{"id":44829,"date":"2022-01-13T06:00:00","date_gmt":"2022-01-13T05:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/leregardlibre.com\/?p=44829"},"modified":"2022-01-13T06:00:00","modified_gmt":"2022-01-13T05:00:00","slug":"le-retour-episode-1","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/litterature\/le-retour-episode-1\/","title":{"rendered":"\u00abLe retour\u00bb, episode 1"},"content":{"rendered":"<p><em><a href=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/product\/le-regard-libre-no-81\/\">Le Regard Libre N\u00b0&nbsp;81<\/a> \u2013<\/em> <em><a href=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/tag\/elliot-mazzella\/\">Elliot Mazzella<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\"><strong><strong>Chaque mois, <em>Le Regard Libre<\/em> publie le roman in\u00e9dit <em>Le&nbsp;retour<\/em> du jeune auteur suisse Elliot Mazzella, sous forme de quinze \u00e9pisodes. Retour \u00e0 la fiction en ces pages, retour \u00e0 la vieille tradition du roman-feuilleton.<\/strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<!--more Lire l\u2019\u00e9pisode (abonn\u00e9s)-->\n\n\n\n<p>\u00abOui, ne t\u2019inqui\u00e8te pas\u2026 Je leur transmettrai. T\u2019en fais pas, maman. Tout va\u2026 All\u00f4? T\u2019entends plus tr\u00e8s bien\u2026 Moi aussi\u2026 Oui\u2026 Maman?\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Joseph compose le num\u00e9ro de sa m\u00e8re. Il approche le t\u00e9l\u00e9phone de son oreille. Une seule sonnerie: pri\u00e8re de rappeler plus tard, l\u2019abonn\u00e9 d\u00e9sir\u00e9 n\u2019est pas joignable.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00abBon.&nbsp;On fera avec. Ou sans\u2026\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est une petite voiture qui n\u2019est pas faite pour la montagne, pas bien \u00e9quip\u00e9e. Sans climatisation, il roule les fen\u00eatres ouvertes. Les mouches le harc\u00e8lent, collantes, habitu\u00e9es aux vaches et aux chevaux passifs et r\u00e9sign\u00e9s, elles ignorent tout du danger qui les guette. Il les chasse d\u2019un simple revers de main, distrait, il cille \u00e0 plusieurs reprises, puis zigzague, franchit la ligne blanche qui scinde la route en deux, enfin, revient sur la droite et les tue. Il n\u2019est pas \u00e9tonn\u00e9, il n\u2019en a pas le temps, il doit rester concentr\u00e9 sur la route. Ah la route, que de bons souvenirs\u2009! Joseph n\u2019aime pas conduire. Peut-\u00eatre parce qu\u2019il le doit, et qu\u2019il n\u2019a jamais su r\u00e9pondre aux exigences de la vie d\u2019adulte. Il garde en m\u00e9moire le souvenir d\u2019un \u00e9chec douloureux, d\u2019une d\u00e9faite cuisante puisque l\u00e0 o\u00f9 les autres ont r\u00e9ussi sans peine, lui a d\u00fb s\u2019y escrimer, se battre et affronter les angoisses d\u2019un second puis d\u2019un troisi\u00e8me et dernier \u00e9chec, comme apr\u00e8s trois tentatives, les candidats sont amen\u00e9s \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 un questionnaire psychologique afin de se convaincre de leur aptitude ou de leur inaptitude \u00e0 obtenir ce maudit permis de conduire. Enfin, ce n\u2019est pas si grave apr\u00e8s tout, il l\u2019a eu son permis, et aujourd\u2019hui, il peut rire de lui-m\u00eame et de sa maladresse.