ce sont des canons dans lesquels on trouve une histoire critique et en prise avec la recherche actuelle. On trouve \u00e9galement un bon exemple sur Arte avec Patrick Boucheron, qui d\u00e9construit le r\u00e9cit national et s\u2019appuie sur des recherches r\u00e9centes et des historiens acad\u00e9miques. Son \u00e9mission hebdomadaire est suffisamment rigoureuse pour que je puisse l\u2019utiliser en classe.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Les journalistes et les youtubeurs ne sont pas les seuls \u00e0 vouloir rendre l\u2019histoire accessible et \u00e0 la dynamiser par des contenus modernes. Les politiques aussi se jouent de l\u2019histoire. En derni\u00e8re date, le cas le plus embl\u00e9matique de cette th\u00e9\u00e2tralisation est celui du clip de campagne d\u2019Eric Zemmour. La mise en sc\u00e8ne ne fait aucun doute quant \u00e0 la r\u00e9f\u00e9rence: pench\u00e9 sur une lettre et assis \u00e0 un bureau dans un d\u00e9cor o\u00f9 l\u2019on aper\u00e7oit un micro vintage imposant en premier plan, le candidat \u00e0 la pr\u00e9sidentielle fran\u00e7aise reprend les codes de l\u2019appel du 18\u00a0juin. Sans en citer les sources et sans que le candidat ait demand\u00e9 les droits de la plupart d\u2019entre elles, le clip fait d\u00e9filer images d\u2019actualit\u00e9 et des images d\u2019archives. Cette r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 de Gaulle, dont les candidats \u00e0 l\u2019Elys\u00e9e se sont arrach\u00e9 l\u2019h\u00e9ritage, fabrique un r\u00e9cit d\u00e9pass\u00e9 pour les deux historiens. D\u2019apr\u00e8s Olivier Meuwly, c\u2019est un chef-d\u2019\u0153uvre formel et un d\u00e9sastre sur le fond: \u00abCe qui est hallucinant, c\u2019est qu\u2019il donne comme horizon la France des ann\u00e9es soixante\u2026 C\u2019est du d\u00e9lire, mais c\u2019est efficace. Zemmour utilise souvent l\u2019histoire pour la tordre, en dire des choses fausses puis des choses justes, ce qui lui permet de justifier que tout compte fait, ce qu\u2019il dit de faux est juste quand m\u00eame\u2026 c\u2019est terrifiant!\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Dominique Dirlewanger partage ce constat: \u00abSon vid\u00e9oclip de campagne est une r\u00e9ussite absolue en termes m\u00e9diatiques. Mais est-ce vraiment son talent personnel ou le r\u00e9seau m\u00e9diatique de Bollor\u00e9 qui joue \u00e0 plein r\u00e9gime pour en faire le candidat incontournable? Il a eu une position h\u00e9g\u00e9monique dans le d\u00e9bat qui a rendu cette campagne assez \u00e9touffante et difficile \u00e0 lire.\u00bb Il y voit aussi un air de \u00abc\u2019\u00e9tait mieux avant\u00bb qui fait vendre et qu\u2019il rapproche d\u2019un \u00e9v\u00e9nement ayant eu lieu en Suisse. En 2019, Payot d\u00e9cide de r\u00e9\u00e9diter un manuel de lecture datant de 1912. Un succ\u00e8s commercial qui n\u2019\u00e9chappe pas \u00e0 la pol\u00e9mique: ce livre v\u00e9hicule un imaginaire raciste et misogyne: \u00abOn a ressorti le r\u00e9cit tel qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 re\u00e7u dans les ann\u00e9es cinquante et soixante \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019une madeleine de Proust\u00bb, commente l\u2019historien. \u00ab<em>Mon premier livre<\/em>&nbsp;a rencontr\u00e9 un \u00e9norme succ\u00e8s alors qu\u2019une s\u00e9rie de pages est hautement probl\u00e9matique, m\u00eame si Payot s\u2019est d\u00e9douan\u00e9 avec une l\u00e9g\u00e8re page volante pour dire que certains passages \u00e9taient surann\u00e9s.