{"id":48236,"date":"2022-05-05T06:00:00","date_gmt":"2022-05-05T04:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/leregardlibre.com\/?p=48236"},"modified":"2022-05-05T06:00:00","modified_gmt":"2022-05-05T04:00:00","slug":"animaux-en-litterature-satire-a-balles-reelles","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/litterature\/animaux-en-litterature-satire-a-balles-reelles\/","title":{"rendered":"Animaux en litt\u00e9rature, satire \u00e0 balles r\u00e9elles"},"content":{"rendered":"<p><em><a href=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/product\/le-regard-libre-no-84-dossier-ukraine\/\">Le Regard Libre N\u00b0&nbsp;84<\/a> \u2013 <a href=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/tag\/quentin-perissinotto\/\">Quentin Perissinotto<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/tag\/dossier-animaux\/\">Dossier \u00abL\u2019homme et l\u2019animal\u00bb<\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\"><strong>Tout au long de l\u2019histoire litt\u00e9raire, nous croisons une joyeuse et importante m\u00e9nagerie. Des <em>Fables<\/em> de La Fontaine \u00e0 <em>La Ferme des animaux<\/em> de George Orwell en passant par un large pan de la fantasy, le lecteur se retrouve immerg\u00e9 dans un monde de plumes, de fourrure et de pattes crochues. Le but de cet article n\u2019est pas de dresser un panorama complet de la cohabitation entre hommes et animaux en litt\u00e9rature \u2013 l\u2019entreprise y serait trop fastidieuse et illusoire, tant la diversit\u00e9 \u00e9chapperait \u00e0 la synth\u00e8se \u2013 mais plut\u00f4t de voir, au travers d\u2019une \u0153uvre embl\u00e9matique, quel visage se r\u00e9v\u00e8le lorsque hommes et animaux se toisent du regard.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<!--more Lire l\u2019analyse (abonn\u00e9s)-->\n\n\n\n<p>S\u2019il est bien un r\u00e9cit qui a amorc\u00e9 un tournant dans notre imaginaire animalier, c\u2019est le <em>Roman de Renart<\/em>! A lui seul, il a induit un changement dans la langue courante, en supplantant le mot traditionnel et savant de \u00abgoupil\u00bb par celui de \u00abrenard\u00bb. Il est vrai qu\u2019un \u00e9crit ne r\u00e9sume pas de mani\u00e8re exclusive la soci\u00e9t\u00e9; toutefois, la litt\u00e9rature m\u00e9di\u00e9vale peut faire figure d\u2019exception dans sa conception et sa pratique. Il est int\u00e9ressant de rappeler qu\u2019au Moyen Age, un texte litt\u00e9raire est avant tout une transposition \u00e9crite de contes oraux ou de po\u00e8mes, ainsi qu\u2019une r\u00e9\u00e9criture de ceux-ci. Le <em>Roman de Renart<\/em> l\u2019illustre parfaitement, tout en \u00e9tant \u00e0 la fois singulier: sa mati\u00e8re na\u00eet de diverses sources, latines comme nordiques ou encore germaniques, raccommod\u00e9es et nouvellement model\u00e9es, mais elle contient \u00e9galement des r\u00e9cits totalement in\u00e9dits. Plus sp\u00e9cifiquement, le <em>Roman de Renart<\/em> n\u2019est pas une \u0153uvre fig\u00e9e, mais un assemblage de plusieurs sayn\u00e8tes nomm\u00e9es \u00abbranches\u00bb, toutes ind\u00e9pendantes, mais se r\u00e9pondant volontiers, et compos\u00e9es par une vingtaine d\u2019auteurs. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment pour cette diversit\u00e9 formelle que le <em>Roman de Renart<\/em> appara\u00eet comme particuli\u00e8rement repr\u00e9sentatif d\u2019un \u00e9tat d\u2019esprit, d\u2019une fa\u00e7on de penser et d\u2019une mani\u00e8re d\u2019appr\u00e9hender le monde.