<\/p>\n\n\n\n<p>La route est escarp\u00e9e, difficile, m\u00eame pour un as du volant. Mais pas de quoi s\u2019affoler. Il a le temps, personne n\u2019est l\u00e0 pour l\u2019examiner donc pas de stress inutile, que lui face \u00e0 lui-m\u00eame, face \u00e0 la route qui ne demande qu\u2019\u00e0 \u00eatre conquise, domin\u00e9e, et qui sera conquise et domin\u00e9e car aujourd\u2019hui Joseph d\u00e9sire prendre sa revanche.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00abMerde!\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>La voiture a cal\u00e9, puis d\u00e9gringol\u00e9 et charri\u00e9 de petits rochers dans la rivi\u00e8re: un virage trop serr\u00e9 et pas assez de vitesse. Il sort, ne claque pas la porti\u00e8re, il s\u2019est repris \u00e0 temps. Du calme, du calme\u2026 c\u2019est vrai, pourquoi s\u2019\u00e9nerver aujourd\u2019hui? alors qu\u2019il est sur le point de retrouver son village&nbsp;natal? Lucie les aura sans doute pr\u00e9venus\u2026 il sera accueilli, et qui sait? peut-\u00eatre f\u00eat\u00e9?<\/p>\n\n\n\n<p>Joseph d\u00e9cide de ne pas poursuivre son ascension tout de suite. Il redescend \u00e0 pied et traverse le petit pont de bois en sens inverse. Il n\u2019y a pas beaucoup d\u2019eau, c\u2019est la fin de l\u2019\u00e9t\u00e9. Mais apr\u00e8s l\u2019hiver, lorsque les neiges des montagnes qui ceignent le village auront fondu, la rivi\u00e8re sera infranchissable et il faudra attendre le d\u00e9but de l\u2019\u00e9t\u00e9 pour quitter la vall\u00e9e. Joseph est pench\u00e9 sur la rambarde, il admire la placidit\u00e9 des flots, ce calme imperturbable qui dans quelques mois se transformera en tumulte mortel. Il aper\u00e7oit son reflet, tant\u00f4t troubl\u00e9 par de petits tourbillons, tant\u00f4t \u00e9lucid\u00e9 par la puret\u00e9 de l\u2019eau. Le soleil brille, encore tr\u00e8s haut dans le ciel, mais lorsqu\u2019il commencera \u00e0 d\u00e9cliner \u00e0 l\u2019ouest, un vent frais descendra des montagnes et il fera froid.<\/p>\n\n\n\n<p>A nouveau install\u00e9 dans sa voiture, Joseph fait marche arri\u00e8re. Il prend de la vitesse, bien plus que lors de son premier essai. L\u2019int\u00e9rieur bringuebale \u00e0 cause du terrain accident\u00e9 mais le virage ne r\u00e9siste pas. Il continue plus avant sur la route de son enfance.<\/p>\n\n\n\n<p>Bient\u00f4t, les sapins et les m\u00e9l\u00e8zes s\u2019agitent, le vent souffle \u00e0 travers leurs aiguilles qui jonchent la route par millier, la for\u00eat s\u2019\u00e9veille. Un chant semble s\u2019\u00e9lever de cette immense cath\u00e9drale. La lumi\u00e8re entre o\u00f9 elle peut, se fraye un chemin cahin-caha entre les \u00e9pines et projette sur le pare-brise l\u2019ombre d\u2019un ch\u0153ur invisible. Joseph se souvient de cette for\u00eat et des arbres dor\u00e9s de la fin de l\u2019\u00e9t\u00e9 qu\u2019il prenait pour des totems. Quelque part, il a grav\u00e9 sur un tronc les promesses d\u2019un amour pu\u00e9ril. De cette fille aussi il se souvient, bien que son nom lui \u00e9chappe maintenant. Ce sera peut-\u00eatre l\u2019occasion d\u2019en parler avec un peu de recul. Aujourd\u2019hui, ils ont pass\u00e9 l\u2019\u00e2ge des petits secrets et des amours sans lendemain; dans le monde des adultes tout est dit franchement et sans g\u00eane.