\u00bb Comment expliquer l\u2019efficacit\u00e9 de ce souffle nostalgique? \u00abCe qui est amusant, c\u2019est que cela conforte les gens dans leurs certitudes. La vocation de l\u2019histoire, ce n\u2019est justement pas \u00e7a, c\u2019est au contraire susciter de l\u2019incertitude, faire bouger les fronts, amener les gens \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir sur ce qui aurait pu advenir et comprendre un peu diff\u00e9remment notre pr\u00e9sent.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>D\u00e9boulonnage de statues, remplacement de noms de rues: vers une r\u00e9\u00e9criture de l\u2019histoire?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Le pr\u00e9sent, venons-y justement. Apr\u00e8s la mort par asphyxie de l\u2019Afro-Am\u00e9ricain George Floyd, les Etats-Unis puis l\u2019Europe ont \u00e9t\u00e9 touch\u00e9s par un ph\u00e9nom\u00e8ne en expansion durant ces trois derni\u00e8res ann\u00e9es: celui du d\u00e9boulonnage de statues. Un ph\u00e9nom\u00e8ne qui a \u00e9galement pris de l\u2019ampleur en Suisse. A Neuch\u00e2tel, la statue de David de&nbsp;Pury a cr\u00e9\u00e9 des remous. C\u2019est qu\u2019au XVIII<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle, le commer\u00e7ant a profit\u00e9 du travail forc\u00e9 pour ses petites affaires. Cette pol\u00e9mique a \u00e9galement eu des pr\u00e9c\u00e9dents: l\u2019espace d\u00e9di\u00e9 \u00e0 Louis Agassiz, auteur de th\u00e9ories racistes. Si Olivier Meuwly reconna\u00eet volontiers que certaines choses doivent \u00eatre reconsid\u00e9r\u00e9es, il n\u2019en est pas moins m\u00e9fiant quant \u00e0 la pratique du d\u00e9boulonnage: \u00abOn ne peut pas nier que certaines statues soul\u00e8vent des probl\u00e8mes. Pourquoi ne pas discuter de ce genre de choses, mais si on commence \u00e0 faire des proc\u00e8s \u00e0 tout le monde, personne n\u2019y \u00e9chappera, y compris chez les \u2018\u2018gentils\u2019\u2019. Il y aura toujours quelque chose qui ne va pas et cela devient donc dangereux.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019historien voit \u00e9galement dans cette pratique une instrumentation de ce qu\u2019il nomme la <em>cancel culture<\/em>: \u00abElle est beaucoup plus dangereuse, car ce qu\u2019elle vise n\u2019est pas de changer une statue, mais de cacher l\u2019histoire, voire de la r\u00e9\u00e9crire. C\u2019est l\u00e0 que cela devient totalitaire. C\u2019est <em>1984<\/em>, on r\u00e9\u00e9crit l\u2019histoire au fil du temps.\u00bb Il y a donc une distinction \u00e0 faire dans ces diff\u00e9rentes revendications: \u00abSi ces d\u00e9boulonnages s\u2019inscrivent dans le cadre de la <em>cancel culture<\/em>, c\u2019est grave. Si le d\u00e9boulonnage est limit\u00e9 aux questionnements sur l\u2019individu, on peut entrer en mati\u00e8re. Pour l\u2019instant, je fais la distinction entre les deux.\u00bb L\u2019intellectuel transpose m\u00eame cette question dans un cadre plus large: \u00abSi l\u2019on interroge tout, alors il faut le faire jusqu\u2019au bout et ne pas s\u2019arr\u00eater en chemin. Les v\u00e9gans&nbsp;ne critiquent jamais les principes de la viande hallal, parce que c\u2019est musulman.\u00bb Olivier Meuwly porte un regard similaire sur la f\u00e9minisation de certaines rues, comme cela a \u00e9t\u00e9 le cas \u00e0 Gen\u00e8ve et plus r\u00e9cemment \u00e0 Lausanne: \u00abJe trouve que le&nbsp;fait de nommer de nouvelles rues avec des noms de femmes plut\u00f4t que d\u2019hommes est une tr\u00e8s bonne chose. Maintenant, si c\u2019est pour d\u00e9baptiser des rues, on est de nouveau dans une zone qui interroge. S\u2019il faut faire le proc\u00e8s de tout le monde, cela devient emb\u00eatant.