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Un curieux m\u00e9lange entre renardie et f\u00e9odalisme<\/h3>\n\n\n\n<p>Si le <em>Roman de Renart<\/em> n\u2019a pas de trame narrative propre ni d\u2019unit\u00e9 de ton, il compose cependant un ensemble coh\u00e9rent, dans le sens o\u00f9 il b\u00e2tit et donne \u00e0 voir un monde qui est le spectacle des m\u00e9faits de Renart, cet animal tant\u00f4t fourbe, tant\u00f4t pers\u00e9cuteur, mais toujours espi\u00e8gle et rus\u00e9. Le roman s\u2019ouvre avec le proc\u00e8s et le jugement de Renart: r\u00e9unis devant le Noble le lion, le roi, les animaux abus\u00e9s par les vices de Renart plaident leur cause et demandent justice. On y apprend que Renart a pi\u00e9g\u00e9 Brun l\u2019ours en lui coin\u00e7ant le museau dans un arbre, qu\u2019il a d\u00e9cim\u00e9 tout un poulailler, viol\u00e9 la femme du loup Ysengrin ou encore attir\u00e9 le chat Tibert dans un traquenard chez un paysan. En quelques vers, la nature friponne de Renart \u00e9clate. La suite nous plonge \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, sur les chemins des campagnes m\u00e9di\u00e9vales ou dans les chaumi\u00e8res des serfs, au c\u0153ur des pi\u00e8ges qu\u2019il manigance.<\/p>\n\n\n\n<p>Au gr\u00e9 des p\u00e9rip\u00e9ties, nous croisons la route d\u2019une foule d\u2019une quarantaine d\u2019animaux, du plus petit (Drouin le moineau) au plus imposant (Beaucent le sanglier). Si chacun d\u2019eux a certes des particularit\u00e9s, le roman ne leur conf\u00e8re pas des caract\u00e9ristiques typiques pour travestir en chaque b\u00eate un caract\u00e8re et une dimension humaine. Ainsi, le roman ne pr\u00e9tend pas faire le miroir de la soci\u00e9t\u00e9 m\u00e9di\u00e9vale au travers des arch\u00e9types, mais d\u00e9peindre celle-ci dans son entier et toute sa diversit\u00e9. En convoquant un foisonnement de personnages, il se veut le plus objectif et repr\u00e9sentatif possible.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous l\u2019avons vu, le <em>Roman de Renart<\/em> raconte les aventures d\u2019animaux, sous la houlette du goupil, dans un monde d\u2019hommes; mais si humains et animaux se c\u00f4toient et cohabitent, cela ne conduit pourtant pas \u00e0 l\u2019humanisation de ces derniers. Ils sont certes regroup\u00e9s en une cour autour du roi Noble le lion, mais cela ne leur fait pas pour autant abandonner leur animalit\u00e9. Les h\u00e9ros poilus du <em>Roman de Renart<\/em> conservent leur aspect sauvage tout en repr\u00e9sentant les figures de la soci\u00e9t\u00e9 m\u00e9di\u00e9vale. Ce curieux m\u00e9lange entre f\u00e9odalisme et renardie d\u00e9montre que le proc\u00e9d\u00e9 d\u2019anthropomorphisme dans le <em>Roman de Renart<\/em> ne recherche pas la transposition, mais l\u2019hybridation. Sans \u00e9liminer aucun des deux aspects de leurs h\u00e9ros, le roman \u00abtend \u00e0 montrer, sous l\u2019affabulation animale, les hommes dans leur r\u00e9alit\u00e9 cruelle et crue\u00bb comme l\u2019affirme Jean Dufournet dans son introduction \u00e0 la pr\u00e9sente \u00e9dition.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Une simple \u00e9pop\u00e9e burlesque?<\/h3>\n\n\n\n<p>Mais alors, le <em>Roman de Renart<\/em> se r\u00e9sumerait-il \u00e0 une farce en vers, un conte juste bon \u00e0 faire rire? Non, il est bien plus que cela! Sous des airs de divertissement l\u00e9ger, il cache une v\u00e9ritable artillerie contre les aspects de la vie et l\u2019id\u00e9ologie m\u00e9di\u00e9vales. Cette \u00e9pop\u00e9e animali\u00e8re est dans sa parodie une vigoureuse et amusante charge contre la litt\u00e9rature \u00e9pique et courtoise. Aux exc\u00e8s de la courtoisie et du raffinement, le <em>Roman de Renart<\/em> oppose la grossi\u00e8ret\u00e9 et la vulgarit\u00e9; face aux exub\u00e9rances de la gloire chevaleresque, il r\u00e9pond en pla\u00e7ant au premier plan l\u2019\u00e9go\u00efsme, la perfidie et la tromperie.