{"id":46714,"date":"2022-03-10T06:00:00","date_gmt":"2022-03-10T05:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/leregardlibre.com\/?p=46714"},"modified":"2022-03-10T06:00:00","modified_gmt":"2022-03-10T05:00:00","slug":"rire-au-cinema-encore-un-acte-contestataire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/cinema\/rire-au-cinema-encore-un-acte-contestataire\/","title":{"rendered":"Rire au cin\u00e9ma: encore un acte contestataire?"},"content":{"rendered":"<p class=\"has-drop-cap\"><strong>\u00abIl n\u2019y a pas de film comique qui ne soit contestataire, on ne peut pas faire un film comique charmant.\u00bb Ce sont les mots prononc\u00e9s par l\u2019une des plus grandes figures comiques du cin\u00e9ma, Jacques Tati, en 1979 lors de son entretien avec les <em>Cahiers du cin\u00e9ma<\/em>. Mais le cin\u00e9ma comique semble aujourd\u2019hui avoir bascul\u00e9: pour \u00eatre contestataire, il doit \u00eatre charmant. Analyse.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<!--more Lire l\u2019analyse (abonn\u00e9s)-->\n\n\n\n<p>La saga <a href=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/cinema\/quest-ce-quon-a-encore-fait-au-bon-dieu-pour-meriter-ca\/\">\u00ab<em>Qu\u2019est-ce qu\u2019on a fait au Bon Dieu?<\/em>\u00bb<\/a> provoque \u00e0 chaque nouveau film le scandale pour le racisme d\u00e9complex\u00e9 de ses personnages. D\u2019une autre g\u00e9n\u00e9ration, l\u2019\u00e9quipe de Philippe Lacheau est tax\u00e9e, elle, d\u2019homophobie. <em>Les Tuche<\/em> ne manque pas de provoquer l\u2019habituel lever de fourches \u00e0 chaque nouveau film, accus\u00e9 de m\u00e9pris de classe. Et quelle place a encore Hubert Bonisseur de La Bath, notre c\u00e9l\u00e8bre OSS117, aupr\u00e8s des femmes aujourd\u2019hui? Le film lui-m\u00eame s\u2019interrogeait sur ses propres limites et n\u2019a pas manqu\u00e9 de cr\u00e9er la pol\u00e9mique en singeant le symbole MeToo.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019o\u00f9 cette question: pourquoi le rire, aujourd\u2019hui, est-il interpr\u00e9t\u00e9 en haine?<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Le rire et la norme<\/h3>\n\n\n\n<p>Rappelons quelque chose de fondamental: le rire est toujours une cons\u00e9quence. La cons\u00e9quence d\u2019un hasard qui voudrait que l\u2019on se moque de la maladresse d\u2019un ami ou d\u2019un m\u00e9canisme savamment orchestr\u00e9 comme les films de Black Edwards. Le rire d\u2019une salle est le fruit d\u2019une esth\u00e9tique, d\u2019un jeu, d\u2019un rythme, certes, mais aussi d\u2019un point de vue. De quoi rit-on? Aristote expliquait que l\u2019on riait d\u2019un d\u00e9faut ou d\u2019une laideur. Le rire se construit toujours par rapport \u00e0 une norme. C\u2019est hors de ces normes que se sont construits nos plus grands personnages comiques: Charles \u00abThe Tramp\u00bb Chaplin, les Marx Brothers et leur amoralit\u00e9, l\u2019idiot Jerry Lewis, le d\u00e9cal\u00e9 Monsieur Hulot. Ces personnages, tous contestataires, nous ont permis d\u2019observer la norme depuis leur regard, \u00e0 nous fondre dans la marge pour ironiser sur les masses.