<\/p>\n\n\n\n<p>Joseph sort de la for\u00eat. Le village est en face, il baigne dans la lumi\u00e8re du soleil couchant. La plaine est parsem\u00e9e de nombreuses prairies. L\u2019herbe est s\u00e8che et haute, elle n\u2019attend plus que d\u2019\u00eatre fauch\u00e9e. Sur le versant nord, les vignes abondent. Joseph ne peut les voir d\u2019o\u00f9 il se trouve mais il sait que la vendange, cette ann\u00e9e comme toutes les autres, sera bonne. A pr\u00e9sent, les cigales chantent si fort qu\u2019il est oblig\u00e9 de fermer les fen\u00eatres. Quelque chose se pr\u00e9pare, la nature elle-m\u00eame y conspire. Il est presque s\u00fbr que sa m\u00e8re a parl\u00e9 de son retour\u2026 Ce ne sera pas un \u00e9v\u00e9nement anodin, non, ce soir il sera accueilli en h\u00e9ros.<\/p>\n\n\n\n<p>N\u00e9anmoins, Joseph ne s\u2019est pas laiss\u00e9 gagner par l\u2019euphorie. Il ne voudrait pas g\u00e2cher la surprise, car ils se seront tous donn\u00e9 beaucoup de mal et c\u2019est cela qui compte. Oui, peu importe si la qualit\u00e9 du repas laisse \u00e0 d\u00e9sirer, si les convives boivent plus que de mesure et si leurs m\u0153urs paysannes refont surface, si les chiens mangent \u00e0 la table de leur ma\u00eetre peu importe, vraiment! Joseph contient sa joie \u00e0 grand-peine, ses yeux se mouillent, il arbore un large sourire. Il se figure la sc\u00e8ne et ce qu\u2019il leur dira alors:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00abNon vraiment, je ne m\u2019y attendais pas! Non! Bien s\u00fbr que non&nbsp;voyons! On ne m\u2019a rien dit! Et puis m\u00eame si j\u2019avais su, enfin je veux dire, c\u2019est grandiose!\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Il est tr\u00e8s \u00e9mu, jamais il ne se serait attendu \u00e0 de telles retrouvailles, jamais il n\u2019aurait pens\u00e9 qu\u2019il comptait autant pour eux, pour tous ces gens qu\u2019il n\u2019a plus vus depuis maintenant, quoi? dix, quinze ans, et qui sont rest\u00e9s fid\u00e8les \u00e0 leurs traditions: cette hospitalit\u00e9, cette simplicit\u00e9 dans l\u2019art de recevoir, leur franchise, c\u2019est le travail de la terre qui veut \u00e7a\u2009!<br>Joseph acc\u00e9l\u00e8re, il ne peut plus attendre. Il les embrassera tous, et peut-\u00eatre que les larmes rouleront sur ses joues, mais quoi? il n\u2019a pas le droit de pleurer le jour de son retour, pas le droit de t\u00e9moigner de l\u2019affection pour ceux qui l\u2019ont vu na\u00eetre, grandir, partir? qu\u2019il a abandonn\u00e9s pour vivre dans le monde, dans l\u2019anonymat des villes, entre deux falaises de verre et de b\u00e9ton? pour \u00e9tudier, se consacrer \u00e0 quelque chose de plus noble que le travail de la terre? la terre m\u00e8re, la terre nourrici\u00e8re, celle qui a pourvu et pourvoira encore \u00e0 tous ses besoins? et tout \u00e7a parce que lui, Joseph, ne voulait pas se salir les mains, parce qu\u2019il \u00e9tait faible en somme?