<\/p>\n\n\n\n<p>Or, cette critique n\u2019est pas une simple gu\u00e9rilla litt\u00e9raire. Au contraire! Au travers de celle-la, le roman r\u00e9v\u00e8le avant tout l\u2019envers du Moyen Age courtois et chevaleresque. Si le <em>Roman de Renart<\/em> est une \u0153uvre multiple et paradoxale, ses diff\u00e9rentes branches sont, en partie, \u00e0 rattacher au genre du fabliau <em>[ndlr: un r\u00e9cit court, en vers, qui vise \u00e0 faire rire en tournant en ridicule les comportements humains]<\/em> qui sont, selon Alain Corbellari dans son essai <em>Des fabliaux et des hommes \u2013 Narration br\u00e8ve et mat\u00e9rialisme au Moyen Age<\/em>, \u00abdes machines de guerre [\u2026] contre l\u2019id\u00e9alisme majoritaire de la litt\u00e9rature de leur temps\u00bb. Ainsi, sous couvert de fables burlesques, il est donn\u00e9 \u00e0 voir un monde o\u00f9 la sexualit\u00e9 r\u00e8gne partout ou presque, un monde peupl\u00e9 d\u2019hommes cupides et d\u00e9loyaux, de b\u00eates retorses qui \u00e9rigent la tromperie et le mensonge en valeurs supr\u00eames; enfin, un monde dans toute la bassesse qu\u2019on tentait de lui camoufler.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">La critique vivifiante d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 m\u00e9di\u00e9vale avilie<\/h3>\n\n\n\n<p>Il y a dans cette satire des groupes particuli\u00e8rement vis\u00e9s, \u00e0 l\u2019instar des vilains <em>[ndlr: paysans libres \u2013 et qui n\u2019\u00e9taient donc pas soumis au servage]<\/em>. Bien nantis, on les d\u00e9peint volontiers comme grossiers, \u00e2pres au gain et uniquement int\u00e9ress\u00e9s \u00e0 amasser plus de deniers. Puis viennent ensuite les rois, dont Renart dira qu\u2019ils \u00abaccueillent mal les seigneurs pauvres, oublient les services rendus, suivent les avis des mauvais conseillers, \u00e9crasent d\u2019imp\u00f4ts les petites gens, changent le cours des monnaies, s\u2019approprient les biens d\u2019autrui\u00bb, mais sans s\u2019attarder plus sur leur sort. Le plus vif de la critique concerne le clerg\u00e9, qui ne se distingue gu\u00e8re de ses fid\u00e8les: vivant maritalement avec leur ma\u00eetresse sans trop s\u2019en cacher, amateurs de bonne ch\u00e8re, ais\u00e9ment fats, plus passionn\u00e9s par l\u2019app\u00e2t du gain que par l\u2019exercice de la foi, baragouinant un latin de cuisine et incapables de lire les textes sacr\u00e9s, les cur\u00e9s de campagne, les pr\u00eatres et les moines voient leurs vices expos\u00e9s au regard de tous. Une attaque d\u2019autant plus forte puisqu\u2019au Moyen Age, les personnes lettr\u00e9es et donc les seules (du moins les rares) \u00e0 m\u00eame d\u2019\u00e9crire des textes sont pr\u00e9cis\u00e9ment les clercs!<\/p>\n\n\n\n<p>A bien observer, le bl\u00e2me porte d\u2019abord sur les personnes avant de s\u2019\u00e9largir \u00e0 l\u2019institution religieuse et ses pratiques pour s\u2019y faire encore plus acerbe. Au fil des branches, on d\u00e9couvre des offices au cours desquels un \u00e2ne fait un vibrant \u00e9loge de l\u2019acte sexuel (branche XVII), des v\u00eapres lors desquelles on se dispute la d\u00eeme et les offrandes (branche XII), des miracles plus ou moins truqu\u00e9s, des p\u00e8lerinages dont on revient charg\u00e9 de p\u00e9ch\u00e9s, des confessions que Renart qui s\u2019empresse imm\u00e9diatement de briser, allant jusqu\u2019\u00e0 m\u00eame d\u00e9vorer son confesseur (branche VII) ou encore une messe dite par un loup ivre (branche XIV)! Tout ce comique vise \u00e0 tourner en ridicule le caract\u00e8re v\u00e9n\u00e9rable que se donnent les instances religieuses et ainsi d\u00e9voiler le vrai visage de l\u2019Eglise m\u00e9di\u00e9vale.