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Dominique Dirlewanger pr\u00e9f\u00e8re quant \u00e0 lui resituer ce ph\u00e9nom\u00e8ne dans une continuit\u00e9: \u00abDe tout temps, on a d\u00e9boulonn\u00e9 des statues. Dans l\u2019Ancien R\u00e9gime, le nouveau roi faisait table rase du pass\u00e9 ou le modifiait. Les pyramides \u00e9gyptiennes sont aussi des symboles de la force du pharaon et il fallait en construire une plus belle, plus grande et mieux situ\u00e9e que le pr\u00e9d\u00e9cesseur. Ce processus en histoire politique est assez banal. Le ph\u00e9nom\u00e8ne actuel est int\u00e9ressant, car il a r\u00e9\u00e9merg\u00e9 entre les diff\u00e9rentes vagues de Covid. Il y avait tout un enjeu dans la prise de conscience de la place de l\u2019histoire dans notre soci\u00e9t\u00e9. Cela a d\u00e9bouch\u00e9 sur la question des personnes racis\u00e9es et sur la mani\u00e8re de relire le racisme du XIX<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle.\u00bb Pour l\u2019historien, on ne peut pas d\u00e9douaner des propos ou des comportements en invoquant le contexte: \u00abSe confronter \u00e0 ce pass\u00e9 est central. L\u2019excuse de dire qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque tout le monde \u00e9tait raciste ou antis\u00e9mite ne tient pas. A l\u2019\u00e9poque, il y avait d\u00e9j\u00e0 des personnes qui se sont oppos\u00e9es \u00e0 des gens comme de Pury ou Agassiz, ou \u00e0 la condamnation de Dreyfus. Nos soci\u00e9t\u00e9s sont p\u00e9tries d\u2019histoire, on a besoin de se r\u00e9f\u00e9rer au pass\u00e9. Comme historien et enseignant d\u2019histoire, je trouve cela tr\u00e8s bien. Tous ces \u00e9l\u00e9ments me semblent l\u2019indice d\u2019une d\u00e9mocratie vivante, d\u2019une capacit\u00e9 de d\u00e9battre et de susciter des discussions. La violence qui consiste \u00e0 d\u00e9boulonner une statue, c\u2019est une actualit\u00e9 dont il faut tenir compte. Si l\u2019on veut que les gens ne d\u00e9boulonnent pas des statues, il faut aussi int\u00e9grer ces identit\u00e9s \u00e0 part enti\u00e8re dans le r\u00e9cit et l\u2019espace national.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Quant \u00e0 la menace d\u2019une r\u00e9\u00e9criture de l\u2019histoire, il la nie fermement: \u00abLa <em>cancel culture<\/em>, le wokisme et l\u2019islamogauchisme sont des anath\u00e8mes lanc\u00e9s par des milieux conservateurs qui cherchent non pas \u00e0 d\u00e9battre et \u00e0 discuter des questions de fond, mais qui veulent isoler leurs adversaires dans une posture. Pendant le r\u00e9gime McCarthy, il suffisait d\u2019accuser son voisin de communiste pour qu\u2019il soit automatiquement disqualifi\u00e9. Tout cela est du registre de l\u2019anxi\u00e9t\u00e9 collective.\u00bb Selon lui, la question reste avant tout identitaire: \u00abIl y a des revendications sur certaines identit\u00e9s. Celles-ci sont de toute mani\u00e8re loin d\u2019\u00eatre majoritaires et ne sont pas en train de nous remplacer. La question, c\u2019est quelle place on peut leur donner. Je pense que du moment que cela sera fait, le d\u00e9bat s\u2019effacera de lui-m\u00eame. Aujourd\u2019hui, plus personne ne discute la place des Italiens dans la soci\u00e9t\u00e9 suisse, il y a des pizzerias tous les 300&nbsp;m\u00e8tres. Le fait m\u00eame d\u2019avoir un dialecte b\u00e2lois qui est modernis\u00e9 avec des mots issus du serbo-croate ne me choque pas, au contraire.