<\/p>\n\n\n\n<p>Il freine violemment. Sa t\u00eate heurte le volant\u2009; il ne la rel\u00e8ve pas. Joseph inspire, expire de mani\u00e8re irr\u00e9guli\u00e8re et bruyante. Il rouvre les fen\u00eatres, les cigales n\u2019ont pas arr\u00eat\u00e9 de chanter; au contraire, il a l\u2019impression que les crissements sont repartis de plus belle comme si elles voulaient le railler. Il sent une col\u00e8re sourde monter en lui, soulever sa poitrine, gonfler ses veines, il est sur le point d\u2019exploser. Il va ouvrir la porti\u00e8re, la d\u00e9foncer cette maudite porti\u00e8re, sauter dans les champs en hurlant et courir sur ces insectes de malheur, \u00e9craser la vermine, la massacrer! Mais non, il ne bouge pas, il reste engonc\u00e9 dans ce si\u00e8ge de cuir noir et br\u00fblant, il attend, soudain spasmodique, secou\u00e9 par un rire nerveux\u2009; d\u2019abord \u00e9touff\u00e9 puis de plus en plus violent, ce rire r\u00e9sonne dans toute la vall\u00e9e, et son \u00e9cho se perd, r\u00e9percut\u00e9 contre ces parois de pierre, infrangibles et d\u00e9chiquet\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00abOK. \u00c7a va\u2026 \u00e7a va\u2026 on va reprendre la route! Oui reprendre la route, \u00e7a va tr\u00e8s bien se passer\u2026 \u00c7a va bien se passer! OK?! OK, \u00e7a roule, \u00e7a roule!\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Avant de tourner la cl\u00e9 de contact, Joseph cherche dans la bo\u00eete \u00e0 gants un CD de Johnny Cash. La voiture d\u00e9marre. C\u2019est comme s\u2019il roulait dans le d\u00e9sert, perdu au fin fond de la vall\u00e9e de la mort. Or le village se rapproche, dans quelques minutes il prendra le premier de cinquante virages. Cinquante, c\u2019est le chiffre que lui a donn\u00e9 sa m\u00e8re lorsqu\u2019ils avaient d\u00fb monter au village \u00e0 pied. Mais \u00e9tait-ce la v\u00e9rit\u00e9? ou rien qu\u2019un chiffre trouv\u00e9 au hasard pour satisfaire la curiosit\u00e9 d\u2019un petit gar\u00e7on \u00e9puis\u00e9? Il se met \u00e0 les compter, les fen\u00eatres toujours ouvertes et la musique \u00e0 fond.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00abEt un! Et deux! Et!\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Soudain il s\u2019arr\u00eate, il lui a sembl\u00e9 apercevoir quelqu\u2019un, oui! Il y avait quelqu\u2019un aux abords de la route! Cela n\u2019a rien d\u2019\u00e9tonnant puisque c\u2019est \u00e0 cette heure que les villageois reviennent des champs et des vergers. Mais l\u2019a-t-elle vu, cette silhouette, lui ou cet \u00e9pais nuage de poussi\u00e8re qu\u2019il tra\u00eene derri\u00e8re sa voiture?<\/p>\n\n\n\n<p>Joseph baisse le son, \u00e9teint son lecteur. Il saisit le CD mais ne parvient pas \u00e0 le remettre dans sa fourre, ses mains tremblent. Il le jette violemment sur le si\u00e8ge passager. La poussi\u00e8re s\u2019\u00e9l\u00e8ve avec une sorte de majest\u00e9 dans le ciel; il \u00e9touffe, ne distingue bient\u00f4t plus la route des roches nacr\u00e9es qui la bordent. Il va falloir patienter.<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong><em><a href=\"https:\/\/leregardlibre.sandbox-novadev.ch\/en\/litterature\/le-retour-episode-2\/\">Vers l\u2019\u00e9pisode suivant<\/a><\/em><\/strong><\/em><\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>NOUVEAUT\u00c9 | Chaque mois, le jeune auteur suisse Elliot Mazzella publie en exclusivit\u00e9 son roman \u00abLe retour\u00bb dans les colonnes du Regard Libre, sous forme de quinze \u00e9pisodes. 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