<\/p>\n\n\n\n<p>Evidemment, face \u00e0 ce progressisme masqu\u00e9 sous les traits du fatalisme, la norme, conservatrice, ne tarda pas \u00e0 r\u00e9pliquer: tout au long de sa carri\u00e8re, on voulut expulser Chaplin des Etats-Unis car il aurait \u00e9t\u00e9 \u00abnuisible au tissu moral\u00bb, comme le rappelle encore en 1947 le d\u00e9mocrate John Rankin. Jerry Lewis, d\u00e9test\u00e9 en son pays pour le reflet qu\u2019il lui tendait, \u00e9tait adul\u00e9 par les <em>Cahiers<\/em>, Godard le pr\u00e9sentant comme \u00able seul \u00e0 Hollywood \u00e0 ne pas tomber dans les cat\u00e9gories des normes \u00e9tablies\u00bb. Mais ils purent poursuivre leur carri\u00e8re contrairement aux fran\u00e7ais Jacques Tati et Pierre Etaix qui, apr\u00e8s respectivement <em>Playtime<\/em> et <em>Pays de cocagne<\/em>, deux bijoux d\u2019ironie plus que mordante envers une nouvelle soci\u00e9t\u00e9 de consommation, connurent une travers\u00e9e du d\u00e9sert dont ils ne se remirent jamais. La norme n\u2019aime pas \u00eatre la norme.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">L\u2019art d\u2019accepter son ridicule<\/h3>\n\n\n\n<p>En 1996, c\u2019est une c\u00e9l\u00e8bre com\u00e9die de Patrice Leconte qui a plac\u00e9 le public face \u00e0 une v\u00e9rit\u00e9 d\u00e9rangeante: le rire a parfois des cons\u00e9quences. Dans sa com\u00e9die dramatique <em>Ridicule<\/em>, le bel esprit se transformait en outil d\u2019ascension social, mais toujours aux d\u00e9pens des moqu\u00e9s. Il n\u2019est alors outil d\u2019int\u00e9gration qu\u2019\u00e0 partir du moment o\u00f9 il est aussi outil d\u2019exclusion. On ironise sur le manque de vigueur de l\u2019autre, la joute verbale n\u2019est que moqueries et les sujets trop s\u00e9rieux sont \u00e0 bannir. L\u2019humour serait alors oppressif par nature? Non, se permettait de r\u00e9pondre le film, il ne l\u2019est pas par nature mais par culture. En effet, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la Manche, existe un humour absurde, un humour noir. Lorsque le Marquis de Bellegarde s\u2019attriste d\u2019avoir perdu son chapeau, son compagnon anglais lui r\u00e9torque alors: \u00abCela vaut mieux que la t\u00eate\u00bb. Le message est clair: le bel esprit, la moquerie, la joute verbale rit de l\u2019autre; l\u2019humour, absurde comme noir, rit du monde. Le premier se moque de celui qui sort des normes, le second rit des normes elles-m\u00eames.<\/p>\n\n\n\n<p>Que sont aujourd\u2019hui ces com\u00e9dies fran\u00e7aises qui provoquent de tels \u00e9lans de haine mais qui sont paradoxalement toujours appr\u00e9ci\u00e9es du grand public? Le premier \u2013 et peut-\u00eatre le bon \u2013 r\u00e9flexe est de les cat\u00e9goriser dans la droite lign\u00e9e de ce bel esprit, qui se distingue de l\u2019humour. La culture diff\u00e9rente est un moteur du rire dans <em>Qu\u2019est-ce qu\u2019on a fait au bon Dieu<\/em>?. Deux hommes virils qui s\u2019embrassent involontairement produit la surprise et le gag dans les films de Philippe Lacheau. L\u2019ignorance dont fait preuve <em><a href=\"https:\/\/www.imdb.com\/title\/tt1793931\/\">Les Tuche<\/a><\/em> de certaines conventions sociales provoque chez le spectateur la moquerie. Nous sommes bien plus proche de l\u2019h\u00e9ritage du bel esprit pr\u00e9sent\u00e9 dans <em>Ridicule<\/em> o\u00f9 l\u2019on se moque des marginaux que de la port\u00e9e critique d\u2019un Monsieur Hulot, condamnant les normes \u00e9tablies.