\u00bb Quant \u00e0 la f\u00e9minisation des rues, il n\u2019y voit pas un enjeu aussi fort que pour celui du d\u00e9boulonnage: \u00abEst-ce qu\u2019au XXI<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle, l\u2019objectif de donner des noms \u00e0 des rues est vraiment important? Je laisse cette question ouverte. Quand on choisit des gens, on va en exclure d\u2019autres et on risque de se concentrer sur des \u00e9lites. Comme historien du social, je suis tr\u00e8s sensible au fait que l\u2019histoire est le fruit non pas de grands noms, mais de forces sociales, de mouvements. Les guerres sont produites par des soldats et par des femmes qui jouent un r\u00f4le majeur, mais dont on ne va pas encenser la m\u00e9moire.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Un cas d\u2019histoire: le rapport Bergier<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>En parlant de m\u00e9moire, un \u00e9pisode qui a marqu\u00e9 les esprits helv\u00e9tiques sera finalement \u00e9voqu\u00e9 avec nos interlocuteurs: celui du rapport Bergier. Au tournant des ann\u00e9es\u00a02000, le Conseil f\u00e9d\u00e9ral mandate une commission ind\u00e9pendante pour \u00e9claircir les agissements politiques de la Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale. On vient de d\u00e9couvrir de nombreux avoirs dormants de Juifs en Suisse. Les cons\u00e9quences de l\u2019affaire dite des \u00abfonds en d\u00e9sh\u00e9rence\u00bb plongent donc une dizaine d\u2019historiens dans un travail de fourmis. En 2002, plus de 11\u2009000\u00a0pages sont pr\u00e9sent\u00e9es sur les questions \u00e9conomiques, la politique d\u2019asile et le contexte dans lequel les institutions suisses ont d\u00fb \u00e9voluer durant le conflit. Mais cette commission n\u2019\u00e9tait pas du go\u00fbt de tout le monde. A droite, beaucoup de boucliers se sont lev\u00e9s pour d\u00e9noncer un travail d\u2019autoflagellation et des conclusions orient\u00e9es, voire erron\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour Dominique Dirlewanger, les conclusions du rapport ont bien vite \u00e9t\u00e9 enterr\u00e9es par les institutions: \u00abLe rapport a d\u00e9sormais vingt ans. La droite a provoqu\u00e9 le d\u00e9bat au lancement des travaux pour ensuite volontairement\u2009l\u2019escamoter: il n\u2019y a pas eu de discussions aux Chambres sur le rapport, ni de session extraordinaire au Parlement pour partager les r\u00e9sultats et certains peinent encore \u00e0 \u00eatre int\u00e9gr\u00e9s dans nos repr\u00e9sentations collectives. Il y a beaucoup de conclusions peu connues en histoire \u00e9conomique, car on pr\u00e9f\u00e8re revenir sur le d\u00e9compte de r\u00e9fugi\u00e9s refoul\u00e9s ou le r\u00f4le dissuasif de l\u2019arm\u00e9e. Alors que le mandat de Bergier, c\u2019\u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9ment de l\u2019histoire \u00e9conomique!\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Une autre probl\u00e9matique r\u00e9side dans le travail de vulgarisation qui reste inachev\u00e9: \u00abLa plupart des gens qui ont travaill\u00e9 dans cette commission ne sont plus historiens aujourd\u2019hui, ils n\u2019ont pas fini leur th\u00e8se. Il y a eu une g\u00e9n\u00e9ration d\u2019historiens sacrifi\u00e9e dans cette affaire. La traduction r\u00e9elle de ce qui se trouve dans les 11\u2009000&nbsp;pages des 11&nbsp;volumes reste inaccessible. Il y aurait tout un travail de vulgarisation \u00e0 faire. Les grandes conclusions sur la politique ext\u00e9rieure de la Suisse qui montre qu\u2019elle n\u2019est pas marginale, mais que c\u2019est un acteur central avec une vraie puissance \u00e9conomique, peinent \u00e0 trouver leur accessibilit\u00e9.