<\/p>\n\n\n\n<p>Or, plut\u00f4t que de voir derri\u00e8re ces sc\u00e8nes risibles de l\u2019irrespect gratuit, il convient d\u2019y d\u00e9celer une remise en question de l\u2019ordre \u00e9tabli. Dans ce monde fortement hi\u00e9rarchis\u00e9, o\u00f9 chacun voit sa place dict\u00e9e par les conventions, Renart fait office de dynamite. Incarnant \u00e0 merveille la figure du <em>d\u00e9cepteur [ndlr: dans son sens m\u00e9di\u00e9val, soit celui qui cherche \u00e0 tromper]<\/em>, il est celui qui, en semant la pagaille, bouscule les codes et les rangs. Subitement au fond d\u2019un puits, puis tr\u00f4nant fi\u00e8rement l\u2019instant d\u2019apr\u00e8s au sommet de la forteresse, au fond d\u2019un cercueil puis en haut d\u2019une meule de foin, il n\u2019a de cesse de naviguer entre les \u00e9chelons de la soci\u00e9t\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 ses ruses.<\/p>\n\n\n\n<p>Tour \u00e0 tour parodie de la litt\u00e9rature courtoise et chevaleresque, satire des m\u0153urs m\u00e9di\u00e9vales et critique de la soci\u00e9t\u00e9 f\u00e9odale, le <em>Roman de Renart<\/em> ne poursuit pas un unique but ni n\u2019exemplifie une seule morale, mais travestit en r\u00e9alit\u00e9 plusieurs desseins. Si Danielle Buschinger explique dans <em>La critique du clerg\u00e9 dans le roman animalier au Moyen Age<\/em> que \u00able masque animal, l\u2019affabulation animale ont essentiellement une fonction de parabole derri\u00e8re laquelle se cachent un enseignement et un message moral et politique\u00bb, il serait cependant vain de chercher la morale du <em>Roman de Renart<\/em>. Car le fait est que ce texte n\u2019en poss\u00e8de pas une, mais des dizaines, propres \u00e0 chaque branche: Renart chasse parfois pour se nourrir, parfois pour se venger, ou simplement pour \u00eatre cruel. Ainsi, Renart est tout \u00e0 la fois jouisseur sadique, virtuose de l\u2019imposture, h\u00e2bleur infatigable et sympathique farceur.<\/p>\n\n\n\n<p>Or, il subsiste quand m\u00eame un enseignement volontiers saupoudr\u00e9 sur les aventures: le monde n\u2019est que tromperie, chacun s\u2019efforce de duper l\u2019autre, sans en tirer toutefois profit, puisqu\u2019il finit victime de ses propres machinations. H\u00e9ros de cette com\u00e9die loufoque, les animaux ne sont pas investis du r\u00f4le de caricature afin de montrer les imperfections du caract\u00e8re humain, mais ils sont la lucarne par laquelle observer la d\u00e9bauche g\u00e9n\u00e9rale d\u2019une \u00e9poque et sa basse moralit\u00e9. Hommes et animaux sont trait\u00e9s sur le m\u00eame pied d\u2019\u00e9galit\u00e9 et illustrent les travers de la soci\u00e9t\u00e9 tout enti\u00e8re, qui bascule autour de Renart, incarnation de celui qui c\u00e8de avec joie aux mauvais instincts sommeillant dans le c\u0153ur des hommes. De ce fait, l\u2019anthropomorphisme du <em>Roman de Renart<\/em> sert de cheval de Troie pour la critique plaisante de la soci\u00e9t\u00e9 m\u00e9di\u00e9vale et surtout, gratte le vernis pour restituer au monde son aspect bestial, m\u00e9chant, hypocrite, soit en d\u00e9finitive son v\u00e9ritable visage. Plus qu\u2019une \u00e9pop\u00e9e animali\u00e8re, le <em>Roman de Renart<\/em> est une joyeuse et licencieuse \u00e9pop\u00e9e parmi les vices d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 f\u00e9odale moins h\u00e9ro\u00efque que sournoise. Une diabolique machine contre les faux-semblants, qui se fait parfois prendre elle-m\u00eame \u00e0 ses propres ruses!<\/p>\n\n\n\n<p><em>Ecrire \u00e0 l\u2019auteur:&nbsp;<a href=\"mailto:quentin.perissinotto@leregardlibre.com\">quentin.perissinotto@leregardlibre.com<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Cr\u00e9dit photo: \u00a9 DR<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le Regard Libre N\u00b0&nbsp;84 \u2013 Quentin Perissinotto Dossier \u00abL\u2019homme et l\u2019animal\u00bb Tout au long de l\u2019histoire litt\u00e9raire, nous croisons une joyeuse et importante m\u00e9nagerie. 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