<\/p>\n\n\n\n<h6 class=\"wp-block-heading\">A lire aussi | <a href=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/cinema\/momo-mauvais-mauvais\/\"><em>Momo<\/em> avec Christian Clavier: mauvais, mauvais&#8230;<\/a><\/h6>\n\n\n\n<p>Mais le v\u00e9ritable probl\u00e8me lev\u00e9 par les critiques appara\u00eet lorsqu\u2019on veut attribuer \u00e0 ces r\u00e9centes com\u00e9dies fran\u00e7aises la port\u00e9e morale d\u2019un Monsieur Hulot: le simple gag d\u2019un baiser involontaire entre deux hommes, provoquant en eux le d\u00e9go\u00fbt, devient alors un symbole d\u2019homophobie. Construire le gag autour d\u2019un costume exotique revient \u00e0 singer le multiculturalisme et peut aller jusqu\u2019\u00e0 t\u00e9moigner du racisme latent de nos soci\u00e9t\u00e9s occidentales! Des com\u00e9dies qui pensaient offrir un trait d\u2019esprit se retrouvent transpos\u00e9es \u00e0 des discours qui semblent les d\u00e9passer elles-m\u00eames.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant, elles ne sont pas \u00e0 plaindre: chaque attaque est l\u2019occasion d\u2019une tourn\u00e9e des m\u00e9dias afin d\u2019\u00e9voquer la surprise et la volont\u00e9 de faire un simple divertissement qui fera rire son public et en profitent pour invoquer la sempiternelle libert\u00e9 d\u2019expression. Mais ils oublient une autre libert\u00e9 fondamentale: celle de l\u2019interpr\u00e9tation. L\u00e0 se situe le v\u00e9ritable int\u00e9r\u00eat du d\u00e9bat.<\/p>\n\n\n\n<p>Quels outils permettent d\u2019interpr\u00e9ter les images de cette fa\u00e7on? Christian Clavier ferait preuve de moins de cr\u00e9dulit\u00e9 en acceptant les critiques, en validant des interpr\u00e9tations qu\u2019il ne partage pas pour mieux ensuite d\u00e9fendre les siennes. A l\u2019oppos\u00e9, les personnes qui accusent ces com\u00e9dies d\u2019\u00eatre r\u00e9actionnaires, sexistes ou encore homophobes doivent cesser de tomber dans le pi\u00e8ge d\u2019un r\u00e9ductionnisme de l\u2019\u0153uvre qui fait perdre \u00e0 ces d\u00e9nonciateurs toute cr\u00e9dibilit\u00e9. Il est d\u2019autant plus int\u00e9ressant que les dialogues men\u00e9s sur ce sujet aboutissent autant \u00e0 questionner le point de vue de chaque spectateur qu\u2019\u00e0 une discussion sur l\u2019esth\u00e9tique des gags: d\u2019o\u00f9 parle le spectateur pour appr\u00e9cier ou non cet humour? de quelle fa\u00e7on le gag a \u00e9t\u00e9 mis en sc\u00e8ne pour provoquer le rire ou la g\u00eane? La com\u00e9die, m\u00eame en prenant le parti de la norme, continue d\u2019\u00eatre contestataire.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Ecrire \u00e0 l\u2019auteur: <a href=\"mailto:jordi.gabioud@leregardlibre.com\">jordi.gabioud@leregardlibre.com<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n<h6 class=\"wp-block-heading\">Vous venez de lire une analyse tir\u00e9e de notre <a href=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/tag\/dossier-ironie\/\">dossier ironie<\/a>, publi\u00e9 dans notre \u00e9dition papier (<em><a href=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/product\/le-regard-libre-no-83\/\">Le Regard Libre N\u00b0\u00a083<\/a><\/em>).<\/h6>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00abIl n\u2019y a pas de film comique qui ne soit contestataire, on ne peut pas faire un film comique charmant.\u00bb Ce sont les mots prononc\u00e9s par l\u2019une des plus grandes figures comiques du cin\u00e9ma, Jacques Tati, en 1979 lors de son entretien avec les \u00abCahiers du cin\u00e9ma\u00bb. 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