\u00bb Des conclusions qui se sont tout de m\u00eame r\u00e9v\u00e9l\u00e9es dans la fiction: \u00abOn en trouve trace dans la s\u00e9rie de Petra Volpe <em>Le prix de la paix<\/em>, o\u00f9 toute la mise en place du contexte de la s\u00e9rie est en lien direct avec des r\u00e9flexions \u00e9voqu\u00e9es dans le rapport Bergier.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Pour le membre du PLR, le rapport a au contraire b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d\u2019une visibilit\u00e9 immense qui est encore tr\u00e8s pr\u00e9sente: \u00abMais qu\u2019est-ce que l\u2019on aurait d\u00fb faire? L\u2019\u00e9cole ne fait que de parler de cela, comme si l\u2019histoire de Suisse pouvait se r\u00e9sumer \u00e0 39-45! Avant il n\u2019y a rien, et apr\u00e8s c\u2019est le d\u00e9sert. Je trouve que le rapport Bergier a \u00e9t\u00e9 omnipr\u00e9sent. Un acte de contrition total \u00e9tait-il n\u00e9cessaire? Il a d\u2019ailleurs \u00e9t\u00e9 fait. Que pouvait-on faire de plus? Ce rapport a \u00e9t\u00e9 r\u00e9dig\u00e9, il y a eu des critiques, point barre.\u00bb Sur le d\u00e9bat qui aurait pu suivre, cela n\u2019a pas non plus de sens: \u00abUn d\u00e9bat national? Qu\u2019est-ce que cela veut dire? Le Conseil f\u00e9d\u00e9ral aurait d\u00fb donner son avis sur un travail d\u2019historien? M\u00eame indirectement, la Seconde Guerre mondiale n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 aussi pr\u00e9sente que depuis lors. L\u2019actuelle guerre en Ukraine le montre. Le rapport Bergier joue son r\u00f4le comme une contribution majeure qui n\u2019est pas neutre id\u00e9ologiquement sur cette p\u00e9riode.\u00bb D\u00e9cid\u00e9ment, la boucle est boucl\u00e9e, et on ne mettra pas d\u2019accord nos deux experts sur la majorit\u00e9 des sujets. Si ce n\u2019est sur l\u2019essentiel: l\u2019importance de cette r\u00e9flexion sur l\u2019histoire et sur l\u2019identit\u00e9 suisse.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Ecrire \u00e0 l\u2019auteure: <a href=\"mailto:fanny.agostino@leregardlibre.com\">fanny.agostino@leregardlibre.com<\/a><\/em><\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>DOSSIER \u00abLA SUISSE, DEFINITION\u00bb, Fanny Agostino | Les particularit\u00e9s de la Suisse font de ce pays un v\u00e9ritable terrain min\u00e9 pour la question de l\u2019appartenance identitaire. Unique aux yeux des uns, elle est plurielle aux yeux des autres. D\u2019autres encore la jugent inexistante. Pour d\u00e9finir les contours de cette probl\u00e9matique, nous avons confront\u00e9 les points de vue de deux historiens sp\u00e9cialistes de l\u2019histoire helv\u00e9tique, Dominique Dirlewanger et Olivier Meuwly. Quelle est leur vision de l\u2019identit\u00e9 suisse? Et quel regard portent-ils sur des \u00e9v\u00e9nements r\u00e9cents comme le d\u00e9boulonnage de statues ou la f\u00e9minisation de noms de rues? Regards crois\u00e9s.<\/p>","protected":false},"author":1,"featured_media":48750,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[176],"tags":[362,360,382,363,172,364],"class_list":["post-48740","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-histoire","tag-dominique-dirlewanger","tag-dossier-suisse","tag-histoire-suisse","tag-identite-nationale","tag-olivier-meuwly","tag-regards-croises"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/48740","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=48740"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/48740\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=48740"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=48740"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=48740"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}